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Les enfants de l’exil

Fille d’exilés politiques ayant fui la dictature militaire d’Augusto Pinochet au Chili (1973-1990), Verónica Estay Stange a grandi au Mexique avant de s’installer en France. Désormais enseignante à Sciences Po et dans plusieurs universités, vice-présidente de l’Association des ex-prisonniers politiques chiliens en France, elle publie Survivre à la survie. Elle y fait état de « l’impossibilité d’habiter sa langue, son pays ou sa maison », parce qu’elle est « traversée d’histoires ». Mais cette mémoire hypertrophiée est handicapante.

Entretien avec Verónica Estay Stange

Vous racontez une histoire personnelle d’exil. Pourquoi avoir écrit votre livre en français1 ?

Ce livre est effectivement personnel, mais il n’est pas seulement un texte de témoignage, parce que j’y conduis une réflexion à un niveau plus général. Ce n’est donc pas une autobiographie : je commence d’ailleurs le livre en écrivant que je n’ai rien vécu, donc rien à raconter. Je suis née au Mexique, d’origine chilienne et je vis en France depuis vingt ans. Mon accent, davantage mexicain que chilien, pose la question de mes appartenances multiples. Cette problématique de l’identité traverse à la fois ma vie, mon livre et tous les enfants de l’exil. Il y a chez nous une fascination de l’ailleurs : nous cherchons un lieu qui serait véritablement nôtre, puisque nous ne sommes pas nés dans notre pays d’origine et que nous demeurons des étrangers partout. Mon attachement à la langue française relève de cette quête d’une nouvelle appartenance, d’une autre patrie que celles qu’on m’a imposées. Mon pays, c’est la langue.

Vous écrivez que vous êtes « exilée de l’exil » et que vous « survivez à la survie ». Comment qualifiez-vous l’opération que vous faites subir aux expériences de la génération des survivants pour aborder celle de la génération suivante ?

L’expérience de la génération d’après passe toujours par des médiations. S’il y a chez nous une survie ou un exil, c’est toujours celui ou celle des autres. Je dis souvent que je suis une usurpatrice : les membres de la deuxième génération sont hantés par un problème de légitimité. Nous nous demandons jusqu’où nous pouvons évoquer l’histoire de nos parents sans nous l’approprier indûment, comme le dit Marianne Hirsch. Telle est la condition des témoins « de seconde main » – je fais un peu d’autodérision, afin de mettre la souffrance à distance. Cette question de légitimité pose des dilemmes éthiques : le devoir de silence s’oppose au devoir de parole ou de mémoire. Nous, enfants de l’exil et de la répression, avons tous eu le sentiment qu’il fallait nous taire, parce que nos parents ont vécu une contrainte de silence liée à la clandestinité et que la parole est associée à la trahison. Il faut faire face à cela si l’on assume un devoir de parole, qui reste en négociation constante avec un sentiment de trahison.

Vous écrivez : « Tout entre en collision – dire et ne pas dire, faire et ne pas faire, transgresser et obéir –, ça coince de partout, tout est grippé. »

Il faut d’abord noter que les survivants n’ont pas tous choisi le silence. Un travail, plus ou moins important selon les pays, a été mené et nous porte, nous autres descendants. Si bien que lorsque nous prenons la parole, c’est en suivant leur exemple, pour parler de ce qu’ils ont vécu, même lorsqu’ils ont choisi de se taire. Mais le syndrome du conflit éthique est toujours présent chez nous, pris dans des injonctions paradoxales entre le silence et la parole. Et ce conflit passe aussi par le corps, qui se tord et se paralyse, jusqu’à la maladie. C’est pour cette raison que la parole est douloureuse et non d’emblée libératrice.

Les familles comme la mienne, où l’on trouve à la fois des victimes et des bourreaux, illustrent clairement ce qui s’est passé au Chili, même si elles sont exceptionnelles. C’est comme si la profonde faille sismique du Chili avait traversé la maison de mes grands-parents et avait coupé la famille en deux : mon père et ma mère sont devenus des survivants, le frère de mon père est devenu un bourreau. Lorsqu’on veut s’exprimer sur cette histoire, les mêmes questions se posent toujours : de quel côté se situe-t-on ? Pour qui parle-t-on ? Pour les victimes ? Mais si ces dernières ne veulent pas parler ou qu’on parle pour elles, comment faire ?

