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Photo : Melissa Askew via Unsplash
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Flux d'actualités

L’aide française au développement entre Kaboul et Bamako

Nouveaux défis et vieilles recettes

novembre 2021

La loi de programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales est mal adaptée à la nouvelle donne internationale. La politique d'aide française persiste dans des stratégies inefficaces, qui occultent la question centrale de la corruption et ne remédient pas au surendettement chronique des pays africains.

Dans un étonnant consensus de l’ensemble de la représentation nationale, les autorités françaises ont adopté la « loi de programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales » qui prévoit d’accroître l’aide publique au développement (APD). Or, lors du sommet Afrique-France tenu à Montpellier en octobre 2021, l’APD a été vertement critiquée comme inefficace et paternaliste par les représentants supposés de la jeunesse africaine, qui préfèrent compter sur les propres forces de l’Afrique et de sa diaspora et dénoncent l’aide comme un soutien aux dictateurs. Par ailleurs, la période récente a été marquée par les détournements massifs de l’aide destinée à faire face à la pandémie de Covid-19, l’échec de la stratégie « Diplomatie, Défense, Développement » au Sahel et la dégradation de la situation financière de nombreux pays africains. Tout ceci jette une lumière crue sur les limites de l’aide dans sa forme actuelle et appelle à imaginer d’autres voies pour le prochain quinquennat.

 

La politique nationale d’aide au défi de la nouvelle donne internationale

Dans un article récent de cette revue1 consacré à la loi de programmation adoptée au premier semestre 2021, nous avons salué l’augmentation prévue de l’aide (13, 5 milliards d’euros en 2022) tout en pointant ses limites : adoption de la vieille cible fétiche de 0, 7 % du PIB, alors que celle-ci n’a plus de sens économique et privilégie l’aspect quantitatif de l’aide sur son aspect qualitatif ; réaffirmation des Objectifs du Développement Durable (ODD) adoptés par l’ONU en 2015, alors qu’ils ne sont qu’un affichage diplomatique pour beaucoup de gouvernements bénéficiaires ; manque de priorisation sectorielle et réduction de la coopération culturelle à la portion congrue ; enfin, mise en avant d’un partenariat faussement novateur, qui consiste pour l’essentiel à s’aligner sur les priorités supposées des gouvernements des pays aidés, et à utiliser leurs circuits de dépense publique en dépit d’une corruption avérée.

Les risques de l’aide budgétaire

L’habitude de « dépenser pour dépenser » est déjà bien ancrée dans l’univers de l’aide internationale, et peut être renforcée par l’adoption de cibles annuelles ambitieuses, comme récemment en France. Il faut permettre au pays donateur de tenir son rang et aux bailleurs de fonds de constituer les encours de prêts générateurs des intérêts qui couvriront leurs charges de fonctionnement. Plus l’objectif de décaissement annuel est ambitieux, moins on peut se permettre d’être exigeant sur la qualité de l’aide. Pour décaisser rapidement et massivement, les bailleurs de fonds n’ont guère le choix : ils peuvent recourir aux grands projets ou aux aides budgétaires. Alors que la mode des grands projets d’infrastructures est passée chez les bailleurs occidentaux et que la Chine a pris le relais, les aides budgétaires sont devenues, en une décennie, une modalité privilégiée de l’aide internationale, notamment pour l’Union européenne. La Cour des comptes française ne s’y est pas trompée : dans son référé de 2018 sur la contribution française au Fonds européen de développement, elle demande la « maîtrise [de] la part des aides accordées sous forme d’appui budgétaire2 ». Avec une fausse naïveté, le Haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borell, avouait tout récemment : « Au Sahel, nous avons peut-être signé trop de chèques en blanc3. » Or l’aide budgétaire est une véritable incitation au détournement : l’argent est transféré au gouvernement du pays récipiendaire, qui l’utilise sans contrôle extérieur sur les passations de marché, et avec des contrôles très limités sur la réalité de la dépense. Récemment encore, les aides budgétaires octroyées par divers bailleurs pour la lutte contre la Covid-19 ont fait l’objet d’accusations de fraude, notamment en Afrique du Sud, au Cameroun, au Kenya et à Madagascar. Pourtant, les irrégularités relevées n’ont nullement fait obstacle à la reprise des décaissements, notamment du FMI, moyennant quelques engagements cosmétiques d’amélioration de la gouvernance.

