Pour la Tunisie. La démocratie à l'horizon !


La révolution tunisienne en cours invite, parallèlement au soutien de notre revue à un pays cher dont la proximité géographique, historique et intellectuelle est évidente, à s’interroger sur le sens de ces événements, sur les aveuglements inquiétants de la France et sur l’avenir incertain d’un mouvement qui peut associer république et démocratie dans une partie du monde considérée par beaucoup comme réfractaire à celle-ci.

Des événements inattendus? Le heurt entre deux exceptions tunisiennes

Rares sont ceux qui n’ont pas été surpris par ce qui vient de se passer en moins d’un mois, depuis le 17 décembre 2010 jusqu’au départ précipité de Ben Ali le vendredi 14 janvier 2011 après vingt-trois ans de pouvoir. On connaît les grandes étapes du récit tunisien : une révolution venue de l’intérieur du pays (une révolution portée au départ par des « bouseux éduqués » et non pas les étudiants des grandes villes du littoral), le suicide par immolation d’un jeune diplômé le 17 décembre, Mohamed Bouazizi, à qui on a retiré son étal et confisqué sa marchandise, un sentiment d’humiliation devenu insupportable et qui se répand au sein d’une jeunesse devenue majoritaire dans la population. Le régime mafieux du clan Ben Ali paie chèrement ce qu’on peut appeler la première « exception tunisienne », celle de l’alphabétisation1 et de l’éducation qui est indissociable du bourguibisme et dont le pouvoir tirait encore un crédit à l’étranger, celle de la valorisation d’un système éducatif allant de pair avec la reconnaissance des femmes et l’existence d’un mouvement féministe. Or cette « première exception tunisienne » s’est progressivement heurtée à une « seconde exception » : celle d’un modèle économique vanté par les instances internationales comme le Fmi (Dominique Strauss-Kahn a loué la Tunisie comme « modèle »). Un modèle toujours salué par Nicolas Sarkozy quelques jours après la fuite du dictateur : « Ben Ali a fait de bonnes choses pour son peuple, notamment sur l’économie et la formation, mais, dans un deuxième temps, il a mis des limites à la liberté de son peuple. Son bilan est contrasté » (citation de presse). Deux temps ou pas, on ne voit pas en quoi notre diplomatie en a pris acte ! Reste que ce modèle économique, qui voilait le cynisme et la dureté du pouvoir tout en faisant de la Tunisie un pays favorisant l’émergence de classes moyennes, se distinguait de celui des « États rentiers » dont l’Algérie est l’exemple au Maghreb avec la Libye2. La rente pétrolière explique en effet pourquoi le pouvoir militaire algérien, prébendier et incapable d’une redistribution en temps normal, a pu réagir rapidement en décembre 2010 au moment de la flambée des prix de produits de première nécessité, à commencer par celui du pain.

Pour sa part, le régime tunisien a rapidement buté sur cette contradiction liée à cette double « exceptionnalité » : comment favoriser l’éducation d’un côté et la croissance de l’autre si celle-ci ne permet pas de créer les emplois nécessaires ? D’autant que cette croissance « globalisée » est doublement défaillante aujourd’hui : la croissance locale, liée au tourisme, est littéralement pillée par le clan3 au pouvoir ; et la croissance globale réduit « globalement » la pauvreté tout en dilatant à l’extrême les inégalités. C’est dans ce contexte heurté que le soulèvement parti de l’intérieur du pays (Sidi Bouzid, Kasserine…) a rejoint les villes du bord de mer et la capitale, Tunis. Avec cette Tunisie, on est à distance des publicités en forme de cartes postales pour La Marsa, Carthage ou Hammamet.