Vous insistez sur le corps, le sang, la peau, comme lieux de cette post-mémoire où les plaies du passé viennent se rouvrir. Est-ce une métaphore ? Vous insistez également sur les objets familiers, les documents précieusement conservés, les photographies de famille, ainsi que sur les gestes, les fragments d’histoires attrapés au vol, les silences reçus en héritage, et enfin sur ce que vous vous appropriez par vos recherches et vos voyages. Quel est le lieu de la post-mémoire ?

Lorsque j’emploie des expressions comme « pleurer  » ou « suer » l’histoire, cela peut être compris comme une métaphore ou une catachrèse. Je me suis consacrée à l’étude des manifestations aussi bien corporelles que discursives de la post-mémoire. Cette dernière s’incruste dans la peau, devient du sang et de la transpiration. Elle produit également ce que j’appelle des rêves somatiques, ces pseudo-souvenirs qui se superposent à la réalité, ces sensations obscures et archaïques qui nous traversent. Ils n’ont pas à voir avec notre propre expérience, mais avec celle que nos parents ont vécue, et cela à même la peau : la saleté, la torture, etc. Tout cela passe si profondément par le corps que je parle de déhiscence corporelle.

Je me suis consacrée à l’étude des manifestations aussi bien corporelles que discursives de la post-mémoire.

Il y a, à ma connaissance, trois façons d’expliquer la transmission transgénérationnelle de la mémoire : l’épigénétique, la psychanalyse et la psychologie de l’attachement, selon laquelle la mémoire se transmet dans les échanges précoces entre les parents et les enfants. Je ne suis spécialiste d’aucun de ces domaines, mais j’ai voulu montrer la transcription du vécu de mes parents dans mon expérience, celle d’un inconscient incarné. J’ai essayé de décrire la façon dont cette mémoire se transmet, en permettant au lecteur de poursuivre la réflexion. Mais je reste sémioticienne : je m’intéresse à tous les signes, y compris ceux qui relèvent du langage du corps !

Pourquoi avez-vous fréquenté des enfants de bourreaux avant d’approcher les enfants de victimes ? Votre démarche est d’abord solitaire, mais vous intégrez ensuite une communauté de personnes qui réfléchissent à la post-mémoire.

Je me suis parfois posé la question de rejoindre les collectifs de descendants de survivants. Leur situation me correspondait plus directement, mais l’ombre de mon oncle planait sur moi et je savais que la question ne cesserait de me hanter. Je ne me sentais pas assez armée pour l’aborder seule et j’avais du mal, quand j’évoquais mon histoire, à me présenter comme « la nièce de ». Je souffrais de ce conflit interne jusqu’au jour où un ami m’a proposé de rejoindre un collectif d’enfants de bourreaux. En leur racontant mon histoire, c’est comme si je m’étais mise à nu, et ils n’avaient rien à me reprocher. J’ai donc suivi le chemin que le hasard a mis devant moi et qui m’a ensuite permis de rejoindre les militants de la survivance. Ce cheminement de l’individuel au collectif passe par la parole. Au départ, je n’avais pas l’intention de m’exprimer sur l’histoire de ma famille en public, je souhaitais simplement rendre service. Par la suite, j’ai coédité un livre contenant des textes écrits par les enfants de bourreaux2. J’en ai écrit la postface, qui avait pour titre « Le déchirement dans la parole » et qui posait, pour la première fois à mes propres yeux, le problème de la filiation de la faute. J’ai alors été amenée à parler de plus en plus de mon histoire. Le sentiment de fraternité et de sororité m’a permis de dépasser sa dimension personnelle, pour lui donner une portée collective et politique.

Comment avez-vous vécu le 50e anniversaire du coup d’État au Chili ?

J’étais au Chili et j’ai pu constater que le pays reste très fragmenté. Un important travail de mémoire a été fait et continue de se faire ; de nombreux événements organisés par des associations de victimes et d’enfants de victimes évoquent les crimes de la dictature. Mais d’autres groupes sociaux sont aveugles à cette mémoire, voire ouvertement négationnistes, niant les violations des droits humains perpétrées sous le régime de Pinochet, appelant à libérer les bourreaux. Le Chili est donc un pays dont la mémoire reste déchirée. Aujourd’hui, l’extrême droite revient sur le devant de la scène : c’est elle qui est en train de rédiger un nouveau projet de constitution. Il est très difficile de prévoir l’avenir du Chili, entre ceux qui travaillent pour la mémoire et ceux qui cherchent à l’effacer en promouvant la « prescription d’oubli ». En 2019, tout un peuple est sorti en masse dans la rue pour exprimer une révolte sociale, qui était aussi une révolte mémorielle, mais elle peine à se traduire dans les urnes.

