Achille Mbembe, Wikimedia
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La démondialisation

Toutes les sphères de l’existence ont été pénétrées par le capital et soumises à la quantification. Dans ce cadre, la frontière n’est plus que la violence qui sous-tend l’ordre de notre monde, une guerre contre la mobilité qui remplit l’Europe de morts et de camps d’étrangers. Osera-t-on imaginer l’abolition des frontières ?

L’escalade est incontestable. Il n’existe plus de sphère de l’existence contemporaine qui n’ait point fait l’objet d’une pénétration par le capital. Certes, cette pénétration est inégale. En bien des régions du monde, elle est surtout vécue par procuration. Frappées d’hébétude par la pauvreté, l’indigence et le dénuement, des classes entières de populations font, en direct, l’expérience de la dissociation entre le monde effectivement vécu, celui de la vie corporelle à un point particulier du sol terrestre, et celui, béat et ubiquitaire, des écrans, certes à portée de leurs yeux, mais si éloigné de leurs mains, de leurs voix et de leurs avoirs.

Qu’il s’agisse des affects, des émotions et des sentiments, des compétences linguistiques, des manifestations du désir, du rêve ou de la pensée, bref de la vie tout court, rien ne semble désormais échapper à son emprise. Il a capturé jusqu’aux bas-fonds du monde, laissant souvent derrière lui de vastes champs de débris et de toxines, des déchets d’hommes rongés de plaies, de chancres et de furoncles. Tout étant devenu une source potentielle de capitalisation, le capital s’est fait monde, un fait hallucinatoire de dimension planétaire, producteur, sur une échelle élargie, de sujets à la fois calculateurs, fictionnels et délirants.

Le capital s’étant fait chair, tout est devenu une fonction du capital, y compris l’intériorité. Les processus qui mènent à cette extension intégrale sont erratiques. Partout, ils créent de l’aléatoire et de l’incertain. Partout, ils institutionnalisent le risque dans la poisse même du réel. Parfois, ils font l’objet de détournements et de racolages. Peu importe, le capital est devenu notre infrastructure commune, notre système nerveux, la mâchoire transcendantale qui dessine désormais la carte de notre monde et de ses limites psycho-physiques.

La computation numérique

Cette création de monde a lieu à une époque où la mise en ordre des sociétés s’effectue désormais sous un seul et même signe, la computation numérique.

Par «computation numérique», il faut entendre trois choses. D’abord, un système technique ou encore un dispositif machinique spécialisé dans le travail d’abstraction, et donc de capture et de traitement automatique de données (matérielles et mentales) qu’il s’agit d’identifier, de sélectionner, de trier, de classer, de recombiner et d’actionner. Si, de ce point de vue, la numérisation constitue un travail d’abstraction, ce dernier n’est guère inséparable d’un autre, le calcul – à la fois du vivable et du pensable.

Le computationnel est, ensuite, une instance de production et de constitution en série de sujets, d’objets, de phénomènes, mais aussi de consciences et de mémoires et de traces que l’on peut coder et stocker, et qui de surcroît sont dotés d’aptitudes circulantes. Enfin, le computationnel est l’institution par le biais duquel se crée et se met en forme un monde commun, un nouveau sens commun, de nouveaux ordonnancements de la réalité et du pouvoir. Ce monde et ce sens communs sont le produit de la fusion de trois types de ratios soumis, chacun, à une dynamique ­d’extension et d’augmentation – la raison économique, la raison biologique et la raison algorithmique. Ces trois formes de la raison sont hantées par un fantasme métaphysique – la technolâtrie.

Mécanismes de computation, modélisation algorithmique et extension du capital vers l’ensemble de la vie ne constituent plus qu’un seul et même procès. Qu’il s’agisse des corps, des nerfs, de la matière, du sang, des tissus cellulaires, du cerveau ou de l’énergie, le projet reste le même : la conversion de toute substance en quantités, le calcul préemptif des potentialités, des risques et des aléas en vue de leur financiarisation d’une part, et la conversion des finalités organiques et vitales en moyens techniques d’autre part. Il s’agit donc de tout détacher de tout substrat, de toute corporéité, de toute matérialité ; de tout «artificialiser», «auto­matiser» et «autonomiser». Il s’agit de tout soumettre à des effets de quantification et d’abstraction. La numérisation n’est rien d’autre que cette capture de forces et de potentialités et leur annexion par le langage d’une machine-cerveau transformée en système autonome et automatisé.

