Mangeuses. Histoire de celles qui dévorent, savourent ou se privent à l’excès de Lauren Malka
Préface de Ryoko Sekiguchi
Dans le livre, la subjectivité est assumée. L’autrice raconte son propre rapport à la cuisine, à l’écriture, aux troubles alimentaires ; elle nous parle de son désir de minceur à l’adolescence.
Dans le paysage éditorial actuel, la nourriture fait recette… Entre les livres de cheffes et chefs, les magazines sur papier glacé qui montrent des plats mis en scène comme des œuvres d’art et les ouvrages sur les cuisines du monde, végétariennes, véganes, etc., lectrices et lecteurs sont submergé·es d’idées et d’injonctions, parfois contradictoires. Il y a cependant d’autres livres, qui prennent la nourriture comme objet social, politique, culturel, et s’attachent à décrypter ce que l’histoire de notre rapport à l’alimentation dit de questions plus larges qui traversent nos sociétés, des conflits qui les habitent, du lien que l’acte de manger établit entre le corps individuel et le corps collectif. Qu’il s’agisse de croiser la nourriture avec la classe ou le genre, comme le fait Nora Bouazzouni1, ou d’explorer les sensations et l’imaginaire qui se dégagent d’un plat, d’un ingrédient, d’une saison, art que pratique toujours à merveille l’écrivaine Ryoko Sekiguchi2, ces livres-là refusent les recettes toutes faites et nous invitent à réfléchir à la manière dont on mange, dont on peut manger, dont on est, parfois, dévoré·es.
C’est dans ce sillage que s’inscrit le texte de Lauren Malka, qui explore le lien complexe entre les femmes et la nourriture. Au départ, un constat qui peut sembler paradoxal si l’on se réfère au titre du livre : les femmes ne mangent pas, elles font à manger ou se font manger. Partant de là, la journaliste explore la manière dont, au fil du temps, elles se sont vu interdire certains types de rapports à la nourriture (la gourmandise, le plaisir), là où d’autres leur étaient imposés (la privation, la culpabilité). Elle décrit la disparition, symbolique ou physique, de figures qui contredisent ces assignations, qui résistent, d’une manière ou d’une autre, à ces représentations : les « gourmettes » qui osent manger, écrire sur la nourriture, les anorexiques qui se privent de nourriture pour échapper aux diktats de la féminité, refusant de manger pour détruire le corps qui les expose au désir et à la violence, au risque de leur vie.
La gourmandise, pour les femmes, n’est pas associée au plaisir mais à la culpabilité. Lauren Malka montre qu’une partie de ce rapport contraint à l’acte de manger est liée à l’assimilation des femmes à la nourriture dans le regard masculin : elles doivent tenter et non être tentées, sont là pour être savourées, toujours objets plutôt que sujets de désir. Et la peur de grossir, si elle est liée à un idéal de minceur né bien avant le xxe siècle, est aussi ancrée dans une crainte plus profonde, celle d’effacer les hommes : « J’ai peur de grossir, mais j’ai surtout peur de grandir. Redoubler de volume, encore et encore, prendre toute la place. J’ai peur d’écraser mon homme, mon père, mon frère […]. Peur d’écraser entre mes grosses mains la petite maison de poupées que j’ai mis quarante ans à construire minutieusement. »
Dans le livre, la subjectivité est assumée. L’autrice raconte son propre rapport à la cuisine, à l’écriture, aux troubles alimentaires ; elle nous parle de son désir de minceur à l’adolescence, qu’elle voyait comme un moyen de rester « crue, sauvage et dangereuse », sans les rondeurs associées pour elle à l’enfantement, à la femme enchaînée à son homme et à son foyer. Cette mise en scène de soi est associée à une capacité de transmettre les idées développées par des universitaires dans divers domaines (études littéraires, sociologie, sciences de la communication et de l’information…) en entrelaçant données scientifiques, analyse et expérience. En cela, Lauren Malka se rapproche d’autrices comme Amandine Gay3 ou Mona Chollet4, qui ont développé dans leurs essais cette forme de démonstration intime qui refuse de séparer ce qui est vécu de ce qui est analysé et considère que les lectrices et lecteurs peuvent se reconnaître dans cette vision du savoir comme compréhension de soi en même temps que du monde. La nourriture, par laquelle nous ingérons bien plus que des nutriments nécessaires à notre survie, nous oblige précisément à remettre en question la frontière entre le moi et le monde, entre le corps et l’esprit.
- 1. Voir Nora Bouazzouni, Faiminisme. Quand le sexisme passe à table, Steaksisme. En finir avec le mythe de la végé et du viandard, et Manger les riches. La lutte des classes passe par l’assiette, Paris, Nouriturfu, 2017, 2021 et 2023.
- 2. Voir notamment Ryoko Sekiguchi, Nagori, la nostalgie de la saison qui s’en va et L’Appel des odeurs, Paris, P.O.L, 2018 et 2024.
- 3. Voir Amandine Gay, Une poupée en chocolat, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2021, et mon compte rendu dans Esprit, mai 2022.
- 4. Voir Mona Chollet, Réinventer l’amour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles, Paris, La Découverte, coll. « Zones », 2021, et mon compte rendu dans Esprit, janvier-février 2022.