Derrière l’incantation partenariale, le jeu des intérêts

Selon la loi, « l’esprit partenarial » devra désormais présider à l’action de la France en matière de développement. Présentée comme novatrice alors qu’elle est ancienne, l’idée de partenariat remonte à la politique d’aide aux colonies menée pendant l’entre-deux-guerres, et surgit quand le pouvoir d’injonction s’affaiblit. À la fin du xxe siècle, l’aide de la France aux pays du Sud était définie dans des « documents cadres de partenariat ». De nos jours, le partenariat est présenté comme l’antidote à l’asymétrie de l’aide qui, dans sa formule française, est une politique de l’offre et non de la demande. Malheureusement, l’écart entre cette bonne intention et la pratique reste abyssal. Bien qu’il soit officiellement un principe cardinal de l’aide internationale depuis la Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide au développement en 2005, le partenariat reste asymétrique et est au mieux un paravent rhétorique qui dissimule très mal le jeu des intérêts et quantité de non-dits, dont le premier concerne l’identité du « partenaire ».

Pour tous les bailleurs traditionnels dont la France, le partenaire naturel de la politique d’aide est le gouvernement. En dépit des discours lénifiants sur l’importance de la société civile et de sa consultation, l’APD reste une affaire décidée et gérée entre gouvernements ; les fonds à destination des organisations de la société civile, qui n’échappent pas au problème de corruption, ne représentent encore que la portion congrue de l’aide internationale.

Pour tous les bailleurs traditionnels dont la France, l’asymétrie de la relation d’aide se manifeste dès la phase de « diagnostic conjoint », qui est censée permettre de définir ensemble des objectifs et un plan d’action. Or ces diagnostics conjoints sont en réalité conçus, financés et pilotés par les bailleurs de fonds via la mise à disposition d’experts, et traduisent in fine leur vision des problèmes, bien plus que celle du gouvernement du pays récipiendaire. Ainsi, malgré les déclarations diplomatiques, le caractère réellement partagé des objectifs (qu’il s’agisse des ODD ou de la lutte contre le réchauffement climatique) est douteux, aussi bien au sein de la communauté des bailleurs qu’entre aidants et aidés. D’une part, les bailleurs émergents ne placent pas les objectifs susmentionnés au cœur de leur politique d’aide ; d’autre part, nombre de pays africains ont démontré ces dernières années leur appétence pour les grands projets d’infrastructure, politiquement profitables et aisément sur-facturables, au détriment des projets sociaux et environnementaux. Qui croira l’engagement de certains gouvernements africains comme l’Afrique du Sud, le Mozambique ou le Zimbabwe dans la lutte contre le réchauffement climatique, alors que ces derniers ont besoin d’énergie à bas prix, que leur sous-sol regorge de charbon et qu’ils construisent de nouvelles centrales à charbon, dont la durée de vie est au minimum de vingt ans ? Qui croira que la scolarisation des filles et la promotion de l’autonomie des femmes sont un objectif majeur des gouvernements du Mali ou du Niger, où un islam rétrograde influence une grande partie de l’opinion publique et de la classe politique ? Qui croira que l’amélioration de la gouvernance est recherchée par les présidents élus pour des troisièmes mandats, au terme d’élections douteuses et de coups de force constitutionnels ? Qui croira que les gouvernements africains veulent réellement lutter contre les migrations qui angoissent tant les Européens, alors même qu’elles constituent pour eux une précieuse soupape sociale et économique ?

Grâce à ce marché de dupes, certains gouvernements ont pris l’habitude de faire financer leurs secteurs de la santé et de l’éducation par l’aide internationale, non sans omettre de prélever leur dîme au passage, et de consacrer leur maigre budget à des dépenses plus importantes à leurs yeux (défense, sécurité, train de vie de la présidence, service de la dette générée par les grands projets, etc.).

