Crédits : revue Esprit
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Quel projet de puissance pour l’Europe ?

Alors que des puissances prédatrices bousculent l’ordre du monde, l’Europe se voit poussée dans ses retranchements : peut-elle s'affirmer comme puissance sans s'écarter de ses principes ? Dans cet entretien croisé, Enrico Letta et Marine Tondelier s'accordent pour placer la transition écologique au cœur d’un projet de puissance européen.


Alors que la présidente de la Commission européenne s’apprête à présenter une série de mesures de simplification et d’intégration renforcée du marché unique, nous voulions vous faire vous rencontrer autour d’une question que vous avez en commun : celle de l’Europe. Cette rencontre fait suite à la publication par les Écologistes d’un carnet de doctrine internationale, intitulé Face aux impérialismes, l’Europe comme puissance écologique, qui porte la notion de « puissance écologique », que l’on semble retrouver, au moins en filigrane, dans les recommandations de votre rapport, Enrico Letta, remis en avril 2024, intitulé « Much more than a Market ». Ces idées sont très proches de la réflexion que nous avions essayé de conduire à la revue Esprit, dans le numéro Le Projet européen à l’épreuve, paru en avril 2024. Nous nous situions dans un moment pris entre le réveil géopolitique de l’Europe, déclenché par l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, et les élections européennes de juin 2024, pour lesquelles on sentait qu’une question allait se poser, à savoir : l’Europe peut-elle être une puissance sans se transformer au point qu’on ne reconnaîtrait plus son projet ? Elle est aujourd’hui confrontée à des puissances prédatrices, et il faut qu’elle se donne les moyens de leur répondre, sans pour autant leur ressembler. Cet entretien devrait nous conduire un peu plus loin dans nos réflexions, à travers trois séries de questions : la première plus géopolitique, la seconde davantage économique, et la troisième plus politique. Si on commence par le volet géopolitique, on peut dire que déjà en 2024, on assistait à une décomposition de l’ordre international. Mais cela s’est accéléré, jusqu’à la guerre actuelle au Moyen- Orient. Et ce avec le sentiment que même si l’Europe a progressé dans sa capacité à refuser les impérialismes, le désordre mondial progresse toujours plus vite. Avec cette impression, en particulier au Moyen- Orient, que de nouveau l’Europe reste en retrait, ne parvenant pas à s’affirmer comme un pôle de puissance, d’équilibre, voire de contrepoids. Partagez-vous l’impression que l’Europe reste comme frappée d’impuissance face à ces événements ? 

Marine Tondelier – Je crois que l’Europe paraît en retrait pour une raison simple : longtemps, elle a été pensée comme un espace de règles, un espace de marché, un espace de droits, alors que le monde devenait un espace de rapports de force. Il y a ici une forme de « temps de retard ». Et puis l’Europe s’est habituée à la paix, si bien qu’elle a intériorisé l’idée que la guerre se passait loin d’elle. À partir de là, elle a construit ses institutions, ses priorités et ses imaginaires politiques autour de ce qui n’était en fait qu’une parenthèse : le commerce plutôt que le conflit, le droit plutôt que le rapport de force, l’interdépendance plutôt que la puissance, sauf que le monde, lui, n’a pas cessé d’être traversé par des logiques de domination, de rivalité et de confrontation. Ce que nous vivons aujourd’hui, ce n’est pas un basculement soudain, mais une forme de réveil. Et ce réveil est brutal, parce qu’il oblige à admettre que la paix ne se décrète pas, mais se construit et se protège. 

Pendant des années, nous nous sommes raconté à nous-mêmes que l’interdépendance suffisait à produire de la stabilité. Nous pensions que le commerce adoucirait la conflictualité, parce que la mondialisation mettrait tout le monde autour de la table et que l’histoire allait dans notre sens. En réalité, nous découvrons brutalement que la puissance n’a pas disparu, elle a juste changé de forme. Elle est militaire, mais aussi énergétique, industrielle, technologique, monétaire, informationnelle.

