Achille Mbembe, Wikimedia
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La démondialisation

Toutes les sphères de l’existence ont été pénétrées par le capital et soumises à la quantification. Dans ce cadre, la frontière n’est plus que la violence qui sous-tend l’ordre de notre monde, une guerre contre la mobilité qui remplit l’Europe de morts et de camps d’étrangers. Osera-t-on imaginer l’abolition des frontières ?

L’escalade est incontestable. Il n’existe plus de sphère de l’existence contemporaine qui n’ait point fait l’objet d’une pénétration par le capital. Certes, cette pénétration est inégale. En bien des régions du monde, elle est surtout vécue par procuration. Frappées d’hébétude par la pauvreté, l’indigence et le dénuement, des classes entières de populations font, en direct, l’expérience de la dissociation entre le monde effectivement vécu, celui de la vie corporelle à un point particulier du sol terrestre, et celui, béat et ubiquitaire, des écrans, certes à portée de leurs yeux, mais si éloigné de leurs mains, de leurs voix et de leurs avoirs.

Qu’il s’agisse des affects, des émotions et des sentiments, des compétences linguistiques, des manifestations du désir, du rêve ou de la pensée, bref de la vie tout court, rien ne semble désormais échapper à son emprise. Il a capturé jusqu’aux bas-fonds du monde, laissant souvent derrière lui de vastes champs de débris et de toxines, des déchets d’hommes rongés de plaies, de chancres et de furoncles. Tout étant devenu une source potentielle de capitalisation, le capital s’est fait monde, un

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Achille Mbembe

Professure d'histoire à l'Université Witwatersrand de Johannesburg et spécialiste de l'Afrique et du post-colonialisme, Achille Mbembe a récemment publié Politiques de l'inimitié (La Découverte, 2016).

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Fausses nouvelles, désinformation, théories du complot : les vérités sont bien fragiles à l’ère de la post-vérité. Les manipulations de l’information prospèrent dans un contexte de défiance envers les élites, de profusion désordonnée d’informations, d’affirmations identitaires et de puissance des plateformes numériques. Quelles sont les conséquences politiques de ce régime d’indifférence à la vérité ? Constitue-t-il une menace pour la démocratie ? Peut-on y répondre ? A lire aussi dans ce numéro : un dossier autour d’Achille Mbembe explorent la fabrication de « déchets d’hommes » aux frontières de l’Europe, des repères philosophiques pour une société post-carbone, une analyse de ce masque le consentement dans l’affaire Anna Stubblefield et des recensions de l’actualité politique, culturelle et éditoriale.