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Le théâtre dans la ville à Londres

janvier 2011

#Divers

La popularité des lieux théâtraux alternatifs qui se multiplient à Londres reflète la faculté de renouvellement créatif du théâtre anglais et le besoin d’inventer des lieux du vivre-ensemble dans une géographie urbaine contrariée.

Ces aventures insolites, développées par des troupes indépendantes ou initiées par des théâtres privés et publics immergés dans leur tissu local, transforment l’acte théâtral en puisant dans la mixité sociale, ethnique et générationnelle de la ville présente tant sur la scène que dans le public.

Il s’agit d’investir des espaces abandonnés – usines désaffectées, gares inutilisées, bureaux vacants, sous-sols de centres commerciaux – autour d’un projet artistique. Cela transforme aussi la ville et sa perception : des lieux de fermeture deviennent des lieux d’échange, le vide devient plein, le creux devient dense. Le junk space de Rem Koolhaas renaît comme lieu d’une expérience partagée quand il est investi par le spectacle vivant.

L’ancien terminal de l’Eurostar à Waterloo est ainsi aménagé en deux grandes plates-formes se faisant face pour l’adaptation du classique roman edwardien d’Edith Nesbit, The Railways Children, histoire d’une famille de cheminots. En 2010, The Royal Court Theatre a transféré durant six mois certaines de ses productions de sa base huppée de Sloane Square vers une surface en déshérence du centre commercial de Elephant and Castle, situé dans le quartier populaire de Southwalk au sud-est de Londres. Le Shunt Lounge, sous la station de métro de London Bridge, tente de maintenir ses activités malgré les travaux de rénovation de la gare.

Londres par le bas

The Old Vic Tunnels, initiative du Old Vic Theatre, est l’expérience la plus aboutie, à la fois par la démarche qu’elle revendique, le contexte dans lequel elle s’intègre, le pari qu’elle représente et l’originalité de la programmation, qu’il s’agisse de pièces reprises comme Scorched de Wajdi Mouawad et Cart Macabre du groupe Living Structure ou de créations comme Platform.

Platform réconcilie deux ambitions : donner un souffle nouveau à la création théâtrale et vivre la ville autrement. Ce projet, financé par des fondations et du mécénat d’entreprise, permet à des citoyens amateurs, encadrés par des membres de l’Old Vic New Voices (Ovnv), de raconter leur vision de Londres, leurs expériences de citadins, leurs aspirations à être entendus dans leurs différences.

Début 2010, The Old Vic Theatre a acquis pour une somme symbolique auprès du Lambeth Council et des chemins de fer britanniques le droit d’usage des tunnels 228-232 sous la gare de Waterloo. Pour son directeur, Kevin Spacey, il s’agit de témoigner de la capacité de résistance de son théâtre aux restrictions budgétaires, d’intensifier la dimension éducative de son approche artistique et d’affirmer son attachement à la ville de Londres en créant du lien entre ses composantes plurielles.

The Old Vic Theatre se situe dans le Borough de Lambeth : ce quartier, qui compte quelque 300 000 habitants, jeunes pour 25 %, sans qualification professionnelle pour 14 % et appartenant à des minorités ethniques pour 38 %, forme un paysage urbain étonnant où se côtoient institutions culturelles, immeubles décatis, locaux d’activité, logements sociaux et maisons luxueusement rénovées.

La décision du Old Vic Theatre de monter des spectacles dans les tunnels vient après le succès remporté en 2009 par Tunnel 228, montage de performances et d’œuvres visuelles d’une vingtaine d’artistes autour du film de Fritz Lang Metropolis.

Le travail de proximité et le dépassement de l’approche traditionnelle – places gratuites, ateliers ou journées portes ouvertes – conduisent à organiser la participation des habitants des quartiers limitrophes à des spectacles de qualité aux côtés de gens du métier.

Deux projets avaient déjà amorcé ce mouvement : en 2006, la pièce On the Middle Day de Gavin Birch sur la bataille de la Somme est jouée au milieu des chars dans l’Imperial War Museum par des professionnels et des amateurs, recrutés dans des écoles et des community groups ; en 2008, Branded de Simon Bent, réflexion sur les thèmes de l’écologie et de la globalisation, est proposée sur la scène du Old Vic par une cinquantaine d’acteurs choisis au cours d’auditions libres.

Le théâtre avec les habitants

À chaque étape de la préparation du spectacle, la perception de la ville par ses habitants a nourri le travail artistique.

Des contacts auprès d’écoles, de centres communautaires, de représentants de minorités ou d’associations dans les Boroughs de Lambeth, Brixton et Battersea notamment ont tout d’abord fait ressortir, au cours d’ateliers, les préoccupations essentielles des habitants. Des auteurs (faisant partie des Ovnv) ont soumis des synopsis dont deux ont été finalement retenus. Près de 700 interviews ont permis de choisir les quelque 120 amateurs de tous âges, origines ethniques, statuts socioprofessionnels qui ont participé au spectacle, répétant après le travail ou pendant les fins de semaine et faisant l’apprentissage d’une mise en commun de leurs expériences.

La magie des lieux, leur accès mystérieux par un souterrain aux murs couverts de graffitis, le bruit sourd des trains, un bar à l’aspect un peu décadent, des toilettes de chantiers, tout déconcerte, de la découverte du site à l’étrangeté du dispositif scénique en passant par la difficulté à distinguer les acteurs des spectateurs. Ceux-ci sont subrepticement entraînés à travers les tunnels pour une promenade guidée dans Londres, traversant les époques, les quartiers, questionnant ce qui fait vibrer la ville, ce qui anime ses habitants.

Les scènes se succèdent, faisant doucement avancer le conte qui sert de prétexte au vagabondage – une jeune femme sur le point d’accoucher dans un métro en panne, délaissée par son compagnon, est encouragée par une vieille dame retraitée, toutes deux unies par le hasard, alors que, plongées dans l’anonymat de la ville, tout les éloignait, l’âge, l’histoire, les préoccupations, la condition.

Des rêves sont évoqués (la réussite professionnelle, l’amour), des blessures sont ravivées (la guerre, le silence d’un fils, la mort d’un compagnon aimé), le passage du temps est souterrainement présent, rendu sensible par les musiques datées, les retours en arrière mis en scène sur des estrades éparpillées entre les spectateurs, le rappel d’une rédaction écrite il y a fort longtemps par une petite fille qui anticipait le Londres d’aujourd’hui dans toute sa modernité.

Les incontournables clichés sont confrontés : le métro toujours en panne, le calme indéfectible des passagers, les services inefficaces, les perturbations climatiques avec une neige artificielle lancée sur le public. Des figures sont dessinées : le chauffeur de taxi courtoisement attentif à ses clients, le médecin réfugié devenu éboueur, le sans-abri, le travailleur social, le trader ruiné prêt à se suicider du haut de la tour de Londres, le retraité désocialisé, l’adolescent sur son vélo, coupé du monde par son walkman.

Chaque bribe d’histoire de vie intime, enracinée dans la ville de Londres, résonne comme un symbole de solidarité pour les spectateurs captifs dans ces tunnels comme pour les protagonistes du spectacle. Le contenu et le contenant se répondent : le décor du théâtre devient architecture de l’éphémère pour la ville ; la ville devient décor pour le théâtre.