Tous ces domaines ont été arsenalisés par les puissances auxquelles on fait face. Quand je parle d’arsenalisation, je parle bien de faiblesse et de dépendance, qui sont utilisées comme armes contre nous. Par exemple, notre dépendance au gaz russe fait qu’en 2024, alors même que nous avons aidé l’Ukraine, nous avons davantage financé la guerre de Vladimir Poutine en lui achetant du gaz et de l’engrais azoté, ainsi que par le biais du commerce de l’uranium – puisque les échanges entre Framatome et Rosatom continuent discrètement. La doctrine que les Écologistes proposent depuis longtemps se révèle dès lors on ne peut plus d’actualité : celle de la sécurité globale. Celle-ci n’implique pas uniquement la sécurité militaire, mais aussi l’autonomie agricole, énergétique, numérique, sanitaire, climatique et sociale. Il faut ajouter une deuxième difficulté : l’Europe est souvent unifiée dans le diagnostic, mais fragmentée dans l’action. Nous voyons, ensemble, les menaces, mais dès lors qu’il faut arbitrer entre des intérêts nationaux, des dépendances industrielles, des relations avec les États-Unis, le rapport à la Chine, la politique énergétique et les efforts de défense, les réflexes nationaux reprennent le dessus, et nous n’avons pas toujours les bonnes institutions ni les bonnes règles pour avancer et trancher. On voit aussi une fracture qui grandit en Europe du fait de ce que je qualifie de « cinquième colonne », c’est-à-dire des relais, au sein de l’Europe, de l’internationale réactionnaire techno-fossile. 

Il y a une question plus politique encore : l’Europe hésite entre deux récits. Soit elle se contente d’être un grand marché qui protège ses frontières et qui amortit les chocs, soit elle assume d’être une puissance démocratique, écologique, sociale et solidaire, capable de proposer autre chose au monde que l’alignement ou l’impuissance. La bonne réponse européenne n’est ni la neutralité molle ni une pâle copie des empires. L’enjeu est de construire une véritable puissance, qui protège sans brutaliser, qui investit sans prédater et qui se défend sans renoncer à ses principes. 

Lorsque nous disons « impuissance de l’Europe » dans le moment géopolitique actuel, cela vous fait-il réagir, Enrico Letta ? 

Enrico Letta – Je cite souvent La Petite Peur du xxe siècle, d’Emmanuel Mounier, car je crois qu’il est l’un des livres les plus actuels. On pourrait parler aujourd’hui de la peur du xxie siècle. Nous vivons un moment dans lequel les débats en Europe sont pris entre deux options : l’une envisage l’Europe comme défensive, minimale, capable de faire du bon commerce et du bon profit ; l’autre singularise l’Europe dans ses valeurs, en l’intégrant à un conflit mondial. Ces quatre dernières années, les défis auxquels l’Europe a dû faire face – portés par Poutine à l’Est, et Trump à l’Ouest – ont été des menaces existentielles. D’une manière générale, je me débats entre une conception généralisée sur l’état des choses, de la planète et des relations internationales, et une réflexion qui, pour moi, reste très conjoncturelle et qui est liée à Donald Trump. 

Ainsi je me demande souvent : si les Démocrates n’avaient pas commis les erreurs qu’ils ont faites ces douze dernières années en choisissant des candidats par cooptation (Clinton, Biden, Harris) plutôt qu’en suivant la méthode grâce à laquelle ils ont porté au pouvoir deux leaders – Clinton et Obama – qui ont façonné le monde d’une manière que nous aimons, et dans laquelle l’Europe est un bon partenaire, Trump serait-il arrivé au pouvoir ? Trump bouscule en permanence l’agenda des leaders européens, qui se divisent sur ce qui a été dit et fait de l’autre côté de l’Atlantique. En Europe, nos agendas se font des mois en avance, et notre manière de fonctionner est bouleversée par la politique de Trump. Si aujourd’hui, les sujets sur la table sont l’Iran et le détroit d’Ormuz, dans un mois, il y aura autre chose. Cela appartient pour moi à l’exceptionnalité totale. 

Marine Tondelier – Sauf que c’est ce type de personnes qui est de plus en plus élu dans le monde, et pas seulement aux États-Unis. 

Enrico Letta – Mais parce qu’il influence du monde. Je reste convaincu de la force de notre discours européen. Je pense que l’on fait du « EU-bashing » excessif : nous avons résisté et continuons de résister à Poutine. Désormais, il faut résister à Trump. En particulier contre MAGA et « America First », qui portent des idéologies que nous combattons. En effet, l’Europe n’est pas « France first against Germany » ou « Italy first against Austria » ; ça, c’était le passé. Aujourd’hui, nous sommes ensemble. 