Mais cette révolution issue des humiliés de l’intérieur, impressionnante, émouvante, profonde, sans discours idéologique à l’appui, sans barbus à tous les coins de rue, n’explique pas à elle seule la montée en puissance du soulèvement. Celui-ci a également été porté par le sentiment que « le monde » ne se limite pas au bled, à la ville, à la Tunisie, au territoire national, et que les frustrations tunisiennes peuvent être ressenties ailleurs et critiquées par d’autres. Tout d’abord il y a eu un « effet WikiLeaks » qui a fait comprendre aux Tunisiens que même le département d’État américain pouvait penser, via son ambassadeur en Tunisie, comme eux : à savoir que le régime était mafieux. Ensuite, les photos circulant sur les portables (en tous genres) ont fait de Mohamed Bouazizi le martyr d’une cause partagée. Mais elles ont également montré que l’armée n’était pas au service de la police et des milices inféodées au clan Ben Ali. Le soulèvement tunisien s’inscrit donc à une échelle globale qui n’est pas uniquement celle de la Tunisie, du Maghreb ou du monde arabo-musulman. Dans ce cas, il est manifeste que les militants des droits de l’homme ne sont pas seuls face au pouvoir, comme c’est souvent le cas ailleurs, qu’une société dans son ensemble a tenté de se faire entendre grâce aux nouvelles technologies de la communication4.

Mais ce n’est pas pour autant une révolution de l’internet dans la mesure où il ne suffit pas de disposer de l’information pour agir. De fait, le mouvement s’est appuyé sur des institutions anciennes et ancrées dans le tissu social tunisien comme l’Union générale des travailleurs tunisiens (Ugtt). Sans en rajouter sur la comparaison avec la Pologne (on a également rappelé l’immolation de Jan Palach à propos de Mohamed Bouazizi), le rôle de ce syndicat ouvrier issu de l’indépendance (une exception dans la région), tout comme celui du mouvement des avocats, des groupes d’intellectuels comme 15/21 et des associations de droits de l’homme, a été décisif. En effet l’Ugtt, qui n’est pas à la solde du pouvoir, dispose de fédérations autonomes et repose sur des unions régionales, a accompagné la dynamique tunisienne dès l’annonce du suicide de Mohamed Bouazizi. Parallèlement, des événements récents sont encore dans les mémoires, les émeutes dans la région minière de Gafsa en 2008 qui ont donné lieu à une forte répression et débouché sur la condamnation des principaux leaders, anciens syndicalistes du secteur minier.

La révolte du peuple tunisien n’est donc pas si subite ou inattendue que cela, indissociable qu’elle est d’acteurs divers et réunis autour d’une situation devenue insupportable pour des raisons à la fois locales et globales. Cette révolution que peu de personnes ont vu venir s’inscrit donc dans une histoire qui n’est peut-être pas si surprenante. Plus inattendus sont ceux, les acteurs, qui ont manifesté, sont sortis dans la rue, ont fait preuve de courage alors même que les milices cherchaient à provoquer le chaos, avant et après l’annonce du départ du président pour Djeddah puis, a-t-on dit, pour le pays frontalier qu’est la Libye.

L’autre exception tunisienne : la laïcité, l’État fort et l’islamisme

Mais il faut corriger quelque peu cette analyse puisque cette révolution, à défaut d’être inconcevable, était « malvenue » pour beaucoup d’esprits, surtout en France. Malvenue parce que beaucoup ont intégré mentalement depuis longtemps l’idée d’une « troisième exception » tunisienne à côté des deux autres déjà évoquées (le mélange explosif de la priorité éducative et du modèle économique). Cette « troisième exception » était comme une petite France en miniature, la consécration d’une laïcité heureuse avant que les islamistes ne viennent mettre leur grain de sel religieux. Le soutien à Ben Ali de la part des politiques (de droite comme de gauche… on eut aimé que le parti socialiste de Martine Aubry se fasse entendre plus fermement la semaine du 10 décembre avant l’hyperprésent Manuel Valls !) a reposé sur la conviction qu’un État fort est indispensable dans un pays où le péril islamiste exige un rempart.