Le véritable partenariat ne peut reposer que sur une convergence d’intérêts entre gouvernement aidé et gouvernement aidant, mais encore faut-il définir de quels intérêts il s’agit. La politique d’aide fait partie des outils de la diplomatie française ; à ce titre, certains de ses objectifs (géostratégiques, économiques, politiques, etc.) n’ont rien à voir avec le développement. Dans certains cas, l’aide est subsumée sous ces intérêts et sert à soutenir des « régimes amis », même si ces derniers ne font pas d’effort de développement et sont très corrompus. La tolérance historique des autorités françaises envers la corruption et la captation de l’aide par les élites gouvernantes n’a pas d’autre origine. Loin d’être une finalité en soi, la politique d’aide est présentée comme un altruisme caritatif pour mieux dissimuler sa part maudite, c’est-à-dire sa fonction politique dans le cadre de relations de gouvernement à gouvernement. De ce fait, l’aide française comme celles des autres pays, mais de façon plus visible, reflète les multiples fluctuations d’intérêts entre des puissances qui sont tout sauf égales, mais où l’instrumentalisation est mutuelle. Cette politique d’aide prête un flanc aux critiques réitérées de soutien à des régimes jugés illégitimes et corrompus, qui considéreraient l’aide comme acquise. Il est frappant de constater, lors de discussions avec les citoyens de ces pays, combien l’aide française est avant tout perçue comme un soutien au régime, quand bien même elle améliorerait objectivement les conditions de vie d’une partie de la population.

L’impasse de la stabilisation

L’action de stabilisation menée par la France (services de base, relèvement socio-économique, gouvernance, réconciliation, déminage) est présentée comme « un instrument clé s’inscrivant au cœur des articulations sécurité-développement et humanitaire-développement ». Pourtant, le couplage des opérations militaires et de l’aide au développement, au fondement de la politique française au Sahel, n’a jamais réussi : du plan Soustelle en Algérie à l’Afghanistan, l’alliance du sabre et du chéquier a été un échec.

Plus généralement, le traitement des crises proposé (« soutenir l’établissement de systèmes de gouvernance inclusifs répondant efficacement aux besoins des populations et à leur accès effectif aux droits pour permettre un retour en sécurité intérieure découlant de la stratégie de sécurité nationale ») parait singulièrement déconnecté de l’actualité récente, marquée par le retrait occidental d’Afghanistan et la fin de l’opération Barkhane au Mali. Dans ce pays, les fréquentes manifestations antifrançaises montrent que le recours à l’aide pour « gagner les cœurs et les esprits » et contrebalancer l’effet des opérations militaires, de plus en plus défavorable sur l’opinion publique malienne, a échoué.

Une priorisation inexistante ou questionnable

La liste des problématiques mentionnées dans la loi de programmation est tellement vaste qu’elle interdit toute priorisation sectorielle de l’aide. De facto, n’importe quel projet de développement pourra cocher au moins plusieurs cases. Avec leurs 17 objectifs et leurs 169 cibles, les ODD, qui ont pris le relais des Objectifs du millénaire pour le développement, constituent un catalogue de l’aide internationale dont le suivi est très lourd et coûteux. Cette liste à la Prévert des priorités sectorielles de l’APD française contraste avec l’affirmation d’une véritable priorité géographique : l’Afrique francophone et Haïti.

La priorité africaine de l’aide s’inscrit dans la continuité de notre histoire coloniale et postcoloniale. Cependant, la continuité historique est-elle une raison suffisante en 2021 ? Depuis les indépendances, l’Afrique, qui a bénéficié de plusieurs plans Marshall, reste le continent le plus pauvre du monde. La plupart des pays les moins avancés sont d’anciens « pays du champ », comme on les appelait à la « Coop ». Les États du Sahel et la Centrafrique, qui ont été au cœur de notre coopération pendant soixante ans, sont en voie d’effondrement et Haïti est un État fantôme aujourd’hui dirigé par des gangs. Les pays pétroliers d’Afrique centrale sont quant à eux des exemples de mauvaise gestion de la rente pétrolière et de démocratures prédatrices. À une époque de contestation de la présence française en Afrique, et au regard des maigres résultats de l’APD depuis les indépendances, le choix de la continuité historique fait fi à la fois du bilan plus que mitigé de soixante ans d’aide au développement et du procès qui est fait à la France dans beaucoup de ses anciennes colonies : la francophobie se nourrit de l’échec non assumé et de la page non tournée.