L’Europe est prise en étau dans une réflexion : d’un côté, nous devons défendre ce qu’est l’Europe, d’un autre côté, il faut faire évoluer l’Europe. C’est pourquoi j’ai travaillé sur la question du marché unique européen : si nous n’avons pas une politique solide d’emplois, de soutenabilité, de capacité à vivre bien dans les pays de l’Union européenne, alors la

question de l’attractivité d’autres pays du monde, certes moins démocratiques mais plus prospères, est cruciale. L’Europe doit être un espace de paix et de prospérité. Il y a des pays dans lesquels le mot marché n’est pas attractif. En Europe, quand on a fait le marché unique, on l’a fait à moitié. On ne l’a pas instauré dans des secteurs clés pour la compétitivité d’aujourd’hui : la connectivité, les marchés financiers et l’énergie. Trente ans après, le fait que nous n’ayons pas créé de marché unique dans ces secteurs nous a rendus trop petits dans un monde qui est devenu plus grand. On a assisté ces dernières années à une course à l’intelligence artificielle : celle-ci a été menée par les énormes injections d’argent que les États-Unis ont pu réaliser, et que nous n’avons pas été en mesure d’égaler. Ils ont gagné la course de par ces investissements économiques, et en plus, ils l’ont fait avec des chercheurs européens. 

L’Europe doit être un espace de paix et de prospérité.

On peut également être frappé, en lisant le carnet de doctrine internationale des Écologistes, par l’attention portée aux « doubles standards » européens. Il semble en effet y avoir une menace dont il faudrait nous méfier, à savoir que l’Europe appelle souvent au respect des règles du droit international, mais pas toujours de la même façon pour tous les pays. Que pourriez-vous dire sur ce sujet ? 

Marine Tondelier – J’aimerais d’abord remercier Enrico Letta pour avoir mis en avant cette notion de prospérité, sur laquelle nous travaillons, même si je ne mets pas la même chose derrière. Ce sera à la fois notre récit pour la présidentielle et notre horizon. Nous sommes en train de travailler sur la notion de « prospérité écologique », car si l’on peut avoir l’impression que l’écologie est un projet sombre et que certains auront moins, c’est tout l’inverse. Je ne voudrais pas non plus que nous soyons dans le déni de croire que nous sommes forts et puissants, et que dès qu’il n’y aura plus Trump, tout ira mieux. Je crois que plutôt que se rassurer, il faut se réveiller. Lorsqu’il a été question de l’Ukraine et du Groenland, l’Europe a su réagir ; mais on voit aussi que sur le prêt demandé par l’Ukraine, la Hongrie et la Slovaquie bloquent. On constate une forme d’enlisement de ce conflit et un affaiblissement de la réactivité européenne. À mesure que les États-Unis s’éloignent, on voit les pays européens douter.

Muriel Domenach1 nous disait en ce sens qu’il faut nous réveiller, mais ne pas nous rendormir… 

Marine Tondelier – Certes, sur l’Ukraine et le Groenland, il y a eu une réactivité européenne, mais sur Gaza, par exemple, il y a eu une tétanie. Et sur l’Iran, c’est la même chose. L’Europe me paraît aphone sur ces sujets. Le moment le plus terrible fut lorsque le président espagnol, Pedro Sánchez, eut une réponse ferme contre la guerre, et qu’au même moment, Friedrich Merz, qui était aux États-Unis, écoutait servilement Trump taper sur l’Europe et se rapetissait à côté de lui. Je ne pense pas qu’il acquiesçait à son discours, mais c’est ce manque de courage qui conduit aux doubles standards. Ce que l’on voit, c’est que lorsque la guerre concerne la Russie en Ukraine, on est capables de se faire entendre, mais lorsqu’elle concerne des territoires plus lointains, alors on se tait. Je pense que ce n’est pas entendable pour nombre de citoyens. 