Comment ouvrir un avenir serein à l’héritage des traumatismes ?

L’enjeu de ce que j’appelle « le travail de post-mémoire » vise à lui donner une dimension politique. Il permet une élaboration collective, qui fait passer l’expérience du traumatisme reçu à travers la parole, l’écriture ou le dialogue. Il s’agit d’un travail effectué au sein de la société civile plutôt que par les institutions, car il concerne avant tout les victimes. Un travail juridique a également commencé au Chili, mais toutes les victimes n’y ont pas été entendues. La dernière commission en date ne désigne pas les bourreaux : leurs noms sont passés sous silence. Il s’agit seulement de reconnaître et de dédommager certaines victimes. Par ailleurs, le témoignage de ces dernières doit rester secret pendant cinquante ans, précisément pour protéger l’anonymat des bourreaux. Or, pour moi, l’identification nominale et la sanction des coupables sont essentielles à la réparation. Il reste donc beaucoup de travail à faire.

Dans la post-mémoire en général, aussi bien argentine que chilienne, certains traits sont récurrents : le recours à l’imagination, nécessaire pour se représenter ce que la génération d’après n’a pas vécu, mais aussi le questionnement éthique, lié au secret, au silence, au devoir de parole, etc. J’ai également tenté de dresser une typologie des manières dont se formule la mémoire des traumatismes : la mythologie de l’exil des « retardataires nostalgiques » ; la post-mémoire de résistance des « retardataires révolutionnaires », avec leur compulsion de répétition et la volonté de revivre ce que leurs parents ont vécu ; la post-mémoire de la prison des « retardataires moroses », marqués par les rêves somatiques et pour qui n’importe quel objet familier peut rappeler un instrument de torture ; enfin, la post-mémoire des bourreaux, qui concerne leurs enfants, travaillés par la culpabilité, le remords et la honte. Je me situe moi-même à l’intersection de ces différentes formes de post-mémoire qui me traversent.

Ne faudrait-il pas ajouter une post-mémoire réflexive, animée par un travail de recherche et d’écriture ?

On peut effectivement parler de « retardataires réflexifs » : nous sommes plusieurs dans cette situation, à commencer par Marianne Hirsch qui a forgé le concept de post-mémoire3 ! Or la post-mémoire créative, à travers les œuvres littéraires et artistiques qui, si nombreuses, en témoignent, est aussi, me semble-t-il, par le retour sur soi qu’implique tout travail sur le langage, une post-mémoire réflexive. Dans Survivre à la survie, l’enjeu pour moi a été justement d’associer, par les ressorts narratifs et les jeux d’énonciation, la dimension romanesque à la dimension conceptuelle et à la dureté des faits.

Propos recueillis par Jonathan Chalier et Benjamin Tuil

  • 1. Verónica Estay Stange, Survivre à la survie. Chili, une mémoire déchirée, Paris, Calmann-Lévy, 2023. Il existe une version en espagnol, publiée au Chili : V. Estay Stange, La resaca de la memoria. Herencias de la dictadura, Santiago, Lom Ediciones, coll. « Narrativa », 2023.
  • 2. Carolina Bartalini, V. Estay Stange et Analía Kalinec (sous la dir. de), Escritos Desobedientes. Historias de hijas, hijos y familiares de genocidas por la memoria, la verdad y la justicia, Buenos Aires, Marea, coll. « Historia Urgente », 2018.
  • 3. Voir Marianne Hirsch, The Generation of Postmemory: Writing and Visual Culture After the Holocaust, New York, Columbia University Press, 2012. Voir aussi Marianne Hirsch, « Ce qui touche à la mémoire », trad. Jonathan Chalier et Jennifer Orth-Veillon, Esprit, octobre 2017. Et voir l’entretien avec V. Estay Stange, « Sommes-nous hantés par la mémoire de nos ancêtres ? » [vidéo en ligne], Esprit, mars 2018.