Tout, aujourd’hui, pousse donc vers une unification sans précédent de la planète. La planète elle-même est de plus en plus conçue et vécue comme un champ universel de médiations. Il ne s’agit plus tant d’un monde physique que d’un monde réticulaire. Mais à ce monde peuplé d’appareils de connexion et de prothèses en tout genre, ubiquitaire et instantané, répond un autre, le vieux monde des corps et des distances, de la matière et des étendues, des espaces fracturés et des frontières, celui de la séparation.

La frontiérisation

L’humanité est en effet sur le point de renaître à une deuxième nature, au détour d’une transformation intrinsèque de l’horizon du calcul et d’une extension presque indéfinie des logiques de quantification. Il peut sembler paradoxal, voire contre-intuitif, de qualifier ce moment technologique d’entropique. Il l’est pourtant, à bien des égards. En effet, capter, identifier, diviser, trier, sélectionner et classer ne sont pas des actions propres aux machines artificielles. Ce sont aussi celles des frontières, ces lieux où, pour nombre de nos contemporains, le monde se défait et la mondialisation rencontre ses limites.

La frontière n’est plus seulement une ligne de démarcation qui sépare des entités souveraines distinctes. Dispositif ontologique, elle fonctionne désormais d’elle-même et en elle-même, anonyme et impersonnelle, avec ses lois propres. Elle est de plus en plus le nom propre de la violence organisée qui sous-tend le capitalisme contemporain et l’ordre de notre monde en général – l’enfant séparé de ses parents et enfermé dans une cage, la femme et l’homme superflus et condamnés à l’abandon, les naufrages et noyades par centaines, voire par milliers, à la semaine, ­l’interminable attente et l’humiliation dans les consulats, le temps suspendu, des journées de malheur et d’errance dans les aéroports, dans les commissariats de police, dans les parcs, dans les gares, jusque sur les trottoirs des grandes villes où, la nuit à peine tombée, l’on arrache des couvertures et des haillons à des êtres humains d’ores et déjà dépouillés et privés de presque tout, y compris d’eau, d’hygiène et de sommeil, des corps avilis, bref l’humanité en déshérence.

Tout, en effet, nous ramène à la frontière, ce lieu zéro de la non-relation et du déni de l’idée même d’une humanité commune, d’une planète, la seule que nous aurions, qu’ensemble nous partagerions et à laquelle nous lierait notre condition commune de passants. Mais peut-être faudrait-il, pour être tout à fait exact, parler de «frontiérisation» plutôt que de frontières.

Qu’est-ce donc que la «frontiérisation» sinon le processus par lequel les puissances de ce monde transforment en permanence certains espaces en lieux infranchissables pour certaines classes de populations ? Qu’est-ce que la «frontiérisation» sinon la multiplication consciente d’espaces de perte et de deuil où la vie de tant de gens jugés indésirables vient se fracasser ?

Qu’est-elle donc sinon une façon de mener la guerre contre des ennemis dont on a auparavant détruit les milieux d’existence et les conditions de survie – l’usage de munitions perforantes à l’uranium et d’armes interdites, comme le phosphore blanc ; le bombardement à haute altitude des infrastructures de base ; le cocktail de produits chimiques cancérogènes et radioactifs déposés dans le sol et qui emplissent l’air ; la poussière toxique dans les décombres des villes rasées, la pollution due aux feux d’hydrocarbures ?

