Crise écologique : inutile de se soulever ?

L’ouvrage collectif On ne dissout pas un soulèvement (Seuil, 2023), a été publié peu après la dissolution du Soulèvement de la Terre le 21 juin 2023. Sans prétendre au statut de manifeste, il affirme la nécessité d’une nouvelle écologie politique, qui délaisse la voie institutionnelle au profit d’un enracinement local, et a volontiers recours à la désobéissance civile, au « désarmement » ou à l’occupation de territoires.


Après une première tentative avortée à la suite de la manifestation organisée le 25 mars 2023 à Sainte-Soline, le Conseil des ministres a finalement prononcé, le 21 juin 2023, la dissolution des Soulèvements de la Terre. Quelles que soient les suites d’une décision dont la légalité pose question, il semble assez clair que la dynamique contestataire ne s’arrêtera pas à cet épisode juridico-administratif. Par bien des aspects, l’émergence de ce nouvel acteur marque en effet un tournant dans l’histoire des luttes écologiques en France.

Des mobilisations inédites

Il y a, d’un côté, les méga-bassines des Deux-Sèvres, dernier symbole en date des « grands projets inutiles » qui cristallisent aujourd’hui les luttes écologiques autant qu’ils marquent la détermination de l’État français, allié aux géants du bâtiment, des travaux publics et de l’agro-industrie, à perpétuer quoi qu’il en coûte des logiques de développement économique délétères, fondées sur l’artificialisation des sols, la destruction du vivant et la privatisation des biens communs. Il y a, d’un autre côté, la répression tant policière que judiciaire subie par les militant∙es écologistes et l’indécence d’un ministre de l’Intérieur qualifiant d’« éco-terroristes » ceux et celles dont l’action compte parmi ses cibles les infrastructures écocidaires de groupes industriels, tels que Lafarge, condamné pour avoir collaboré financièrement avec l’État islamique en Syrie. Mais il y a aussi et surtout la confirmation du renouveau d’un mouvement écologiste, déterminé à agir concrètement pour enrayer ce que l’historien Lewis Mumford nommait « la mégamachine industrielle1  » et résister localement à l’aménagement productiviste du territoire, tout en cherchant à démontrer que d’autres manières de vivre sont possibles et désirables.

Bien sûr, ce type de mobilisations, alliant désobéissance civile, sabotage et occupation de terres, a toujours été au cœur des luttes écologistes, du Larzac à Notre-Dame-des-Landes, en passant par les mouvements antinucléaire et anti-OGM des années 1970 et 1990. Et leur criminalisation croissante ne fait par ailleurs que confirmer la dérive autoritaire d’un État qui n’a pas attendu Les Soulèvements de la Terre pour dissoudre ou supprimer les subventions des associations politiquement gênantes, et ensauvager le maintien de l’ordre tout en niant la réalité des violences policières. Il existe malgré tout des raisons de penser que les mobilisations en cours sont inédites. En effet, si les logiques d’action qui les motivent ne sont pas entièrement nouvelles, leur niveau d’intensité et leur capacité de dissémination semblent, en revanche, jamais atteints.

Prises de terre

Dans ces conditions, l’ouvrage collectif On ne dissout pas un soulèvement nous invite opportunément à procéder à un point d’étape. Publié aux Éditions du Seuil, dans la déjà très riche collection « Anthropocène » dirigée par Christophe Bonneuil, le livre se présente sous la forme d’un abécédaire, donnant la voix aux militant∙es, aux chercheur∙ses et aux collectifs engagés au sein ou auprès du mouvement. Deux leçons principales peuvent être tirées de la lecture des trente-huit courts textes qui composent ce recueil, « composé dans l’urgence » afin de soutenir et de « prolonger la dynamique », sans toutefois prétendre au statut de « manifeste ».

La première tient à ce que l’ouvrage donne à voir des orientations idéologiques qui traversent l’écologie politique contemporaine. Les objectifs du mouvement sont ainsi clairement annoncés dès les premières lignes : « Reprendre, mettre en commun et choyer les terres. Y déployer des expériences communales et coopératives. Réinventer des formes de vie qui imbriquent subsistance paysanne et symbiose avec l’ensemble du vivant. » La centralité ainsi affichée de la question de « la terre », « de ses usages et de son partage, des manières d’en prendre soin et de la travailler », indique en filigrane ce dont Les Soulèvements héritent de l’écologisme français. Héritage techno-critique par exemple, l’historien François Jarrige inscrivant la « révolte légitime contre des infrastructures et des industries toxiques pour le vivant » dans la continuité historique du luddisme et des luttes « contre une modernité destructrice ». Héritage altermondialiste aussi, illustré notamment par la Confédération paysanne et son appel à « installer en France un million de paysannes et paysans dans les vingt ans qui viennent », dans un contexte où « plus de la moitié » des agriculteur∙rices sont amené∙es à prendre leur retraite d’ici 2030, mettant ainsi le monde agricole face à la menace d’un « nouveau cycle de disparition de [sa] population » sous l’effet d’une concentration accrue des exploitations. Héritage anarchiste également, marqué par la prégnance du vocabulaire de l’autonomie et, en particulier, par la référence au mouvement zapatiste et à son double rejet des « logiques destructrices de la marchandisation capitaliste » comme des « formes de dépossession induites par la représentation étatique ».