Avant même qu’intervienne le tournant sécuritaire mondialisé lié aux attentats de 2001, Ben Ali pouvait affirmer, dès 1986, en tant que ministre de l’Intérieur (ce qu’il est resté essentiellement en tant que président) : « Dans notre lutte contre l’islamisme, nous pouvons recourir à deux méthodes : la désinformation et les délinquants. Nous allons les sortir de prison pour leur confier des tâches de police. » Tout était déjà dit et clairement dit sur la méthode, sans qu’on en tire en France les conséquences : en effet, comme dans bien d’autres régimes, même s’ils ne sont pas tous comparables à celui de Moubarak en Égypte5, la lutte contre l’islamisme s’est accompagnée d’une islamisation rampante de la société6. Mieux vaut des pratiques musulmanes modérées que la présence de radicaux (rappelons que le 11 avril 2002 des attentats islamistes sur l’île de Djerba ont provoqué la mort de quinze personnes). Et il ne faut surtout pas oublier que le premier article de la constitution tunisienne (« laïque ») stipule que « l’islam est la religion de l’État tunisien ». Lire la constitution permet de ne pas confondre État fort sécuritaire et corrompu et Tunisie laïque.

La France laïque est certes enfermée dans cette représentation biaisée d’une exception tunisienne (la laïcité et l’émancipation de la femme), qui vient de buter sur une contradiction insurmontable (éducation contre chômage), c’est-à-dire sur l’absence d’intégration socio-économique de la majeure partie de la population. C’est à ce manque d’intégration que le soulèvement a réagi dans un contexte où l’armée avait été défaite par le pouvoir au profit de la police et de milices « sous contrôle » du ministère de l’Intérieur (avec 35 800 hommes – dont 22 000 conscrits – les effectifs de l’armée ne font guère le poids face à 12 000 paramilitaires de la garde nationale et aux 120 000 policiers du pays). Et pour cause : Bourguiba, comme Ben Ali, lui-même issu de la sécurité nationale, craignait plus que tout un coup d’État militaire. D’où la pactisation/revanche de cette armée avec la foule et son refus de tirer à balles réelles (avant même que madame Alliot-Marie, qui réfléchit d’habitude avant de parler, propose de partager notre « savoir-faire » en matière de maintien de l’ordre, des propos malvenus et dont on n’a pas fini de payer le prix auprès des Tunisiens). Même si des chars sont encore dans la rue ce mardi 18 février, il n’y a pas eu de coup d’État militaire en Tunisie et le général Rachid Ammar, chef d’état-major des armées, a joué un rôle essentiel dans le départ de Ben Ali : on n’a pas répondu au désespoir par la répression comme ce fut le cas en Algérie au moment du putsch militaire de 1991, un pays où la première révolte de la jeunesse avait embrasé Alger en 1988 (Ben Ali venait de déposer peu de temps avant, le 7 novembre 1987, Habib Bourguiba, devenu sénile, et de le remplacer à la tête de l’État).

Dans ce contexte, les propos sans concession et les critiques contre la répression formulés par Barack Obama, dans la continuité du « droit à la connectivité » (internet) défendu depuis longtemps par les États-Unis au nom de la démocratie (contre la Chine…), ont été entendus et anticipés par le refus de certaines concessions (Hillary Clinton, en visite à Tunis, avait exigé de rencontrer l’avocate des droits de l’homme Radhia Nasraoui). De son côté, la France, amie de toujours, a changé de position en quelques heures, à l’image de certains suppôts du régime. La ligne dure du Quai d’Orsay, en faveur de régimes forts contre le terrorisme et l’islamisme, est fortement relayée, avec l’aide de Claude Guéant, à l’Élysée par Jean-David Levitte (comme le montrent les liens renoués avec la Syrie dont on voit les conséquences aujourd’hui alors que le gouvernement libanais, ligoté par le Hezbollah et la Syrie, vient d’imploser).