Et que dire des bombes ? Depuis le dernier quart du xxe siècle, à quelles sortes de bombes populations civiles, habitats et environnements ­n’auront-­ils pas été soumis ? Des bombes aveugles classiques reconverties grâce à l’installation, en queue, de systèmes de centrale inertielle ; des missiles de croisière dotés de têtes chercheuses à infrarouges ; des bombes à micro-ondes destinées à paralyser les centres nerveux électroniques de l’ennemi ; des bombes qui explosent dans les villes, émettant au passage des faisceaux d’énergie qui ont l’apparence de la foudre ; d’autres bombes à micro-ondes qui ne tuent pas mais qui brûlent les gens et augmentent la température de la peau ; des bombes thermobariques qui déclenchent des murs de feu, absorbent l’oxygène des espaces plus ou moins clos, tuent par ondes de choc et asphyxient à peu près tout ce qui respire ; des bombes à fragmentation dont les effets sur les populations civiles sont dévastateurs, qui s’ouvrent au-dessus du sol et dispersent, sans précision et sur des secteurs étendus, des mini-munitions supposées exploser au contact des cibles ; toutes sortes de bombes, la démonstration par l’absurde d’un pouvoir de destruction inouï – bref, l’écocide.

Comment, dans ces conditions, s’étonner que ceux et celles qui le peuvent, survivants d’un enfer vivant, prennent la fuite, cherchent partout refuge, dans tous les coins de la Terre où leur vie pourrait être épargnée ?

Cette forme de la guerre d’abrutissement, calculée et programmée, menée avec des moyens nouveaux, est une guerre contre l’idée même de mobilité, de circulation, de vitesse, alors que l’âge est justement à la vélocité, à l’accélération et à toujours plus d’abstraction, toujours plus d’algorithmes.

Elle a par ailleurs pour cibles non point des corps singuliers, mais des masses humaines jugées viles et superflues, mais dont chaque organe doit faire l’objet d’une incapacitation spécifique, héritable de génération en génération – les yeux, le nez, la bouche, les oreilles, la langue, la peau, les os, les poumons, les intestins, le sang, les mains, les jambes, tous ces estropiés, paralytiques et rescapés, toutes ces maladies pulmonaires comme la pneumoconiose, toutes ces traces d’uranium sur les cheveux, des milliers de cas de cancers, d’avortements, de malformations infantiles, de déformations congénitales, de thorax saccagés, de dysfonction­nements du système nerveux – la grande dévastation.

Tout cela, faut-il le répéter, fait partie des pratiques contemporaines de la frontiérisation à distance, au loin, au nom de notre liberté et de notre sécurité. Cette lutte menée contre certains corps d’abjection, amas de viande humaine, se déroule à l’échelle planétaire. Elle est en passe de devenir le propre de notre temps.

Viande humaine et chasse aux fugitifs

Souvent, elle précède, accompagne ou complète celle qui a cours au milieu de nous ou à nos portes, la traque des corps qui ont eu le tort de se mouvoir (ce qui est le propre d’un corps humain), des corps dont on estime qu’ils ont pénétré par effraction dans des lieux et des espaces où ils ne devraient point se trouver, lieux qu’ils encombrent désormais par leur seule présence, et dont ils doivent être évacués.

Comme le suggère la philosophe Elsa Dorlin, cette forme de la violence vise des proies[1]. Elle ressemble aux grandes chasses d’hier. Et d’abord à la chasse à courre et à la chasse à la trappe et à leurs techniques respectives – la recherche, la poursuite, la trappe et le rabattage d’animaux traqués, jusqu’à leur encerclement, leur capture ou leur abattage, avec l’aide de chiens d’ordre et de limiers.

Mais elle fait également partie d’une longue histoire de chasses à l’homme. Grégoire Chamayou en a étudié les modalités dans Les Chasses à l’homme [2]. Il s’agit toujours à peu près des mêmes cibles – les esclaves marrons, les Peaux-Rouges, les peaux noires, les juifs, les apatrides, les pauvres et, plus près de nous, les sans-papiers. Ces chasses s’attaquent à des corps animés, mouvants et qui, bien que dotés d’une force de traction, d’une intensité, de capacités fugitives et mobiles, sont supposés n’être point des corps de chair et de sang comme les nôtres, désignés, ostracisés, comme ils le sont. Cette chasse se déroule par ailleurs à un moment où les technologies de l’accélération ne cessent de proliférer, créant une planète segmentée, à vitesses multiples.

