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La nouvelle crise des Grands Lacs

L’armée rwandaise et le M23 ont conquis une partie du Nord-Kivu, malgré le recours de Kinshasa à trois armées étrangères. Une nouvelle escalade qui met en lumière trente ans d’échec à promouvoir la paix dans cette partie du monde.


En novembre 2021, un groupe armé en sommeil, appelé le M23, s’est « réveillé » dans l’Est congolais. Cette région de plus de 20 millions d’habitants dispose de nombreuses ressources, en particulier des minerais1, et est considérée comme l’une des plus grandes « zones grises » du monde depuis 1996. En effet, elle est caractérisée par une gouvernance hybride partagée entre environ deux cents groupes armés, des hommes d’affaires, des chefs traditionnels et des représentants d’un gouvernement situé à 2 000 kilomètres, qui forment des réseaux concurrents d’exploitation des ressources naturelles. Le tout sous le regard des 10 000 Casques bleus de la Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (Monusco) depuis 1999.

En 2008, le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP, l’ancêtre du M23), composé par des militaires tutsis originaires du Nord-Kivu, s’est rebellé. Le 23 mars 2009, un accord est signé avec le gouvernement congolais pour les réintégrer dans l’armée congolaise. Mais en 2012, certains ex-membres du CNDP renommé M23 accusent le gouvernement congolais de ne pas respecter l’accord et se mutinent. En novembre 2012, ils s’emparent de la ville de Goma, avec le soutien du Rwanda mais, après des sanctions contre le Rwanda, un accord régional engagé par le Secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU) et une intervention militaire conjointe entre la Monusco et l’armée congolaise, le M23 est défait et disparaît de l’autre côté des frontières rwandaise et ougandaise.

La troisième rébellion

Après avoir disparu de la scène régionale de 2013 à 2021, le M23 a fait son come-back, cette fois avec un soutien militaire plus important du Rwanda. Pénétrant en République démocratique du Congo (RDC) exactement dans la même localité frontalière qu’en 2012 (Bunagana), le M23, accompagné d’environ 4 000 militaires rwandais, a rapidement pris l’ascendant sur l’armée congolaise et les Casques bleus. En introduisant de nouvelles technologies militaires sur ce champ de bataille (missiles antiaériens, dispositifs de brouillage, vision nocturne, etc.), l’armée rwandaise (Rwandan Defence Force, RDF) et le M23 ont conquis le sud de la province du Nord-Kivu au point d’encercler Goma en 2024. Cette troisième rébellion du M23 se distingue par le fait que l’armée rwandaise ne se contente pas de fournir un appui logistique au M23, mais participe aux opérations militaires.

Face au tandem M23/RDF, le gouvernement congolais a mobilisé au Nord-Kivu des milices locales (les Wazalendo), des mercenaires (notamment français et roumains) et des forces africaines (kenyanes en 2022, puis sud-africaines en 2024). Mais ce bricolage sécuritaire n’a pas réussi à empêcher la chute des deux grandes villes de l’Est congolais, Goma et Bukavu, et l’escalade régionale.

La régionalisation du conflit

Après la déroute de l’armée congolaise, l’armée sud-africaine, qui s’était déployée à Goma à la demande du gouvernement congolais au début 2024, a été prise au piège et a perdu une quinzaine de soldats dans les combats. Incapable de sortir ses troupes du piège de Goma, Pretoria a positionné des forces à Lubumbashi, moins pour intervenir dans les Kivus que pour protéger la grande zone minière du Haut-Katanga. Face à la progression du M23 vers le Sud-Kivu, l’armée burundaise s’y est déployée, mais a été repoussée jusqu’à sa frontière. Au même moment, l’armée ougandaise a pénétré dans la province de l’Ituri avec l’accord des autorités congolaises. Cette incursion militaire ougandaise est un avertissement contre une éventuelle expansion du M23/RDF vers la partie septentrionale du Nord-Kivu, que le pouvoir ougandais considère comme faisant partie de sa sphère d’influence. Trois armées étrangères se sont donc mobilisées pour s’opposer à ce qu’elles perçoivent comme une expédition militaire rwandaise en RDC. En raison de la déroute de son armée, le président congolais sollicite des appuis militaires dans toute l’Afrique (Angola, Tchad, etc.), y compris dans des pays en plein conflit interne (Mali). Refusant toute négociation avec le M23, il cherche à créer une coalition militaire africaine contre le Rwanda.