Par ailleurs, mais c’est de moindre importance, les intellectuels médiatiques, comme on dit chez nous, ont brillé par leur absence. Ce n’est pas un hasard mais la conséquence d’une contradiction, manifeste déjà dans leur attitude vis-à-vis du putsch algérien de 1991 : à l’époque, deux ans après la chute du mur en 1989, les mêmes qui défendaient mordicus les droits de l’homme à l’Est (nous en fûmes dans cette revue), ou plus tard en Tchétchénie, soutiennent le régime militaire algérien putschiste en Algérie au nom de la lutte contre l’islamisme (ce ne fut pas le cas dans cette revue). C’est la quadrature du cercle des droits de l’homme : sont-ils crédibles quand on demande à un régime répressif de les défendre violemment ? Ce dilemme précédait le tournant sécuritaire de 2001 qui fit des États-Unis le défenseur violent et guerrier des droits de l’homme. Une situation dont Barack Obama essaie de les faire sortir !

La démocratie politique en perspective : comment la fonder?

S’il y a une exception tunisienne, ce n’est pas parce que la révolution en cours est un modèle et qu’elle peut se propager miraculeusement. Le monde arabo-musulman ne doit pas être confondu avec celui de la fin du communisme en Europe de l’Est. Il n’y a ici que des situations singulières permettant à des acteurs d’exister ou non : la Tunisie n’est pas l’Algérie qui n’est pas la Libye qui n’est pas l’Égypte… L’exception tunisienne se manifeste dans le fait qu’elle pose clairement la question de la démocratie et de ses fondations. On s’est un peu trop habitué à réduire la République à la défense d’États susceptibles de lutter contre les menaces terroriste et islamiste, et on a oublié que la démocratie peut être républicaine.

Il n’y a pas opposition entre république et démocratie comme un débat mal ficelé l’a laissé croire en France en opposant l’État (un État n’est pas nécessairement républicain et la république ne se réduit pas à délimiter le périmètre du religieux) et la défense des droits de l’homme. De fait, ce mouvement qui puise dans les « exceptions tunisiennes » vise d’abord un pouvoir mafieux mais aussi un type de croissance émanant de l’orthodoxie des institutions internationales appliquant jusqu’aux années récentes le « consensus de Washington7 » dont on sait qu’il préfère les États forts afin d’éviter les anarchies. C’est ce qu’on appelle, en regardant vers la Chine et les dragons avec force révérence, le « capitalisme autoritaire »… destiné à échapper aux régimes corrompus. La question politique et démocratique vise donc la forme du pouvoir et le type d’économie mis en place dans le pays. Ce n’est pas la Tunisie urbanisée, celle qui se fait généralement entendre, qui a d’abord réagi, mais la Tunisie des diplômés/chômeurs dans un pays rural où les agriculteurs ont été laminés.

Dans ce contexte, la Tunisie, en partie portée par des élites exilées et vivant souvent à l’étranger, va-t-elle inventer la démocratie dans une partie du monde dont on s’est habitué à croire que la démocratie ne lui sied pas, ou qu’elle est composée de « démocraties sans démocrates8 » ? La presse et la télévision vont-elles renaître très vite ? Vat-on enfin y élire des représentants sans truquer les élections puisque les Tunisiens ne sont pas faits culturellement pour la servitude volontaire (les mêmes auxquels on reproche d’être aliénés à l’islam ne pourraient pas aimer la démocratie !). La Tunisie a des atouts, celui de l’éducation, celui de la formation des élites de tous ordres, celui du privilège accordé aux technologies de la connaissance en raison de l’absence d’industries et de manne pétrolière, celui de ne jamais avoir décroché de l’autre rive de la Méditerranée (la consommation, l’individualisme et les valeurs distinguant le public du privé), et celui de disposer de personnalités crédibles (Marzouki, Ben Achour…) en dépit d’une dissolution de la vie politique pendant plus de deux décennies.

Mais il lui reste à « constituer » la démocratie sans pour autant en appeler à une Constituante faisant écho à la Révolution française : constituer, c’est assurer la transition démocratique, réformer la constitution (à l’heure qu’il est, le président de la Tunisie doit être musulman), rendre possible des élections pluralistes, développer cette économie de l’intelligence pouvant accorder emploi et éducation, relancer l’agriculture vivrière dans un pays soumis aux importations et trop assujetti au tourisme de masse (qui attise les frustrations et institue des différences à force de grillages dans les camps de vacances), et retrouver le sens de la dignité.