Un renforcement de l’aide bilatérale contradictoire

La rebilatéralisation de l’aide française peut se justifier, au vu notamment du résultat des évaluations de l’aide européenne et onusienne. Notons toutefois que cet engagement va à l’encontre d’une constante de notre diplomatie, qui consiste à faire de la France la championne du multilatéralisme sous ses formes onusienne et européenne. Sur ce point, la loi de programmation est contradictoire : elle rappelle que l’état du monde exige « une réponse multilatérale et coordonnée », mais envisage une aide française de plus en plus bilatérale. Cependant, la réduction relative de l’aide multilatérale pourrait à moyen terme être une promesse vide. En effet, la contribution financière de la France à certains organismes multilatéraux d’aide (comme le FMI) ne dépend pas du bon vouloir du gouvernement mais de critères chiffrés tels que le PIB.

 

La machine cyclique du surendettement : du « new deal » au « old deal »

Après plusieurs crises de surendettement au début des années 1980 et à la fin des années 1990, qui ont conduit à des annulations de dettes bilatérales puis multilatérales, une nouvelle crise de la dette africaine se profile, en raison d’un réendettement très rapide auprès des pays émergents, au premier rang desquels la Chine, et des marchés financiers internationaux. Clairement diagnostiquée par le FMI dès 20194, cette crise a été précipitée par la pandémie.

La récession économique mondiale due à la Covid-19 a été la perturbation de trop : elle a conduit certains pays africains déjà très endettés au bord du défaut de paiement, et provoqué un désagréable sentiment de déjà-vu5. Cette insolvabilité à répétition illustre, selon Marin Ferry et Marc Raffinot, la « crise du paradigme concessionnel » de l’aide au développement. Depuis 1960, les bailleurs publics (Banque mondiale, AFD, etc.) consentent en effet aux pays les plus pauvres des prêts concessionnels, plus longs et moins coûteux en intérêts que les financements privés, afin de faire face aux immenses besoins de ces pays tout en préservant leur solvabilité. Or les besoins ne sont pas satisfaits, d’autant que les choix d’investissement financés par la dette sont souvent problématiques. Une étude de la Banque mondiale sur cinq projets majeurs financés par la Chine au Cameroun (port, barrage, autoroute, adduction d’eau, logements sociaux) met en évidence des coûts entre deux et six fois supérieurs à ceux observés dans des pays de niveau de développement équivalent. L’Afrique reste très dépendante du cours des matières premières et les cycles de surendettement se répètent.

Dans le cadre de ces efforts pour gérer la crise financière, le gouvernement français a organisé en mai 2021 un sommet sur le financement des économies africaines, afin de trouver une solution au problème lancinant du surendettement.

Malheureusement, la recherche d’un « new deal » a abouti à la répétition d’un « old deal ». La déclaration adoptée à l’issue du sommet de Paris en mai 2021 ne fait que réitérer un leitmotiv ancien : une meilleure mobilisation des ressources intérieures et l’accompagnement des remises de dettes par des réformes de gouvernance des finances publiques supervisées par le FMI sont indispensables pour éviter un nouveau cycle de surendettement. Or il s’agit là de recettes éculées. Si une amélioration des taux de prélèvement a été constatée dans les pays à faible revenu, tel n’a pas été le cas dans les pays à revenus intermédiaires, surtout dans les pays exportateurs de pétrole. Dans les deux cas on a assisté à une régression6. Au total le ratio des recettes du gouvernement et du PIB est passé de 20, 8 % en 2004 à 15, 15 % en 2020. Par ailleurs, les programmes du FMI étaient déjà appliqués lors des précédentes annulations de dettes et ils ont échoué à imposer les réformes souhaitées par les institutions de Bretton Woods dans ces pays qui peuvent nouer une alliance de revers avec des bailleurs alternatifs. Il convient aussi de souligner que les annulations de dettes constituent, in fine, une incitation pour les gouvernements à reproduire leurs errements, et sont de véritables bouées de sauvetage pour certains régimes corrompus et régulièrement en banqueroute dont une partie non négligeable de l’endettement a servi à constituer des actifs privés à l’étranger.

