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Dans le même numéro

« Les eaux glacées du calcul égoïste »

mars/avril 2014

#Divers

Dans l’analyse de Karl Marx, la logique capitaliste dévalorise toute réalité par son évaluation marchande. En effet, c’est la valeur d’échange qui prime, dans un système où l’on définit toute chose par sa capacité à être vendue et tout travail par sa capacité à produire cette valeur. Car le capital n’est autre que la valorisation de la valeur elle-même. Le nihilisme n’est pas loin…

La question du nihilisme s’impose en philosophie dans les années 1880 avec Nietzsche, qui le définit comme « dévalorisation de toutes les valeurs » : notre époque est alors comprise comme étape terminale de ce processus, où il n’y a plus de valeur absolue, où conséquemment tout se vaut pareillement, et où finalement plus rien ne vaut. La valeur est pourtant aussi un concept économique, et l’avènement du nihilisme est contemporain de cette révolution économique totale qu’est la mise en place du dispositif capitaliste de production. Aucune pensée du nihilisme ne peut donc se passer d’une confrontation avec le seul philosophe à avoir pensé le capitalisme, à savoir Karl Marx.

Le concept de nihilisme n’intervient qu’une fois dans le Capital, quand Marx définit la paupérisation comme processus par lequel le prolétaire est « réduit à une position nihiliste1 » : mais en vérité, toute sa pensée peut être abordée à partir de cette question. Marx inaugure en effet son itinéraire par un débat avec Hegel : à l’ontologie de provenance grecque qui définit l’être par l’universalité abstraite du concept et voit dans les existences individuelles de simples phénomènes de l’Idée absolue, Marx oppose une ontologie des sujets incarnés vivant en communauté, dont les idées et théories ne sont jamais que des productions idéologiques. Marx commence donc par une question ontologique fondamentale portant sur la réalité et l’apparence, l’être et le néant : il conquiert sa pensée propre en reprochant à l’idéalisme métaphysique une inversion de la cause et de l’effet, du sujet et du prédicat, du fondamental et du dérivé, du réel et de l’irréel, il lui reproche d’avoir dévalorisé la vie concrète des individus vivants par leur assujettissement à une Idée posée comme suprême valeur, à ce que la Métaphysique d’Aristote nommait « l’Étant de la plus haute valeur » (τό τιμιώτατον ὄν2). Toute l’analyse marxienne de la logique capitaliste va alors y retrouver la logique hégélienne et y découvrir une mise en œuvre systématique de cette inversion, et par suite une dévalorisation de toute réalité par son évaluation marchande.

La loi de la valeur

Les analyses du Capital se fondent sur la distinction entre valeur d’échange et valeur d’usage. La valeur d’usage circonscrit l’utilité qu’a une chose pour un homme particulier, et en réalité, précise Marx, elle n’est pas une valeur au sens propre, parce qu’elle est entièrement définie par ses qualités concrètes et son utilisation : elle « exprime la relation naturelle entre choses et homme, c’est-à-dire l’existence des choses pour l’homme3 ». La valeur d’échange est la valeur qu’acquiert cette chose quand elle est échangée, et donc comparée à d’autres qui n’ont pourtant pas les mêmes caractéristiques, elle est alors le résidu irréel d’une abstraction de toutes ces qualités particulières et concrètes : elle se définit par une pure quantité universelle et abstraite, et c’est pourquoi elle pourra être exprimée par un simple chiffre, le prix. La nouveauté du capitalisme réside dans la production exclusive de valeur d’échange, c’est-à-dire la production de marchandises destinées à être vendues, quand les économies anciennes étaient production de choses utiles, dont seule une infime fraction de la production totale était portée au marché.

