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Abigaël, de Magda Szabó

mars 2018

#Divers

Marquant le centième anniversaire de la naissance de Magda Szabó à Debrecen, au nord-est de la Hongrie, la publication en français de ce roman paru en 1970 favorise une approche en douceur des thèmes de prédilection de l’auteur : la résonance du politique dans la vie au quotidien, les risques élargis de tout engagement idéologique, la centralité des personnages féminins, les liens de dépendance comme facteurs de résilience et d’insoumission. Georgina, surnommée Gina, doit, sans explication aucune, quitter l’existence privilégiée qu’elle menait à Budapest entre le général Vitay, son père adoré, Marcelle, sa gouvernante française – sa mère est décédée quand elle n’avait que deux ans –, Mimo, sa tante frivole, grande organisatrice de thés dansants, ses camarades de l’école Atala Sokoray et son amoureux, le lieutenant Feri Kuncz, pour devenir pensionnaire à Arkod dans la rigide institution religieuse Matula. Tout en décryptant les éléments qui concourent à la formation d’une adolescente, soudain projetée dans un monde qui lui est étranger, replié sur lui-même, avec ses rituels, ses secrets, ses allégeances, Magda Szabó impose la présence souterraine d’un pays en guerre, s’attache au portrait délicat des résistants et laisse deviner la fragilité dangereuse de leurs actes de bravoure.

Magda Szabó joue sur un double registre, linéaire parce que descriptif, symbolique parce qu’ambigu. Elle raconte avec une précision déconcertante les épreuves douloureuses de Gina aux prises avec l’hostilité de ses camarades d’études, confrontée à la rude discipline de l’établissement, à l’exigence sèche de certains enseignants et introduit comme autant d’évidences les décisions téméraires qu’elle prend, sa décision de s’enfuir de l’internat ou de rejoindre Feri Kuncz qui prétend la conduire auprès de son père malade. Elle sait donner une épaisseur particulière à chaque élève – l’une d’entre elles se nomme même Szabó –, à chaque enseignant, les mettant en scène dans des situations qui créent un doute sur leur véritable personnalité et leurs objectifs.

Le mystère au cœur du récit – qui se cache derrière la statue Abigaël, cet ange gardien qui vient en aide aux élèves menacées quand elles déposent de petits billets sur son socle ? – intervient pour faire avancer l’action, en contrepoids au caractère répétitif et figé qui définit la succession des jours au pensionnat, même si les élèves savent inventer des stratagèmes pour supporter leur enfermement comme imaginer, à défaut d’un être en chair et en os, de se marier à un objet, à une image ou à une idée, par ordre alphabétique, après l’inventaire et le numérotage de tout l’équipement de la salle de classe.

Les raisons qui ont contraint le général Vitay à se séparer de sa fille Gina, puis à ne plus avoir de contact avec elle, les informations sur les agissements passés et présents d’Abigaël, les sentiments diffus qui unissent la diaconesse Zsuzsanna, le beau professeur principal Peter Kalmar et le sombre et énigmatique König, le rôle de Mici Horn, l’ancienne élève de Matula à l’origine de la légende de la statue, tous ces éléments, distillés avec parcimonie, accompagnent une prise de conscience de plus en plus intense des implications de la guerre et de la présence allemande. Ainsi réfugiées avec l’ensemble du pensionnat dans une cave, à la suite d’une alerte aérienne, les meneuses de la ligue contre Gina, réalisant soudain les dangers encourus au front par leurs proches, père ou frère, supplient-elles Gina de leur pardonner la violence de leur hostilité.

La pesanteur de cette vie collégiale en vase clos finit par acquérir une dimension de sérénité grâce à des instantanés de solidarité entre des jeunes filles unies par une communauté de frustrations et de peines, par une attention démesurée accordée à de vaines échappatoires, telles qu’une excursion ou un goûter chez Mici Horn. Les détails qui enrichissent chacune de ces séquences semblent servir de décor à un drame latent.

La perception de la gravité des enjeux, le sens des actes de rébellion, qu’il s’agisse du message revendicateur, déposé au pied de la statue Hungaria mutilée ou des papiers d’identité subtilisés au cours d’un vol simulé pour être remplacés par des faux pour protéger les quelques juives présentes à l’institution Matula, s’emparent d’une narration qui va au-delà d’une chronique de la vie en internat. De roman d’apprentissage d’une adolescente, Abigaël se transforme en plaidoyer pour la liberté d’un pays meurtri et Gina devient la représentante de tous ces anonymes qui, à leur manière, participent à la lutte.

Magda Szabó sait mettre les sentiments d’amitié, de fraternité, d’amour, de responsabilité, au service de la liberté, à ce moment clef de l’histoire de son pays. Tout se comprend autrement à l’aune de la résistance à une situation politique que l’on refuse. Les échanges entre Gina et son père, poétiquement évoqués à travers un regard, un geste, l’absence aussi, ses rencontres avec le lieutenant Kuncz, les messages, les ordres qu’elle reçoit d’Abigaël témoignent de son enrôlement innocent, puis volontaire. Le trouble qui agite les enseignants, leurs initiatives, les stratégies de Mici Horn et même, en dépit des menaces à son encontre, la décision de l’austère directeur Gedeon Torma de respecter l’engagement pris envers le général Vitay de ne pas remettre Gina à un autre que lui, reflètent la pénétration des forces d’opposition.

« Ils m’ont complètement absorbée. Je ne suis plus moi-même », pense Gina quelques heures seulement après son arrivée à Arkod. Abigaël l’aide à se forger une identité morale et lui permet même, une fois adulte, de revisiter avec une indulgence non dénuée de plaisir ses années de pensionnat.