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Gordon Brown : l'Etat de grâce ou comment s'en débarrasser

La une de l’hebdomadaire satirique Private Eye résumait parfaitement les hésitations malencontreuses de Gordon Brown au sujet de la tenue éventuelle d’élections anticipées : “Yes it’s No.” Après avoir entretenu pendant plus d’un mois et demi la rumeur de la possible convocation d’élections législatives, de façon à profiter de l’état de grâce et obtenir un mandat du peuple sur son nom, Gordon Brown a hésité, puis reculé devant le regain de santé des conservateurs. Cette péripétie serait sans grande conséquence si elle ne révélait l’impression de grande confusion qui semble régner à la tête de l’État en cet automne 2007. Mais comment en est-on arrivé là ?

Un été difficile bien surmonté

Pourtant tout avait bien commencé : la passation des pouvoirs entre Blair et Brown s’était faite sans difficulté aucune ; Brown avait nommé un gouvernement qui faisait la part belle aux jeunes du parti travailliste, conservait un soupçon d’expérience en la personne par exemple de Jack Straw, intégrait à des postes majeurs des proches de Tony Blair, tout en incarnant le changement. L’été s’avéra difficile, avec une succession de crises, toutes extrêmement bien contrôlées par Brown : il révélait une stature d’homme d’État, ce que nombre de ses critiques, en particulier blairistes, avaient voulu mettre en doute au cours des mois précédant son accession au poste de Premier ministre.

Première crise : suite à une bombe dans une voiture à la sortie d’un night-club à Londres, le 30 juin l’aéroport de Glasgow est la cible d’un attentat suicide, fort heureusement sans conséquences. La réaction de Brown est ferme et équilibrée, et l’enquête menée tambour battant aboutit à un certain nombre d’arrestations (même si certains effets d’annonce regrettables conduisent à placarder des visages de suspects bien vite relâchés).

Deuxième crise : les inondations de l’ouest de l’Angleterre au cours du mois de juillet, où une quinzaine de milliers de maisons sont endommagées, et des milliers de gens évacués. Là encore, après quelques hésitations, le gouvernement prend la mesure de la situation et apporte les aides nécessaires à la population.

Troisième crise : l’écroulement de la banque Northern Rock. Conséquence directe de la crise américaine, cette banque du nord de l’Angleterre, dont la structure financière n’était pas à toute épreuve en dépit de son nom, subit de plein fouet la crise du crédit. La perte de confiance immédiate conduit les épargnants à faire la queue des heures durant devant les bureaux des différentes branches pour retirer leurs fonds. Contrairement à sa politique officielle, la Banque d’Angleterre (en toute indépendance…) se voit obligée de garantir tous les paiements pour enrayer le mouvement de panique.

Ces trois crises révèlent cependant un Premier ministre sûr de son affaire, réagissant avec mesure et sans communication intempestive, contrairement à son prédécesseur. Cette bonne impression se traduit alors dans des sondages d’opinion extrêmement favorables, qui laissent David Cameron et les conservateurs loin derrière les travaillistes.

La saison des congrès

Si tout se passait convenablement, la saison des congrès politiques allait confirmer la bonne image et la popularité certaine du nouveau chef de gouvernement et du parti travailliste.

Premiers à passer devant leurs militants, les libéraux-démocrates font face à des tensions internes considérables. Pratiquement inaudibles dans l’opinion publique depuis l’élection de Sir Menzies Campbell à leur tête, des rumeurs de coup d’État interne vont bon train, le porte-parole pour l’environnement, Chris Huhne, et le jeune-qui-monte, Nick Clegg, étant les plus couramment cités pour succéder au leader en cas de défection de celui-ci. Un bon congrès, un discours incisif de Campbell sur l’environnement, l’approche redoutée d’élections anticipées qui pourraient se traduire par une perte sèche de sièges, semblent mettre fin aux critiques, voire rassembler le parti autour de son leader.

Brown attend son congrès depuis plus de dix ans, celui où il se présente en leader. La confiance est au rendez-vous, marquée en particulier par un discours du jeune ministre des Affaires étrangères, David Miliband, qui affirme que les travaillistes sont aux commandes pour les dix prochaines années. Les plus récalcitrants se rangent derrière le panache de Brown, Peter Mandelson, l’actuel Commissaire européen au commerce et architecte du New Labour, en tête. Le discours de clôture de Brown, s’il n’est pas déshonorant, manque cependant de souffle et se contente de listes de réformes nécessaires plutôt qu’il ne dessine de véritables perspectives pour l’avenir. La plupart des points abordés se situent dans la stricte continuité de Tony Blair, dans le plus pur esprit New Labour. Mais les sondages ne semblent pas devoir lui en tenir rigueur, puisqu’à la sortie de leur congrès, les travaillistes se voient gratifiés d’une dizaine de points d’avance sur les conservateurs. Tout semble donc sourire à Gordon Brown, et les spéculations autour d’élections générales anticipées, qui consacreront son leadership sur le pays, se multiplient. La date du 1er novembre est même suggérée.