Or produire directement pour le marché, c’est produire pour un champ d’équivalence où tout se vaut pareillement, et où – selon un exemple que Marx se plaît à répéter – une Bible vaut une bouteille d’eau-de-vie : sur le marché « la valeur autonome des choses, la valeur absolue de toutes les choses et de tous les rapports s’en trouve dissoute », et par là même « il n’y a pas de valeur absolue, puisque la valeur en tant que telle est relative à l’argent4 ». Dans un système qui a pour finalité exclusive la production de valeur et sacrifie tout à sa « croissance », il y a alors une tendance expansionniste et impérialiste inhérente au marché, par laquelle plus rien n’échappe à son évaluation marchande. Dès 1847, Marx constatait ainsi que

les choses mêmes qui jusqu’alors étaient communiquées, mais jamais échangées ; données, mais jamais vendues ; acquises, mais jamais achetées – vertu, amour, opinion, science, conscience etc. –, tout passe dans le commerce. C’est le temps de la corruption générale, de la vénalité universelle, ou, pour parler en termes d’économie politique, le temps où toute chose, morale ou physique, étant devenue valeur vénale, est portée au marché pour être appréciée à sa plus juste valeur5.

Le capitalisme impose par là l’équivalence de toute chose par leur soumission à l’unique loi de la valeur : mais il convient alors de se demander comment une telle production est possible. Si la chose utile, définie par une qualité concrète, est à chaque fois produite par un travail particulier, la valeur d’échange, définie par une quantité abstraite, est elle-même produite par une quantité de travail abstrait. C’est-à-dire que le capitalisme est fondé sur cette révolution dans l’organisation du travail qu’est le salariat, qui consiste à agglomérer en masse des travailleurs pour user de leur puissance cumulée : c’est alors l’homme lui-même qui se trouve soumis à la loi de la valeur. D’abord parce qu’il devient lui-même une marchandise, contraint de se vendre sur le « marché du travail » : toutes les activités se trouvent en cela soumises à la même évaluation quantitative et hiérarchisées par l’unique critère du revenu annuel. Ensuite et surtout parce que sa puissance de travail n’est plus mise en œuvre par lui-même et pour lui-même, mais par le dispositif qui l’emploie, et ce pour produire de la valeur : le travail n’a alors plus pour finalité que la production de cette abstraction idéelle, qui en dernière instance se réduit à un chiffre, et faire du chiffre devient le but de toute activité. Et parce qu’il se trouve contraint de ne plus produire que cette irréalité qui le domine, le travailleur, écrivait Marx en 1844, « produit son propre néant6 ».

L’empire du capital

Le capitalisme est ainsi ce dispositif où une certaine quantité de valeur (un capital, au sens courant du terme) achète des marchandises (dont une certaine quantité de puissance de travail), pour se produire elle-même, c’est-à-dire accroître sa propre quantité et faire ainsi de la plus-value. C’est précisément quand la valeur universelle et abstraite se valorise elle-même par la soumission de toute réalité particulière et concrète (les hommes et les choses) qu’elle est capital, et c’est la définition la plus souvent donnée par Marx : il y a capital quand « la valeur devient le sujet du processus », le capital est « l’autovalorisation de la valeur7 ». Le capitalisme est l’avènement de l’irréalité abstraite de la valeur au rang de sujet absolu, qui impose l’évaluation universelle, et c’est paradoxalement cette évaluation totale (par la valeur abstraite) qui est dévalorisation (des réalités concrètes) ; elle impose d’aborder tout ce qui est, non plus avec la question : Qu’est-ce que c’est ? mais avec la question : Qu’est-ce que ça vaut ?, qui devient vite : Combien ça vaut ? et puis : Combien ça rapporte ? L’empire du capital s’établit ainsi par la dissolution de tout ce qui pourrait entraver le règne de sa puissance, et c’est bien l’avènement du nihilisme que Marx et Engels décrivaient dès 1848 dans le Manifeste communiste :

Tous les liens variés qui unissent l’homme féodal à ses supérieurs naturels, la bourgeoisie les a brisé sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien entre l’homme et l’homme que le froid intérêt et les dures exigences du « paiement au comptant ». Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque et de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a supprimé la dignité de l’individu devenu simple valeur d’échange […] et dépouillé de leur auréole toutes les activités considérées jusqu’alors avec un saint respect comme vénérables8.