À ce jour, le gouvernement d’union nationale réuni autour du Premier ministre sortant Mohammed Ghannouchi déçoit : les anciens du Rcd (le parti État qui a orchestré le Système parallèlement au clan et qui faisait partie de l’internationale socialiste… avant une exclusion mi-janvier, à la demande du PS français), qui tiennent toujours les postes régaliens (sécurité, affaires étrangères, armée), ont accepté d’oublier le nom de Rcd, ce qui était l’exigence des partis de l’opposition légale invités autour de la table (Pdp, Ettajid, Fdtl) pour entrer dans le nouveau gouvernement tandis que les partis interdits (le parti ouvrier communiste tunisien et le parti islamiste Ennahad) en sont encore exclus. Si des personnalités syndicales liées à l’Ugtt (qui a retiré immédiatement ses représentants au gouvernement en raison du poids donné aux anciens du Rcd) ou issus de la société civile ont été sollicitées (une cinéaste, un blogueur…), ce gouvernement provisoire d’union nationale inquiète car la mue fantomatique du Rcd et le départ des « mafieux » ne permettent pas encore d’imaginer une rupture effective avec le parti État en place depuis deux décennies qui tient les rouages de l’administration, les institutions (présidence de l’Assemblée et du Sénat) et les rênes de la police. Suffit-il de changer le nom du parti ? Les hommes en place, survivants d’une classe politique décimée par Ben Ali, ne sont-ils pas en train de renoncer au mélange mafieux du ben alisme/trabelsisme pour asseoir autrement un pouvoir autour d’un système politique tentaculaire et puissant ?

Pour des élections pluralistes

Reste qu’un processus est enclenché qui doit s’accompagner d’élections, d’une réforme de la constitution (confiée au très respectable Yadh Ben Achour qui avait démissionné du Conseil constitutionnel en 1992) et du code électoral. Dans ce contexte, des élections pluralistes doivent prendre en compte les représentants politiques de la gauche et de l’islam politique. Ennahda (« renaissance »), le principal parti islamique, demeuré à la marge durant les événements, ne peut être mis hors jeu et exclu de la partition démocratique : dans un pays où la lutte contre l’islamisme a accompagné une islamisation rampante et où les pratiques religieuses sont bien entendu existantes, il faut donner sa place à l’islam dans un contexte où une constitution révisée (elle date de 1957) puisse distinguer ce qui relève de la sphère privée, du culte et des institutions politiques et renoncer à ce que l’islam soit déclaré religion de l’État, la laïcité ne consistant pas à mettre sous tutelle une religion dont on fait par ailleurs la fondation culturelle du pays.

On entend déjà, en France ou ailleurs, ceux pour qui cette révolution tunisienne potentiellement démocratique n’est qu’une apparence puisque les comploteurs islamistes sont tapis dans l’ombre. Si cela signifie qu’il y a des musulmans laïcs en Tunisie, c’est une évidence, si cela signifie que la révolution tunisienne du jasmin est manipulée, c’est faux. Mais elle sera prise dans des dérives si la démocratie ne se « constitue » pas en fonction d’élections non truquées (ce qui n’a pas été le cas depuis l’indépendance : pour rappel Ben Ali a été réélu président avec 89, 62 % des voix en octobre 2009) et si les anciens du Rassemblement constitutionnel démocratique (Rcd), le parti du président, ne marquent pas une rupture indispensable pour se « démarquer » de Ben Ali et entrer dans un jeu parlementaire pluraliste. On parle de propagation (via internet, Sms et portables) de cette révolution ! Certes, il y a eu des immolations ailleurs, en Algérie, en Égypte… Mais avant de connaître les effets de la révolution tunisienne dans le reste du monde arabo-musulman, il faut reconnaître à celle-ci des potentialités démocratiques spécifiques. Les Tunisiens qui ont connu un régime policier féroce veulent-ils ou non inventer sur l’autre rive de la Méditerranée – à distance du pouvoir monarchique marocain et du régime militaire algérien – un régime démocratique qui ne cache pas que l’islam est un ingrédient majeur du pays tout comme les acquis laïcs du bourguibisme (même si celui-ci s’est dévoyé) ?