Ce réveil stratégique doit prendre plusieurs formes. Il faut accroître notre autonomie, y compris sur le plan militaire. Beaucoup de pays européens ont notamment besoin de l’autorisation des États-Unis sur ce plan. Nous sommes en vérité mal préparés aux soubresauts américains. Nous devrions être en mesure d’élaborer une stratégie pour y répondre, qui, à mon avis, passe par deux types de coalitions au sein de l’Europe. Il nous faut d’abord mieux travailler ensemble entre partis de gauche et progressistes. Chez les Écologistes, on le fait depuis longtemps à travers le Parti vert européen, qui a historiquement été l’un des plus proactifs. Si, à l’échelle de la France, nous travaillons avec nos partenaires de gauche, nous sommes peu en lien avec leurs familles européennes. L’Europe devrait aussi être leader de la construction d’une coalition verte au niveau mondial. Il y a des pays qui demandent à travailler avec nous parce qu’ils ne se sentent pas alignés avec les États-Unis, la Chine ou la Russie. 

Enrico Letta – Je pense que le problème que nous avons en face de nous est qu’aujourd’hui, l’organisation de l’Europe est faite de telle sorte qu’en ce qui concerne la politique étrangère, nous n’avons pas la capacité à prendre des décisions autres que celles sur lesquelles nous nous sommes tous mis d’accord ou quasiment d’accord. 

Marine Tondelier – C’est une question institutionnelle aussi. 

Enrico Letta – On a été tous d’accord sur l’Ukraine, et cela a fonctionné. Pareil pour le Groenland. Plus les sujets sont difficiles et concernent des divisions entre pays, moins nous sommes capables de nous faire entendre, alors même que nous faisons face à des puissances monovocales, à des systèmes monocratiques, dans lesquels tout est différent par rapport à chez nous. L’Europe est exactement le contraire : elle est un lieu où, pour qu’une décision soit prise, il faut qu’il y ait une cinquantaine de personnes qui soient d’accord. C’est différent de la manière dont Trump peut décider seul. Cela a des aspects négatifs dans notre capacité à réagir, mais dans le même temps, ce système institutionnel a des aspects positifs. Les investissements étrangers témoignent notamment de l’attractivité de la stabilité européenne. Notre attractivité universitaire est aussi un exemple. Cela est fondamental pour l’avenir. Des ingénieurs qui allaient auparavant aux États-Unis regardent désormais vers l’Europe. Je suis conscient de nos faiblesses européennes, mais nous traversons une phase dans laquelle nous avons une opportunité unique. Je voudrais aussi dire qu’un des travaux de l’intégration européenne devrait être la création d’un nouvel Erasmus, à travers l’acquisition d’un diplôme européen.

Nous faisons face à des systèmes monocratiques, dans lesquels tout est différent par rapport à chez nous.

Je crois que le plus grand problème de l’Europe n’est pas Viktor Orbán, mais le fait que les grands pays européens ne sont plus capables de ramer dans la même direction. Aujourd’hui, ils se mettent autour de la table et se disputent entre eux, parce que dans leur propre paysage national, chaque leader instrumentalise l’autre pour en tirer un avantage. Il faut que les dirigeants européens voient que leur rôle n’est pas d’être dans une posture de leader national contre Bruxelles ; leur rôle est d’être Bruxelles. C’est rare de trouver des leaders nationaux qui se disent « Je suis Bruxelles ». Parce que le leadership européen est un leadership dans lequel Bruxelles n’est pas Ursula von der Leyen. Bruxelles est von der Leyen et les leaders nationaux. Si nous n’avons pas ça en tête, alors le système européen s’écroule. 

Cela pose la question de la manière dont ces leaders peuvent se présenter devant leurs électeurs. Car ce n’est pas forcément très populaire de dire aux électeurs « Je suis Bruxelles ». Vous vous accordez donc sur cette nécessité de penser une réforme institutionnelle pour pouvoir surmonter les divergences d’intérêt finalement assez normales entre les États. Nous voudrions évoquer la sortie des énergies fossiles. Car la guerre au Moyen-Orient révèle que la question énergétique reste stratégique. Or on avait pu penser que l’Europe avait assimilé qu’elle n’avait que de bonnes raisons de sortir des énergies fossiles, et que c’était même devenu une priorité. Mais aussi que cette transition écologique pouvait être un levier de puissance pour l’Europe. Or ce à quoi on assiste depuis 2024 est un détricotage des mesures les plus ambitieuses du Green Deal, autour de l’idée qu’il faut arbitrer entre la compétitivité européenne et la transition écologique. Ces derniers mois, c’est toujours la transition écologique qui est sortie perdante de ces arbitrages. Notamment avec l’idée que nous n’arriverons pas à réarmer l’Europe et à faire la transition écologique. Est-ce que vous pensez qu’il est possible de remettre en route cette priorité donnée à la transition écologique, aussi parce qu’elle est un levier de puissance ? 