L’avènement du marché mondial au xxe siècle n’a alors fait que confirmer ces analyses. D’abord parce que l’extension de la logique marchande imposait la destruction méthodique et systématique de toute morale susceptible de condamner l’égoïsme et la cupidité, et impliquait par exemple une inversion de valeur des adjectifs « intéressé » ou « calculateur » : le livre la Vertu d’égoïsme de l’idéologue libérale américaine Ayn Rand en est l’expression la plus caricaturale, mais particulièrement influente. Ensuite parce que l’avènement de la société de consommation imposait la dissolution – par voie de ringardisation – de tout ce qui serait susceptible de freiner l’achat de marchandises, et donc l’abolition de toute loi morale réprimant la satisfaction immédiate du désir. Le libéralisme, en tant qu’il se définit par l’exigence de la dérégulation et de la désinstitutionnalisation de toutes les activités humaines, est le projet politique de démantèlement complet de l’ordre de la loi, et en cela un des plus puissants moteurs du nihilisme9.

Mais si le capitalisme condamne l’humanité à sombrer dans les « eaux glacées du calcul égoïste » par l’abolition progressive de toute morale, il est surtout un dispositif de production qui consomme – et donc détruit – réellement la nature et ses ressources en même temps que les peuples du monde, et ce dans un processus qui, en tant qu’il a pour finalité l’accroissement d’une quantité, n’a aucune limite. Son dispositif devenu planétaire est ainsi une machinerie d’annihilation réelle, qui ne porte pas simplement sur des idéaux, mais sur les hommes concrets, en chair et en os, et sur la Terre sur laquelle ils se tiennent. Il doit donc se définir plus précisément par ce que Günther Anders a nommé « annihilisme10 », c’est-à-dire nihilisme annihilateur.

  • *.

    Enseignant en philosophie, il a récemment publié la Logique totalitaire, Paris, Puf, coll. « Épiméthée », 2013.

  • 1.

    Karl Marx, le Capital. Livre premier, Paris, Puf, coll. « Quadrige », 1993, p. 672.

  • 2.

    Aristote, Métaphysique, K, 1064 b 5.

  • 3.

    K. Marx, Théories sur la plus-value, t. III, Paris, Éditions sociales, 1976, p. 345.

  • 4.

    Id., Manuscrits de 1857-1858 (Grundrisse), t. II, Paris, Éditions sociales, 1980, p. 330-331.

  • 5.

    K. Marx, Misère de la philosophie, dans Œuvres. Économie I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1963, p. 12.

  • 6.

    Id., Économie et philosophie, dans Œuvres. Économie II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1968, p. 23.

  • 7.

    K. Marx, le Capital, op. cit., p. 173.

  • 8.

    Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, dans Œuvres. Économie I, op. cit., p. 164-165.

  • 9.

    Depuis une quarantaine d’années, les politiques « de droite » ont systématiquement dérégulé l’économie : c’est alors la « gauche » qui s’est chargée de déréguler la société par un démantèlement systématique de la loi morale au profit de la pulsion immédiate dont la libération est nécessaire au consumérisme. Ce « progrès » dans la « libération » des individus est l’accomplissement de la domination idéologique de la bourgeoisie et de la soumission totale des sociétés au marché, et les hommes « de gauche » sont les idiots utiles du capitalisme total. Voir les ouvrages de Jean-Claude Michéa, en particulier Impasse Adam Smith. Brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche, Castelnau-le-Lez, Climats, 2002 et de Dany-Robert Dufour, en particulier la Cité perverse. Libéralisme et pornographie, Paris, Denoël, 2009 (avec une analyse remarquable du rapport entre Adam Smith et le marquis de Sade).

  • 10.

    Günther Anders, l’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Paris, Ivrea/L’Encyclopédie des nuisances, 2002, p. 338.