En Tunisie, on assiste à la possibilité « momentanée », « exceptionnelle » d’un « tournant théologico-politique », c’est-à-dire à la possibilité de rompre avec une dictature (mixte de mafia et de parti État), d’apprivoiser les partis politiques islamiques dans le jeu politique tout en respectant les croyances d’une grande partie de la population. Ce n’est pas en mettant en avant les risques de dérive politicienne et de complots islamistes souterrains qu’on y parviendra. La Tunisie vit une révolution de l’an 2011, une révolution qui intervient dans un monde globalisé, il lui faut inventer dans ce contexte un modèle de croissance qui s’appuie sur une démocratie laïque respectant des croyances qui ne sont pas en voie de disparition. D’autres pourront s’en inspirer. Bonne chance à la Tunisie !

Le 20 janvier 2011

  • 1.

    Pour la période 2000-2004, 94, 3 % des 15-24 ans savent lire et écrire, 97, 9 % pour les garçons et 90, 6 % pour les filles.

  • 2.

    Luis Martinez, Violence de la rente pétrolière. Algérie, Irak, Libye, Paris, Presses de Sciences-Po, 2010. Voir aussi dans ce numéro le reportage contrasté de Pierre Vermeren dans l’ouest algérien, p. 15-33.

  • 3.

    À savoir les deux familles Ben Ali et Trabelsi qui se sont partagé le magot, Tunis pour celle-ci, les villes côtières pour celle-là. Selon des rumeurs, « le clan » imaginait un scénario qui aurait permis à la femme du président de lui succéder après l’avoir écarté du pouvoir.

  • 4.

    La bagarre a fait rage sur la toile entre le collectif globalisé des Anonymous qui ont monté l’opération Tunisia contre le système de censure officiel qui, « affublé du vieux prénom Ammar par les Tunisiens », a mobilisé les 2 000 employés de l’Agence tunisienne d’internet (Ati), voir le reportage d’Isabelle Mandraud, Le Monde du 18 janvier 2011.

  • 5.

    À propos de l’Égypte, voir l’article récent de Bassma Kodmani (« L’Égypte, l’Algérie et la Tunisie vivent sous le joug de la “sécuritocratie” », Le Monde, 11 janvier 2011). Elle montre bien que le pouvoir égyptien (encore un régime relevant de l’insubmersible) en prise violente avec l’islamisme est à l’origine de négociations avec les oulémas (El Hazar) et les représentants religieux qui favorisent la montée du droit islamique sur le plan des mœurs et de la vie civile. Olivier Roy et Patrick Haenni l’ont souvent dit dans ces colonnes. Voir aussi l’introduction du dossier sur « Religions et politique : séparations sous tension » dans ce numéro, p. 77-81.

  • 6.

    Sur l’État tunisien et le régime de Ben Ali, voir dans Esprit l’article de Stephen Benedict (pseudonyme d’un chercheur français), « Tunisie, le mirage de l’État fort », remis en accès libre sur notre site www.esprit.presse.fr. Voir aussi Sophie Bessis, « Le précaire immobilisme tunisien », Esprit, octobre 2004.

  • 7.

    Béatrice Hibou dont nous avons publié un article sur le catéchisme de la Banque mondiale (Esprit, août-septembre 1998) est aussi l’auteur d’un ouvrage (critique et de référence) sur la Tunisie (la Force de l’obéissance. Économie politique de la répression en Tunisie, Paris, La Découverte, 2006) dont Pierre Vermeren a rendu compte dans le numéro de janvier 2007 d’Esprit.

  • 8.

    Ghassan Salamé (sous la dir. de), Démocraties sans démocrates. Politiques d’ouverture dans le monde arabe et islamique, Paris, Fayard, 1994.