Le Rwanda pris en flagrant délit

Face aux preuves matérielles de la participation de l’armée rwandaise aux combats, Kigali a d’abord nié puis justifié la rébellion et son action en évoquant la « menace existentielle » des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR)2 et le mauvais traitement des Tutsi congolais. Interrogé le 3 février 2025 par CNN sur la présence de l’armée rwandaise en RDC, Paul Kagame a répondu qu’il ne savait pas ! Non seulement le pouvoir rwandais est pris en flagrant délit de violation de l’intégrité territoriale de la RDC, mais il a saboté la médiation du président angolais en boycottant la signature d’un accord à Luanda le 15 décembre 2024. Pendant plusieurs mois, João Lourenço avait négocié avec les deux parties un accord qu’au dernier moment, le président rwandais n’a pas voulu signer. Ce refus a été immédiatement suivi d’une nouvelle offensive du M23/RDF puis de la prise de Goma. Alors que la ville était encerclée depuis plusieurs mois, le tandem M23/RDF s’en est emparé une semaine après l’investiture de Donald Trump. Le choix de ce moment reflétait probablement l’espoir d’un revirement de l’administration américaine qui, durant le mandat de Joe Biden, avait dénoncé les agissements du M23 et le soutien du Rwanda.

Deux faits rendent les justifications de Kigali peu crédibles. La victoire facile du tandem M23/RDF face à une coalition militaire supérieure en nombre démontre que les 1 500 FDLR (selon l’ONU) avec leurs armes légères ne constituent pas une menace existentielle pour le Rwanda. De plus, depuis la prise de Goma, le M23 a adopté une rhétorique putschiste en affirmant vouloir aller jusqu’à Kinshasa et en se dotant d’une « aile politique » dirigée par un ancien opposant congolais (Corneille Nangaa). Les revendications initialement kivutiennes du M23 changent et, avec ce changement, les masques tombent.

Trois significations

Les événements de ce début d’année rappellent aux Congolais l’un des épisodes les plus violents de leur histoire : la chute du régime de Mobutu en 1997 face à une rébellion soutenue par le Rwanda et l’Ouganda. La même stratégie de « rébellion paravent » est en train d’être appliquée vingt-huit ans plus tard. La rébellion du M23 représente « l’éternel retour du même » dans les Grands Lacs. Si la prise de Goma par le M23 a sanctionné l’échec de trois ans de médiation et d’interposition, l’escalade régionale met en lumière trente ans d’échec du peacemaking dans cette partie du monde.

Cet échec résulte de l’incapacité à remettre en cause le business model du système de conflits régional : l’extraction des ressources économiques par la violence et leur commercialisation par la fraude. L’extractivisme violent dans l’Est congolais bénéficie à une très large gamme d’acteurs (locaux, nationaux, régionaux et étrangers), appelés localement les « millionnaires du chaos ». Solidement enracinée, cette économie de prédation, qui profite aux élites dirigeantes des quatre pays des Grands Lacs, explique la durabilité de la violence, l’échec de la lutte contre la pauvreté et l’enrichissement obscène des élites de la région. Si quelques-uns ont été parfois publiquement désignés pendant ces trente dernières années, ils s’en sont souvent très bien sortis. Les sanctions ont été rares et, quand elles ont été prises, inefficaces.

Solidement enracinée, cette économie de prédation explique la durabilité de la violence, l’échec de la lutte contre la pauvreté et l’enrichissement obscène des élites de la région.