Marine Tondelier – Il va bien falloir. Nous sommes dans un paradoxe : nous n’avons jamais eu autant de raisons de sortir des énergies fossiles, et pourtant nous continuons à nous y accrocher. La pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine, les tensions géopolitiques sur les routes maritimes et autour des détroits : tout cela doit nous convaincre d’une chose simple, à savoir que les énergies fossiles ne sont pas seulement un désastre climatique, mais sont aussi des dépendances stratégiques et des vulnérabilités pour l’Europe. En 2023, environ 70 % de l’énergie consommée dans l’Union européenne venait de sources fossiles, dont presque 90 % importée. En 2024, le coût d’importation a dépassé les 375 milliards d’euros, et les États membres ont encore augmenté leur soutien public au fossile par rapport à 2021. Le problème n’est pas l’absence d’arguments, mais la structure de nos économies et de nos imaginaires politiques. On sait que le fossile nous enferme, mais dès qu’une crise survient, on revient à des solutions à court terme. On traite l’urgence en consolidant, paradoxalement, la dépendance. C’est là que la théorie d’Arnaud Orain sur le « capitalisme de la finitude » me paraît très juste. On organise la rareté, plutôt que la sortie de celle-ci, et on fait de la tension autour de ces ressources non pas un motif de transformation, mais un levier de rente. Et si tout devient plus rare, alors tout devient plus cher et conflictuel.

Pour sortir de ce cercle vicieux, il faut changer de logique sur trois points. Premièrement, il faut arrêter d’opposer transition écologique et sécurité. La transition n’est pas un luxe pour les temps calmes, c’est un pilier de notre politique de sécurité. Je reviens au concept de sécurité globale dont nous parlions. Plus on investit dans les renouvelables, moins on finance les régimes autoritaires, et moins on est exposés au chantage géopolitique. La Commission européenne elle-même continue de présenter le plan REPowerEU comme un moyen à la fois de réduire la dépendance aux fossiles et d’accélérer la transition. Deuxièmement, il faut sortir du court-termisme socialement injuste : si la transition est perçue comme punitive, alors elle échoue. La transition ne se fait que si elle est acceptable, et elle n’est acceptable que si elle est juste. Il faut que l’écologie soit tangible dans la vie des gens. Tant que l’on demande des efforts aux ménages pendant que l’on continue à protéger les rentes fossiles, alors on fabrique du ressentiment, et cela a des conséquences politiques. Troisièmement, il faut assumer un conflit politique avec les intérêts qui vivent du retard : les rentiers, les lobbies, les habitudes administratives. La sortie des fossiles n’est pas seulement un impératif climatique, c’est une politique de liberté face aux autocrates, aux rentes et à la vie chère.

La transition n’est pas un luxe pour les temps calmes, c’est un pilier de notre politique de sécurité.

Vous avez mentionné le détricotage du Green Deal à l’échelle européenne, mais on l’a vu en France aussi. Dans les débats sur les projets de loi de finance en 2024 pour 2025, et en 2025 pour 2026, les Écologistes ont perdu quant au maintien au niveau le plus élevé de MaPrimeRénov. Pendant que nous faisions des affiches, avec le Parti vert européen, qui disaient « Isolons nos maisons. Isolons Poutine », on baissait en France les budgets de MaPrimeRénov. Sur les énergies renouvelables, on prend aussi un retard coupable. Près de la moitié des investissements mondiaux dans les énergies renouvelables se font en Chine. Celle-ci a aussi massivement investi dans les véhicules électriques. Il y a une image qui m’a saisie : la création d’un immense champ de panneaux solaires sur le plateau tibétain, à savoir 610 km2 de panneaux solaires, soit six fois la taille de la ville de Paris, 1 100 gigawatts de capacité solaire installés, là-bas, en une fois, alors que dans toute l’Union européenne, il y a 338 gigawatts de capacité solaire installés. Et aux États-Unis, il y en a 178. En un semestre, la Chine a installé plus de capacité de panneaux solaires que les États-Unis dans leur vie. On sait que ce n’est pas parce que le Parti communiste chinois serait devenu adepte de Greta Thunberg : c’est pour des arguments de compétitivité et dans l’intérêt de son pays. 