La technologisation des frontières bat son plein. Barrières de séparation physiques et virtuelles, numérisation des bases de données et des systèmes de fichage, développement de nouveaux dispositifs de repérage à l’exemple des senseurs, drones, satellites et robots-sentinelles, capteurs infrarouges et caméras de divers ordres, contrôle biométrique et usage de cartes à puce contenant des données personnelles, tout est mis en œuvre pour transformer la nature même du phénomène frontalier et précipiter l’avènement d’une frontière mobile, portable et omniprésente.

Claustration et expurgation

Migrants et refugiés ne sont donc pas, en tant que tels, l’objet premier du différend. D’ailleurs, ils n’ont ni nom propre, ni visage singulier, ni carte d’identité.

Ils ne sont que des cryptes, sortes de caveaux ambulants à la surface de multiples organes, formes vides mais menaçantes dans lesquelles on cherche à ensevelir les fantasmes d’une époque terrifiée par elle-même et ses propres excès. Le rêve d’une sécurité sans faille, qui exige non seulement surveillance systématique et totale mais aussi expurgation, est symptomatique des tensions structurelles qui, depuis des décennies, accompagnent notre passage à un nouveau système technique plus automatisé, plus réticulaire et en même temps plus abstrait, fait de multiples écrans – numérique, algorithmique, numineux.

Le monde a cessé de se manifester à nous dans les termes anciens. C’est à la naissance d’une forme inédite de l’humain (le sujet/objet) et d’autres types de spatialités que nous assistons. L’expérience phénoménologique que nous avions du monde en sort profondément ébranlée. Raison et perception ne coïncident plus. D’où l’affolement.

Nous voyons de moins en moins ce qui nous est donné à voir et de plus en plus ce que nous voulons à tout prix voir, même si cela que nous voulons à tout prix voir ne correspond à aucune réalité originaire. Peut-être plus qu’auparavant, autrui peut se donner à nous dans une présence physique et tactile concrète tout en demeurant dans une absence spectrale et un vide tout aussi concret, presque phénoménal. C’est le cas des migrants, des réfugiés et des demandeurs d’asile. Ce n’est pas seulement leur mode d’apparition parmi nous qui nous plonge dans une anxiété historique et existentielle. C’est aussi la matrice ontophanique dont nous supposons qu’ils ne sont que le masque (qu’y a-t-il, décidément, derrière ce qui apparaît ?) qui nous plonge dans un état d’agitation et d’incertitude radicales.

Les routes migratoires les plus mortelles d’un monde par ailleurs de plus en plus balkanisé et enclavé ? L’Europe ! Les nombres de squelettes en mer et le plus vaste cimetière marin en ce début de siècle ? L’Europe ! Le nombre de déserts, eaux territoriales et internationales, bras de mer, îles, détroits, enclaves, canaux, fleuves, ports et aéroports transformés en rideaux de fer technologiques ? L’Europe ! Et pour couronner le tout, en ces temps d’escalade permanente, les camps. Le retour des camps. L’Europe des camps. Samos, Chios, Lesbos, Idomeni, Lampedusa, ­Vintimille, Sicile, Subotica, le chapelet des camps.

Camps de réfugiés ? Camps de déplacés ? Campements de migrants ? Zones d’attente pour personnes en instance ? Zones de transit ? Centres de rétention ? Lieux d’hébergement en urgence ? Jungle ? Paysage composite et hétérogène, à coup sûr. Résumons néanmoins tout cela d’un seul mot, le seul qui décrive à la vérité ce qui s’y passe : camps d’étrangers. En dernière instance, il ne s’agit en effet pas d’autre chose. Il s’agit de camps d’étrangers, aussi bien au cœur de l’Europe qu’à sa lisière. Et c’est le seul nom qui convienne à ces dispositifs et à la sorte de géographie carcérale qu’ils dessinent.

Il y a quelques années, l’anthropologue Michel Agier en dénombrait près de quatre cents au sein de l’Union européenne. C’était avant le grand afflux de 2015. Depuis lors, de nouveaux camps, y compris de triage, ont été créés aussi bien en Europe qu’à sa lisière et, sous son instigation, dans des pays tiers. En 2011, ces différents lieux de détention pouvaient contenir jusqu’à 32 000 personnes. En 2016, les chiffres s’élevaient à 47 000. Les détenus sont essentiellement des personnes sans visa ni titre de séjour, jugées inéligibles à une protection internationale.