Il ne reste plus qu’à attendre le congrès des conservateurs, que Cameron aborde en position délicate – si des élections anticipées se confirment, et que les conservateurs sont à nouveau défaits, sa propre position en sera fragilisée. La seule stratégie des conservateurs est alors de réclamer ces élections – ainsi que l’avaient fait les libéraux-démocrates – pour engager une partie de poker menteur avec les travaillistes. Ce congrès conservateur s’avère cependant déterminant. D’une part, le chancelier « fantôme », George Osborne, présente un programme original de réduction d’impôts, en particulier d’abolition de l’impôt sur les successions : c’est recentrer les conservateurs sur leurs valeurs traditionnelles. D’autre part, le brillant discours de Cameron présente les conservateurs comme une hypothèse crédible de gouvernement. Les conservateurs commencent à remonter dans les sondages (même si ceux-ci montrent que Cameron n’est pas encore dans la peau d’un futur Premier ministre).

Les trois erreurs de Gordon Brown

Cela n’aurait cependant pas dû suffire à déstabiliser le Premier ministre, qui avait montré pendant l’été de quelle trempe il était fait. En outre, la force de Gordon Brown, avait-on coutume de dire, est la stratégie politique. Cependant, trois erreurs monumentales de sa part redonnent aux conservateurs un avantage de dix points dans les sondages.

Première erreur : le jour de l’ouverture du congrès conservateur, Gordon Brown se rend en Irak pour annoncer une réduction du nombre de troupes d’ici à la fin 2007, afin de les ramener à 4 500 hommes. L’accusation de cynisme ne pouvait manquer d’être brandie, le Premier ministre volant la vedette aux conservateurs, et utilisant la guerre en Irak à des fins de politique intérieure. En outre, un débat survient rapidement sur la réalité de ces réductions d’hommes (il semble en fait que la plupart des hommes ramenés au pays ne seraient jamais déployés). Enfin, un mauvais discours, faisant preuve de peu de compassion vis-à-vis des soldats, renforce la désagréable impression créée par cette visite.

Deuxième erreur : après avoir délibérément entretenu la rumeur d’élections anticipées, Gordon Brown annonce qu’elles n’auront pas lieu. Il semble que l’entourage du Premier ministre ait été divisé sur la question, la jeune garde rêvant de faire mordre la poussière aux conservateurs, les anciens étant plus prudents. Brown fait manifestement machine arrière lorsque les sondages commencent à s’inverser, au moment du congrès conservateur, et que s’annonce la perspective de voir l’actuelle majorité de plus de cent députés se réduire à une majorité relative. Le mauvais effet de cette reculade est encore accentué par une annonce alambiquée : les sondages n’auraient rien eu à voir dans cette décision – ce qui est manifestement faux…

Troisième erreur : dans le rapport préalable au budget, une semaine après la fin du congrès conservateur, le chancelier de l’échiquier, Alistair Darling, annonce une mesure visant à réduire l’impôt sur les successions. La ressemblance avec le projet conservateur ne peut manquer de frapper… La presse se fait un malin plaisir de souligner ce hold-up des travaillistes sur le programme conservateur. Une telle annonce révèle deux faiblesses fondamentales : les conservateurs apparaissent comme ceux qui fixent les priorités du débat politique ; les travaillistes, en adoptant une telle mesure, renoncent à des principes de justice sociale et de redistribution, incarnés, au moins de façon symbolique, par l’impôt sur les successions.

Le résultat ne s’est pas fait attendre : un débat houleux au parlement entre Cameron et Brown a tourné à l’avantage très net du premier, Brown étant sur la défensive et sans ressources. Dans un monde politique fait d’images, celle du Premier ministre a souffert.

Autre victime, le parti libéral-démocrate : alors que le parti stagne à 11 % des intentions de vote dans les sondages (soit la moitié de leur résultat des dernières élections), l’annonce du report des élections à 2009, voire 2010, relance le débat sur l’âge du capitaine, Sir Menzies Campbell (66 ans). Le coup de théâtre survient le 15 octobre : celui-ci annonce sa démission par communiqué, pendant que les hiérarques du parti, dont certains l’ont vraisemblablement poussé vers la sortie, ne tarissent pas d’éloges sur leur ancien leader. Après s’être débarrassés de Charles Kennedy il y a dix-huit mois, les libéraux-démocrates se retrouvent à nouveau sans leader. Nouvelles candidatures, nouvelles élections : le résultat sera connu mi-décembre. D’ici là, l’opposition libérale-démocrate ne devrait pas causer trop de problèmes à Gordon Brown.

Vainqueurs de la saison des congrès, les conservateurs comptent désormais plus de dix points d’avance sur les travaillistes dans les sondages. Le prestige personnel du leader conservateur est plus fort que jamais dans son camp. Avec une conjoncture économique qui n’est pas des plus roses, on reparle de mouvements d’humeur chez les blairistes purs et durs. Brown est pressé de toutes parts de reprendre l’initiative et de mettre en avant les principes fondamentaux de sa politique. Il a deux ans pour le faire.

TADIÉ Alexis

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