De ce fait, l’autre signification de cette crise est son enjeu économique. Derrière le conflit du M23 apparaît le succès spectaculaire et soudain de la politique minière rwandaise. L’essor des exportations de minerais du Rwanda a été rapide et correspond avec le début de la rébellion du groupe armé M23. Selon l’Office des mines du Rwanda, les recettes d’exportation de tous les minerais confondus sont passées, entre 2017 et 2023, de 373 millions à 1, 1 milliard de dollars. La hausse des recettes d’exportation a été particulièrement forte entre 2022 (772 millions), l’année de déclenchement de la rébellion, et 2023 (1, 1 milliard), soit une croissance de 43 %. L’objectif du gouvernement pour 2024 était fixé à 1, 5 milliard de dollars. Le secteur minier est donc désormais la première source de devises étrangères, devançant le tourisme qui a longtemps occupé cette place.

Depuis que le M23 a pris le contrôle de la partie méridionale du Nord-Kivu, la contrebande de minerais entre le Rwanda et la RDC s’est intensifiée. D’après l’ONU, à la fin de l’année 2024, au moins 150 tonnes de coltan par mois ont été frauduleusement exportées des mines de Rubaya vers le Rwanda et mélangées à la production rwandaise. Toujours selon l’ONU, les taxes imposées par le M23 sur le commerce des minerais lui procurent environ 800 000 dollars par mois. Il est impossible de savoir si le pillage des ressources minières du Nord-Kivu est un but de guerre pour Kigali, ou seulement une opportunité de guerre. Mais cela ne change rien à l’économie politique du conflit. Si, d’après Clausewitz, « la guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens », dans les Grands Lacs, la guerre n’est rien d’autre que la continuation de l’économie par d’autres moyens. Tout en amont du capitalisme financier de la Tech se trouve l’extractivisme violent, un capitalisme ensauvagé. Le gouvernement congolais a bien saisi cette dimension du conflit en proposant un deal « ressources minières contre soutien sécuritaire » à Washington.

Le dispositif international de gestion des conflits est complètement dépassé. Ce nouveau conflit vient confirmer les leçons d’autres horizons (Moyen-Orient, Ukraine, etc.). Les organisations internationales en charge de la paix et de la sécurité sont aujourd’hui réduites à l’impuissance, faute de consensus minimum. Si certaines diplomaties ont nommé l’agresseur avant la chute de Goma (États-Unis, France et Belgique), l’Union africaine n’y parvient pas et l’ONU et l’Union européenne le font, mais sans prendre de sanctions. En particulier, la crise met en lumière le délabrement de l’ONU3. Alors qu’elle avait joué un rôle clé après la chute de Goma en 2012, elle est complètement absente de la solution en 2025. Elle a délégué ses tâches habituelles de médiation et d’interposition aux organisations africaines, tout en se désengageant de la RDC en pleine rébellion du M23. En 2024, elle a mis fin à sa présence au Sud-Kivu, mais elle dispose encore de 10 000 Casques bleus au Nord-Kivu et en Ituri, dont le mandat est la protection de la population civile, mais qui sont complètement impuissants (certains sont même piégés dans leur base de Goma par le M23). L’ONU est donc confrontée à un choix perdant-perdant. Le départ des Casques bleus alors que la situation sécuritaire s’aggrave dans l’Est congolais est, en effet, difficile à justifier. Mais il est aussi difficile de justifier qu’ils restent sans rien faire dans un conflit en voie de régionalisation. La comparaison des réactions internationales à la crise entre 2012 et maintenant est sans appel : le système international est à bout de souffle.

  • 1. Gisements d’or, de coltan (tantale), de cassitérite (étain) et de wolframite (tungstène).
  • 2. Groupe armé formé par d’anciens responsables hutu du génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 et qui se sont réfugiés en RDC.
  • 3. Voir Thierry Vircoulon, « La mission des Nations unies au Congo ou l’exemplaire inutilité des Casques bleus » [en ligne], Notes de l’Institut français des relations internationales, février 2025.