Je veux dire un mot sur la R&D : il faut que l’Europe soit aussi une puissance scientifique. Les écosystèmes d’innovation doivent être en symbiose avec les services publics de recherche, qui eux-mêmes doivent être performants ; or ceux-ci sont en destruction dans nos pays. J’ai donc un doute sur le fait d’inclure les notions de recherche dans le marché unique. Coordonner une politique de recherche, oui. Soutenir et investir, oui. Mais laisser le marché gérer cette politique publique, là, j’ai une divergence avec Enrico Letta. 

Cela fait écho à la cinquième liberté que vous appelez, Enrico Letta, qui viendrait s’ajouter à la liberté de circulation des biens, des personnes, des capitaux, des services. Est-ce que vous voudriez réagir ? 

Enrico Letta – Je pense que c’est ce qui a manqué dans le marché unique jusqu’à maintenant. La question n’est pas d’accentuer la dérégulation, mais de supprimer les frontières entre nous. Chaque pays dessine son propre projet national, mais celui-ci est trop petit. On continue, dans plusieurs domaines, à traiter les choses avec la même boussole qu’il y a trente ans. Or la France était alors plus grande que la Chine et l’Inde réunies. Aujourd’hui, la donne a changé, et la capacité d’investissement de ces géants nous ébranle. Et comme on a en tête des politiques nationales, on continue de faire des plans nationaux, ce qui nous rend impuissants face à ces géants. Il faut passer au niveau européen : c’est ce qui est au coeur de mon rapport. Lorsqu’on a eu la Covid au printemps 2020, on venait de lancer le Green Deal. C’est ce qui l’a stoppé immédiatement. Mais on doit lutter contre son détricotage : il faut continuer à tenir ensemble les trois aspects du Green Deal et faire en sorte que l’avenir soit vert, socialement juste et soutenable. Mais plus on reste dans les choix nationaux, moins on est capable d’avoir une vision à long terme. 

Marine Tondelier – Je suis petite-fille d’agriculteurs et j’ai été témoin des tensions qui traversent le monde agricole. Aujourd’hui, en France, c’est une réalité qu’avec la politique agricole commune (PAC), mise en place au niveau européen, 80 % des sommes allouées vont à 20 % des agriculteurs, et aux plus riches. Une chose qui me choque en ce moment est ce qui se joue avec le Mercosur. Le fait que la Commission européenne veuille l’appliquer à partir de mai pour accélérer sa mise en oeuvre, alors même que le Parlement européen a décidé de geler son application jusqu’au rendu de la décision de la Cour de justice, est aussi choquant. L’image qui est donnée de l’Europe est délétère, pour celles et ceux qui croient en la démocratie. 

Enrico Letta – Je pense que le Mercosur était un choix important à faire, surtout en ce moment, alors que nous sommes bloqués avec les tarifs et les États-Unis. Il faut une politique d’ouverture avec les autres pays. 

Marine Tondelier – Quitte à passer en force institutionnellement ? 

Enrico Letta – Si l’on reste dans un point de vue substantiel, et non institutionnel, je suis en accord avec le Mercosur. Je crois que dans tout accord de libre-échange, il y a des intérêts immédiats, pour lesquels on peut voir les tensions, sans voir ce qu’il y a de positif sur le long terme. Je me souviens du Canada, pour lequel la situation était comparable il y a dix ans. 

Marine Tondelier – J’étais d’ailleurs dans les manifestations… 

Enrico Letta – Mais aujourd’hui, tout le monde dit que nous avons bien fait de signer cet accord avec le Canada. Cela a été un succès. 

Marine Tondelier – Pas d’un point de vue sanitaire ! Par ailleurs, on peut défendre le partenariat politique avec le Canada, mais il y a quand même plusieurs problèmes : considérer l’alimentation comme une marchandise, l’impact sur le climat, les tribunaux privés d’arbitrage… 

Enrico Letta – Mais nous avons en Europe une capacité de production qui va de pair avec le besoin d’avoir des marchés mondiaux qui achètent ce que nous produisons. Si nous nous enfermons dans une approche qui ne pense pas l’ouverture de nos marchés, nous allons perdre. 