L’annulation de la dette profite aux nouveaux créanciers

Pour éviter le défaut de paiement, les bailleurs ont combiné aide d’urgence et suspension du service de la dette. Ils ont débloqué des fonds pour aider les pays pauvres à lutter contre les conséquences économiques et sociales de la pandémie. Dès avril 2020, le G20 a lancé l’Initiative pour la suspension du service de la dette puis a conclu, en novembre de la même année, à la nécessité d’une restructuration de la dette. Dans cette perspective a été adopté un Cadre commun de traitement de la dette qui intègre tous les créanciers bilatéraux membres du G20 (dont la Chine) ainsi que les créanciers privés, et pose trois principes : un examen au cas par cas, l’accompagnement par un programme du FMI et la comparabilité de traitement (si un pays bénéficie d’un allégement de dette de la part de certains créanciers, il doit obtenir une remise au moins aussi importante des autres). Le cadre de désendettement pose des principes mais, en l’état, ne garantit pas un traitement équitable de tous les créanciers. Il est frappant de constater que la Chine continue à renégocier ses dettes de manière bilatérale et que les créanciers privés s’en sont abstenus. Si les bailleurs publics traditionnels (dont la France) renoncent à tout ou partie de leurs créances, il est à craindre que les marges budgétaires ainsi dégagées dans les pays surendettés servent à rembourser les créanciers privés ou/et certains bailleurs chinois. Au lieu de permettre une augmentation des dépenses sociales conforme au souci de solidarité, l’argent du contribuable français profiterait donc à certains prêteurs, privés ou publics émergents, dans une déclinaison internationale du vieux schéma de privatisation des profits et de socialisation des pertes.

Un modèle français progressivement marginalisé

Une des spécificités de l’aide bilatérale française est la place importante qu’elle accorde au système de financement avec les prêts concessionnels consentis par l’Agence française de développement (AFD) et, pour une bien moindre mesure, par le Trésor. La nouvelle loi prévoit une augmentation des subventions consenties par l’AFD ainsi qu’une forte hausse des prêts7, qui devront se concentrer sur les pays les plus solvables. Le recours aux marchés financiers et à la Chine par des pays à peine désendettés montre que ce système de financement est aujourd’hui fortement concurrencé. Et ce d’autant plus que la baisse historique des taux d’intérêt a presque mis à égalité prêteurs commerciaux et prêteurs concessionnels.

La contribution des allègements de dette à l’APD française est limitée sur la période récente (hormis un pic à 4 milliards d’euros en 2021) mais est appelée à augmenter, comme semble l’indiquer la récente annulation de la dette du Soudan. Toutefois, la politique française de prêt pour l’Afrique a été prudente : l’encours détenu par Paris sur le continent à la fin de l’année 2019 représente moins de 3 % de la dette africaine, et la France tient lieu de mouche du coche en se faisant la championne de l’annulation.

Une autre spécificité de l’aide française est le dispositif destiné à favoriser un usage vertueux des sommes qui auraient dû servir au remboursement de la dette : le Contrat de désendettement et de développement (C2D8). Une partie des annulations prend la forme de ces C2D, au terme desquels le pays débiteur rembourse ses échéances sur un compte à la banque centrale, puis décide avec les autorités françaises du réemploi des fonds pour le développement. Les plus importants C2D concernent le Cameroun et la Côte d’Ivoire. Or cet instrument de reconversion des annulations de dette rencontre aujourd’hui ses limites. La Côte d’Ivoire en conteste le principe même et affirme sa préférence pour une annulation pure et simple. Dans le cas du Cameroun, au motif de soulager la situation financière de l’État, une partie des fonds du C2D a été réutilisée sous forme d’aides budgétaires et non de projets, au risque d’avoir facilité un mauvais usage des deniers publics. Ce risque est patent dans un pays où l’utilisation des aides pour la lutte contre la Covid-19 tourne au scandale, ce qui a conduit le FMI à exiger un audit indépendant9. Quoi qu’il en soit, la pression en faveur d’annulations pures et simples ira croissante avec l’approfondissement de la crise de la dette.

 

Quelles perspectives ?

Le diagnostic qui précède, s’il est partagé, devrait inciter à une profonde réorientation de la politique d’aide au développement de la France. Mais les conditions politiques d’un tel changement sont-elles réunies ? L’aide n’a pas été abordée dans la précampagne présidentielle, et il est difficile d’imaginer une évolution de cette politique en cas de victoire de l’extrême droite, hormis une probable mais illusoire inféodation à l’endiguement des migrations. Cela ne doit pas nous interdire de réfléchir à des évolutions futures. Certaines des réflexions esquissées ci-dessous sont structurelles tandis que d’autres sont purement conjoncturelles.