Un fil rouge se dessine ainsi à travers les différentes contributions, qui ne témoigne pas seulement de la continuité des racines libertaires de l’écologie, mais aussi de l’actualisation et de la popularisation de ses paradigmes. On y constate en particulier l’influence grandissante et la force de conviction d’une certaine lecture sociohistorique du capitalisme et de ses contradictions, qui peut être résumée à gros traits par l’idée selon laquelle l’accumulation primitive n’est pas une précondition du mode de production capitaliste, mais au contraire l’une de ses dimensions « constitutives ». Suivant cette perspective, un processus d’expropriation et d’accaparement du travail invisible de la nature, des femmes et des (post) colonisé∙es s’actualise ainsi en permanence derrière la face visible de l’exploitation du travail salarié, menaçant in fine d’épuiser et de détruire ce qui constitue pourtant sa condition de possibilité. Formée au croisement d’un certain marxisme critique et des pensées écoféministes et décoloniales, cette approche accorde une place centrale à la question de la dépossession, qu’il s’agisse de la privatisation des communs, de la marchandisation des activités de subsistance ou encore de la destruction des savoir-faire vernaculaires. D’où « l’hypothèse politique » posée par Les Soulèvements, qui se résume selon Christophe Bonneuil à cette conviction : « aucune émancipation sociale ni aucune bifurcation écologique n’est possible sans que ces prises de terre ne soient défaites » ou, pour le dire avec Geneviève Pruvost et Aurélien Berlan, « sans nous réapproprier concrètement nos conditions de vie, c’est-à-dire défendre et reprendre des terres, réenclencher des cycles de subsistance et réinventer localement des collectifs de vie ».

Contre-violence

La seconde leçon concerne la stratégie et les modes d’action revendiqués par le mouvement, à commencer par le démantèlement d’infrastructures désignées comme « toxiques et destructrices ». Le terme de « désarmement » est préféré à celui de « sabotage », afin de suggérer que de telles actions relèvent, à bien y regarder, de la « légitime défense » et de la « nécessité vitale face à la catastrophe ». Si les atteintes délibérées aux personnes physiques sont expressément proscrites, le « choix de stratégies frontales » et d’actions de « confrontation » n’est en revanche pas écarté. Sans être éludée, la question de la violence n’est donc pas non plus tranchée in abstracto. Elle ne constitue ni une fin en soi, ni un moyen privilégié, mais plutôt un recours dont le besoin peut ou non se faire sentir en fonction des situations données de l’action, comme expression et redirection de la violence qui les parcourt et les structure déjà en amont. Comme le reconnaît toutefois Isabelle Cambourakis, il existe à ce sujet des dissensions importantes au sein d’un mouvement essentiellement composite et dont l’originalité tient en réalité à son œcuménisme stratégique. Les Soulèvements offriraient ainsi un « espace ouvert au “respect de la diversité des tactiques” », assumant la possibilité de ce que l’écoféministe Françoise d’Eaubonne appelait la « contre-violence », tout en cherchant à « se défaire tant d’un imaginaire viriliste de la lutte que de l’assignation des femmes à la non-violence ».

Mais ce qui frappe le plus à cet égard, c’est sans doute la radicalisation qui se donne à voir, non pas tellement de la frange du mouvement social engagée depuis longtemps déjà dans les luttes autonomes et les expériences alternatives, mais aussi et surtout d’une partie de la nouvelle génération militante. Celle des Fridays for Future et des « marches pour le climat », qui a pendant un temps pu espérer peser sur l’ordre du jour institutionnel. À cet égard, le texte de Léna Lazare, ancienne figure des Youth for Climate et porte-parole des Soulèvements, est riche d’enseignement. « S’il y a une chose que le mouvement climat a bien comprise, écrit-elle, c’est que la voie institutionnelle est une impasse. » Il devient par conséquent nécessaire « d’ancrer [les] luttes » et de développer une « culture de la résistance ». D’où un constat tout aussi paradoxal que décisif : à l’heure où les partis écologistes perdent de la vitesse partout en Europe et où l’ordre du jour climatique avance péniblement, quand il ne régresse pas, c’est pour sortir des impasses de l’écologie de gouvernement qu’une frange non négligeable du mouvement écologiste tend à renouer avec des pratiques et un horizon de lutte plus radical, porté par la volonté de traduire son engagement « dans un geste concret et non dans une vaine supplication adressée à ceux qui nous gouvernent ». Comme l’explique encore Léna Lazare, si sa génération a pu légitimement considérer que c’était « au moins à un échelon national » et sans doute plus encore à l’échelon international que la lutte écologiste devait être menée afin de ne pas être « vaine », le fait est que « le ravage du vivant a lieu chaque jour près de nous » et que, par conséquent, c’est à l’« échelle locale que nous avons le plus de prises sur [les] activités destructrices ».