Marine Tondelier – Nous avons aussi, en Europe, la notion de protection sanitaire, avec des règles, or là nous allons importer des produits qui ne respectent pas ces règles. Nous avons 150 produits, interdits au Brésil, qui vont arriver dans nos assiettes, sans aucune garantie de contrôle sur place et sans aucune transparence pour le consommateur. Quand on achètera une barquette de lasagnes, par exemple, avec écrit « Fabriqué en France », en fait, l’assemblage final aura été fait en France, mais on ne connaîtra pas la provenance des produits à l’intérieur. 

Enrico Letta – Mais nous avons un principe de précaution, qui est un pilier de notre construction européenne. Il va entrer en jeu et arbitrer les choses de la meilleure façon. 

Si on revient sur vos rapports, vous semblez d’accord sur le constat que l’Europe ne peut ni reculer ni rester sur place, et doit avancer. Cela passe par plus d’intégration, plus de construction, plus de fédéralisme. Mais toutes les séquences récentes d’élections nous montrent que les forces politiques qui ont le vent en poupe, elles, ne s’accordent pas avec vous sur ces projets. Comment est-ce qu’on fait pour convaincre, quand on voit que ce sont les extrêmes droites nationalistes qui remportent la mise sur ces demandes de sécurité et de changement ? Dans ce double moment électoral, 2027 en France et 2029 en Europe, quelle va être votre stratégie politique ? 

Marine Tondelier – J’ai été pendant douze ans élue d’opposition à Hénin-Beaumont, ville dirigée par l’extrême droite, dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. Aux dernières municipales, Steeve Briois, le maire, y a été réélu à 78 % au premier tour. L’extrême droite a réussi sa percée sur fond de désespérance économique, sociale et industrielle, et de corruption politique. Je crois donc qu’il faut partir d’un constat simple, qui est qu’on ne combat pas l’extrême droite en défendant le monde tel qu’il est, parce que le statu quo est précisément ce qui alimente la colère, l’abandon, et parfois le désir de rupture que l’extrême droite capte à son profit. L’extrême droite prospère sur une double promesse mensongère : d’un côté, elle dit « Je vous vois », et de l’autre, « Je vais tout simplifier en désignant des coupables ». Si les forces politiques ne répondent que par la peur de l’extrême droite, elles perdent. La diaboliser ne marche pas : il faut un projet de changement crédible, concret et enthousiasmant. C’est là qu’intervient le concept de prospérité écologique. 

C’est pourquoi aussi les municipalités sont un échelon décisif, parce que le local est l’endroit où la politique redevient vérifiable. Quand la politique se voit, la démagogie recule. La municipalité peut être une forme de bouclier social et environnemental. Mais il ne faut pas idéaliser le local, qui n’est pas spontanément démocratique. Le bon terrain est l’articulation entre le local et le national avec un horizon européen : un local qui rend le changement concret, un national qui redistribue, protège, fixe les grandes règles, et un échelon européen qui peut remédier aux grandes dépendances. Quand Delors a créé le marché unique européen, il y avait bien un pacte social qui devait être en appui et qui n’a vu le jour que partiellement. Je crois que cela a créé du ressentiment. Il faudrait réaliser l’objectif de minima sociaux européens, et peut-être même mettre en place une sécurité sociale européenne. Je revendique l’idée d’un État-providence européen. Sans adhésion populaire à l’Europe, nous ne pourrons pas aller plus loin. 

Je revendique l’idée d’un État-providence européen.

Enrico Letta – Je suis entièrement d’accord. Dans le rapport, j’ai tenté de rendre sensible le concept de « liberté de rester ». Si le marché unique est la liberté de bouger, il faut garantir la liberté de rester. Pour moi, le futur de l’Europe sociale, c’est ne pas être obligé de quitter son territoire pour trouver du travail, par exemple. Le marché unique européen doit se faire à côté d’une politique de cohésion européenne. Faire que la politique de cohésion sociale soit liée à la soutenabilité est une bataille essentielle en Europe. Je veux conclure sur une idée : les dirigeants nationaux, même les plus anti-européens, dès qu’ils sont au pouvoir, changent de discours, car ils comprennent que sans l’Europe, la dette nationale s’envole, et qu’ils sont seuls. La force de l’Europe est dans les faits : celle-ci est plus forte que les discours anti-européens. 

Propos recueillis par Anne-Lorraine Bujon et retranscrits par Camille Braune. 

  • 1. Voir l’entretien avec Muriel Domenach, « Le contre-modèle européen », Esprit, mars 2026 (ndlr).