Tout d’abord, un futur changement de cap de l’APD doit faire l’objet de débats démocratiques, une fois levé le rideau de fumée technocratique qui y fait obstacle. Parmi les politiques publiques, la politique d’aide présente des enjeux secondaires pour les citoyens et les responsables publics. Comme elle est peu abordée dans le débat public, sa redevabilité envers les contribuables français, comme envers ses bénéficiaires supposés, est limitée. Le premier changement consisterait à davantage inclure la politique d’aide dans le débat public, ce qui accroîtrait les questionnements et la demande de redevabilité.

La cécité des développeurs doit également être corrigée, d’autant que celle-ci n’est pas volontaire. Les développeurs français, comme les bailleurs multilatéraux, recourent aux modèles voyageurs (micro-crédit, transferts monétaires, etc.) qui se succèdent comme autant de solutions au sous-développement et ignorent la complexité des contextes. Cette tendance scientiste doit être corrigée par l’investissement dans la connaissance sociologique des contextes, et par une meilleure articulation entre cette connaissance et la politique d’aide. Toutefois, une partie de la cécité des bailleurs étant volontaire, c’est-à-dire motivée par des considérations politiques, elle fait mauvais ménage avec la recherche. De même doit-on combattre l’hyper-bureaucratisation de l’aide, qui prétend « cocher toutes les cases » (croissance, environnement, genre, etc.) en s’éloignant beaucoup de la réalité du terrain. C’est ce qu’ont fait tout récemment des agents de l’AFD en condamnant, dans une lettre adressée à leur direction, « l’inflation idéologique et sémantique » qui pénalise leur action.

Les autorités françaises doivent assumer la « part maudite » de leur politique d’aide. Cette dernière prend très souvent la forme d’un jeu d’apparences et de faux semblants, voire de promesses mensongères, car les décisions sont fréquemment motivées par d’autres considérations que le développement. Or ce jeu d’apparences et de faux semblants, qui vise à dissimuler les intérêts derrière le « partenariat », contribue à délégitimer l’aide au développement auprès des populations bénéficiaires et alimente son procès en inefficacité, voire en immoralité. Plutôt que de présenter la politique d’aide comme ce qu’elle n’est pas (l’effet d’un altruisme gouvernemental ou un « partenariat entre égaux »), les autorités auraient intérêt à la présenter pour ce qu’elle est : un des outils de notre politique étrangère.

Les limites du partenariat étant claires, il convient d’en tirer des conclusions quant aux canaux de distribution de notre aide et d’évaluer réellement le risque de corruption avant de décaisser des millions d’aide. À ce titre, le recours aux aides budgétaires doit être beaucoup plus sélectif et les gouvernements qui se distinguent par leur niveau élevé de corruption devraient en être privés.

La question d’une aide délivrée directement aux populations, comme le pratique la Chine à travers ses hôpitaux, ne doit plus être taboue : la renonciation à la substitution, qui faisait suite aux critiques de la trop forte présence de l’assistance technique après les indépendances10, puis à la Déclaration de Paris en 2005, n’a pas donné les résultats attendus. L’augmentation de la part de l’aide transitant par les ONG, consacrée par la loi de programmation, va dans ce sens.

La nouvelle loi de programmation suggère aussi d’autres réflexions. Un resserrement thématique de l’aide bilatérale doit être opéré, une piste à discuter étant la concentration autour de la question du climat.

Le ciblage géographique de l’aide est indissociable d’une réflexion sur le dimensionnement de notre réseau diplomatique dont l’universalité, qu’il est de bon ton de mettre en avant comme un témoignage de notre rang mondial, ne saurait cacher trop longtemps une pénurie de moyens. L’action culturelle doit cesser d’être réduite à la portion congrue, et être dirigée en fonction de nos nouvelles priorités internationales au « siècle chinois ». Des simplifications administratives s’imposent. La coexistence d’un très gros guichet d’aide projet, celui de l’AFD, qui atteint 1, 035 milliards d’euros en 2021, et d’un tout petit mis en place par le ministère des Affaires étrangères, le Fonds de solidarité pour les projets innovants, (FSPI), qui atteint 70 millions d’euros, ne se justifie plus. Les ressources dégagées par la suppression du FSPI pourraient abonder l’action culturelle extérieure.