Il s’agit, pour l’essentiel, de lieux d’internement, d’espaces de relégation, de dispositifs de mise à l’écart de gens considérés comme des intrus, sans titre et par conséquent sans droit et, estime-t-on, sans dignité. Fuyant des mondes et des lieux rendus inhabitables par une double prédation exogène et endogène, ils se sont introduits là où il ne fallait pas, sans y être invités et sans qu’ils soient désirés. Leur regroupement et leur mise à l’écart ne peuvent donc guère avoir pour but final de les secourir. En les arraisonnant dans des camps, l’on veut également – après les avoir placés dans une position d’attente qui les dépouille au préalable de tout statut de droit commun – en faire des sujets potentiellement déportables, refoulables, voire destructibles.

Le xxie siècle sera-t-il donc
celui du triage et de la sélection par le biais des technologies
de la sécurité ?

Il faut le répéter, cette guerre (qui consiste à chasser, capturer, regrouper, trier, séparer et expulser) n’a qu’un seul but. Il ne s’agit pas tant de couper l’Europe du monde ou de l’instituer en forteresse imprenable que de consacrer, comme le privilège des seuls Européens, le droit de possession et de libre circulation sur toute l’étendue d’une planète dont nous sommes pourtant tous des ayants droit.

Le xxie siècle sera-t-il donc celui du triage et de la sélection par le biais des technologies de la sécurité ? Des confins du Sahara en passant par la Méditerranée, le camp est-il en passe de redevenir le terminus d’un certain projet européen, d’une certaine idée de l’Europe dans le monde, sa marque funeste, comme Aimé Césaire en nourrissait il n’y a pas longtemps l’intuition[3] ?

L’une des contradictions majeures de l’ordre libéral a toujours été la tension entre la liberté et la sécurité. Cette question semble avoir été tranchée. La sécurité l’emporte désormais sur la liberté.

Une société de sécurité n’est pas nécessairement une société de liberté. Une société de sécurité est une société dominée par le besoin irrépressible d’adhésion à un ensemble de certitudes. Elle a peur de la sorte d’interrogation qui ouvre sur l’inconnu et sur le risque qu’il faut, par contre, endiguer.

Voilà pourquoi, dans une société de sécurité, la priorité est d’identifier à tout prix ce qui est tapi derrière chaque apparition – qui est qui, qui vit où, avec qui et depuis quand, qui fait quoi, qui vient d’où, qui va où, quand, par quelle voie, pourquoi, et ainsi de suite. Et, davantage encore, qui projette de commettre quels actes, consciemment ou inconsciemment. Le projet de la société de sécurité n’est pas d’affirmer la liberté, mais de contrôler et de gouverner les modes d’apparition.

Le mythe contemporain prétend que la technologie constitue le meilleur outil pour gouverner les apparitions. Elle seule permettrait de résoudre ce problème qui est un problème d’ordre, mais aussi de connaissance, de repères, d’anticipation, de prévision. Il est à craindre que le rêve d’une humanité transparente à elle-même, dépourvue de mystère, ne soit qu’une catastrophique illusion. Pour le moment, migrants et refugiés en paient le prix. Il n’est pas certain qu’à la longue, ils soient les seuls.

Comment, dans ces conditions, résister à cette prétention de la part d’une des provinces du monde à un droit universel de prédation, sinon en osant imaginer l’impossible – l’abolition des frontières, c’est-à-dire la restitution, à tous les habitants de la Terre, humains ou non, du droit inaliénable de se déplacer librement sur cette planète.

 

[1] - Elsa Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence, Paris, La Découverte, 2017.

 

[2] - Grégoire Chamayou, Les Chasses à l’homme, Paris, La Fabrique, 2010.

 

[3] - Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme [1950], Paris, Présence africaine, 2000.

 

Achille Mbembe

Professure d'histoire à l'Université Witwatersrand de Johannesburg et spécialiste de l'Afrique et du post-colonialisme, Achille Mbembe a récemment publié Politiques de l'inimitié (La Découverte, 2016).

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