À l’issue d’un été 2023 où chaque jour a apporté son lot de nouvelles dramatiques sur le front climatique, il est difficile de ne pas admettre la pertinence d’une telle orientation stratégique. Ne devient-il pas de plus en plus clair, en effet, non seulement que nous avons désormais dépassé la fenêtre d’action pour tenir les objectifs de l’accord de Paris, mais aussi que les pouvoirs en place, quelle que soit leur orientation politique, n’ont pas apporté et n’apporteront pas – s’ils n’y sont pas contraints – de réponses suffisantes, ni pour prévenir un réchauffement catastrophique à + 2, + 3, voire + 4 degrés, ni pour mettre en place des mesures d’adaptation proportionnées et socialement justes ? Et pourtant, il est en même temps tout aussi difficile de ne pas éprouver un certain effroi face aux implications d’un tel diagnostic. S’il témoigne à n’en pas douter d’une tentative salutaire de politisation de la question écologique, le combat porté par Les Soulèvements de la Terre nous rappelle à la réalité brutale d’une situation où il semble désormais parfaitement entendable de résumer l’horizon de l’action à ceci : « sauver ce qui peut encore l’être ».


Finalement, la question qui se pose est celle de la place et du rôle de ce mouvement dans la recomposition en cours de la gauche écologique en France. Comme l’a justement souligné Andreas Malm, présent à Sainte-Soline et érigé de manière grotesque en éminence grise du mouvement par Gérald Darmanin, l’héritage anarchiste actualisé par Les Soulèvements s’inscrit à de nombreux égards en faux avec d’autres approches de la question écologique, au ton nettement plus « étatiste2  ». Nulle trace en effet, dans On ne dissout pas un soulèvement, du « léninisme écologique3  » défendu par l’auteur suédois, pas plus que de ce que l’on pourrait nommer avec Pierre Charbonnier la gauche du Green New Deal4, autrement dit une gauche qui, si elle ne s’oppose pas nécessairement aux ambitions de désartificialisation et de relocalisation portés par l’écologie libertaire et paysanne, tend malgré tout à se concentrer sur des questions telles que la planification, la transition énergétique ou la réindustrialisation. Sujets absents de l’ouvrage discuté, et dont les implications sont à de nombreux égards – sur des enjeux tels que l’emploi, la production ou la démocratie – contradictoires avec la « perspective de la subsistance5  » défendue par Les Soulèvements. On peut, il est vrai, considérer avec Édouard Delruelle que progrès social et émancipation ont toujours résulté d’une dialectique entre « poussées d’en bas » et mobilisation de « l’appareil d’État6  », et que la multiplication des luttes locales et des projets alternatifs constitue par conséquent une condition nécessaire à l’institution d’un équivalent écologique de ce qu’a historiquement représenté l’État social. Il n’en demeure pas moins que l’ouvrage pointe, tant par ce qui s’y énonce que par ce qui en est absent, vers des clivages importants et auxquels la gauche française n’aura d’autre choix que de se confronter dans les mois et les années qui viennent.

  • 1. Voir Lewis Mumford, Le Mythe de la machine, t. 1, La Technologie et le développement humain [1966], et t. 2, Le Pentagone de la puissance [1970], trad. par Léo Dilé, Paris, Fayard, coll. « Le phénomène scientifique », 1973 et 1974 (nouvelle trad. du t. 1 par Annie Gouilleux et Grégory Cingal aux Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, en 2019).
  • 2. Andreas Malm, « Pour donner l’impression que Les Soulèvements de la Terre est en réalité un groupement de dangereux terroristes, l’État français a dû inventer un gourou », Le Monde, 22 juin 2023.
  • 3. A. Malm, “To halt climate change, we need an ecological Leninism”, Jacobin, 15 juin 2020.
  • 4. Pierre Charbonnier, Culture écologique, Paris, Presses de Sciences Po, coll. « Les Petites Humanités », 2022.
  • 5. Geneviève Pruvost, Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance, Paris, La Découverte, coll. « L’horizon des possibles », 2021.
  • 6. Édouard Delruelle, Philosophie de l’État social. Civilité et dissensus au xxie siècle, Paris, Kimé, 2020.

 


On ne dissout pas un soulèvement. 40 voix pour Les Soulèvements de la Terre