Ce renforcement pourrait passer par une rebilatéralisation de notre aide au détriment des organisations internationales inefficaces. La contribution de la France à des organisations internationales, qui atteint 379 millions d’euros, doit faire l’objet d’un sérieux examen critique, notamment en ce qui concerne les nombreuses agences des Nations Unies dont la gouvernance, la valeur ajoutée et l’impact sont parfois douteux… Enfin, les premiers bailleurs de l’OIF, France et Canada, doivent engager une réflexion sur les actions et la gestion d’une institution dont les dérives défraient régulièrement la chronique11. Il convient de ne pas confondre défense du multilatéralisme et gaspillage des fonds publics.

La question du multilatéralisme nous amène à l’épineux problème du cycle du surendettement. À défaut d’avoir suffisamment d’influence pour résoudre ce problème, les autorités françaises devraient éviter de promouvoir des solutions qui ont déjà échoué (le « old deal » des annulations de dette accompagnées de pseudo-réformes de gouvernance) et de contribuer à la hausse de l’endettement. À ce titre, la politique de prêts de Paris doit renforcer sa sélectivité et refuser certains projets (transports urbains d’Abidjan et de Dakar, notamment) qui s’analysent, in fine, comme des cadeaux à des régimes africains à la solvabilité douteuse mais proches de Paris, ou comme des débouchés artificiellement offerts à nos entreprises aux frais du contribuable. Par ailleurs, les annulations de dette doivent reposer sur un traitement équitable des créanciers pour les raisons mentionnées précédemment. L’avenir nous dira quelle sera l’ampleur des nouvelles annulations de dette, et si le secteur privé et les nouveaux bailleurs étatiques joueront le jeu du Cadre commun de traitement de la dette, mais beaucoup en doutent déjà.

  • 1. Voir François Giovalucchi et Thierry Vircoulon, « Les impasses de la loi sur l’aide au développement », Esprit, mai 2021.
  • 2. Cour des Comptes, « La contribution de la France au Fonds européen de développement (FED) », 3 avril 2018.
  • 3. « Josep Borrell : “Au Sahel, nous avons peut-être signé trop de chèques en blanc”, interview par Morgane Le Cam, Le Monde, 28 avril 2021.
  • 4. La dette publique en Afrique est passée de 37 % du PIB en 2012 à 69 % en 2019.
  • 5. Marin Ferry et Marc Raffinot, « Le surendettement des états Africains : un sentiment de déjà-vu », Dialogue, no 61, mai 2021.
  • 6. Voir les données mises à disposition par le Fonds monétaire international ; voir également Pierre Jacquemot et Marc Raffinot, « La mobilisation fiscale en Afrique », Revue d’économie financière, no 131, janvier 2018.
  • 7. Selon la loi de programmation, la contribution à l’APD des prêts de l’AFD et du Trésor passerait de 1, 241 millions d’euros en 2018 à 2, 345 millions d’euros en 2022, soit presque un doublement.
  • 8. Ce contrat est présenté en détail sur le site de l’AFD.
  • 9. Voir Omer Mbadi, « “Covidgate” au Cameroun : le FMI réclame un audit indépendant sur la gestion des fonds Covid », Jeune Afrique, 23 mai 2021 ; voir également « Kah Walla : “Il ne faut plus prêter au Cameroun” », propos recueillis par Viviane Forson, Le Point Afrique, 6 juillet 2021.
  • 10. Sur ce point, voir un ancien numéro de la revue Esprit : « Les coopérants et la coopération », juillet-août 1970.
  • 11. Voir par exemple Emmanuel Fansten, « Dépenses, opacités, démission… la francophonie en perd son latin », Libération, 27 avril 2021.

François Giovalucchi

Ancien agent de l’ AFD et du Trésor, François Giovalucchi exerce les fonctions de conseiller économique et d'enseignant associé à l'université catholique de Madagascar.

Thierry Vircoulon

Chercheur associé au Centre Afrique Subsaharienne de l'Ifri, ancien élève de l'ENA et titulaire d'un DEA de science politique à la Sorbonne, Thiery Vircoulon a travaillé pour le Quai d'Orsay et la Commission européenne sur le continent africain, notamment en Afrique du Sud, au Kenya et en République Démocratique du Congo. Il a par ailleurs édité l'ouvrage Les Coulisses de l'aide internationale en