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Notes de lecture

Dans le même numéro

Disgrâce couronnée d’épines de Mécislas Golberg

mai 2019

Dans ce journal de « dévalescence », course effrénée de la maladie jusqu’à la mort, l’écriture fait office de dernières fulgurances. Tuberculeux, Golberg alimente d’octobre 1905 à décembre 1907 son « journal d’un homme qui meurt » d’un ton grave, souvent drôle, totalement lucide. Au fil des jours, la description de la souffrance de celui qui « ne peut plus penser à la vie » s’efface au profit de la solitude dans le passage d’un monde à l’autre. Et pourtant, les mots du condamné conservent une vigueur perpétuelle de dernier souffle : le huis clos que forme son lit de malade est un espace des possibles. D’abord, dans les tentatives de résistances, l’espoir de journées ensoleillées, le réconfort des amis. Puis, dans la littérature et l’art, qui se tiennent à son chevet. Golberg, bien que de plus en plus souffrant, s’affaire pour maintenir ses correspondances, assurer les publications dans ses Cahiers ou dans Poliche, revue dont il est co-fondateur. ­Fontainebleau, où il se trouve alité, semble si loin de Paris et de son effervescence artistique. Écrire agit comme le dernier remède. Le 14 août 1907, quatre mois avant sa mort, commençant son journal par « J’aborde le chapitre définitif: la fin », il ne fait plus de doute sur sa destinée, avant d’affirmer plus tard qu’« on est habitué à la mort ». Dans cette réunion de textes sur les derniers moments de Golberg (journal, correspondances, communiqué et hommage posthume d’André Rouveyre), Catherine Coquio remet en lumière celui qu’elle appelle « l’étranger majuscule ». Sans imposer sa vision du personnage, elle met en scène ces divers documents qui, en plus d’offrir une intense pensée sur la vie, la mort et la maladie, servent un portrait culturel de l’époque. Le Mécislas Golberg qu’elle présente est déroutant par la sincérité de son entreprise intellectuelle, en observateur juste de son temps, mais aussi par l’intemporalité de ses réflexions, en révélateur des sens. Le poète, dramaturge, critique d’art, journaliste et essayiste libertaire d’origine polonaise qui a écrit son œuvre en français, devient alors familier et attachant, suscitant l’envie de se plonger dans son Lazare le ressuscité (1901) ou sa Morale des lignes (1907). Golberg livre une minutieuse critique du corps médical, en particulier des sanatoriums, faisant de son journal une porte d’entrée aux travaux de Michel Foucault. Enfin, les correspondances avec d’illustres compagnons (Bourdelle, Apollinaire, Salmon, Rouveyre, Matisse) témoignent du foisonnement culturel de la Belle Époque, où un regard réflexif sur les productions du moment allait de concert avec la volonté de penser les mouvements du lendemain. Le livre se termine par un message adressé « aux “littérateurs” parisiens », ultime combat pour la littérature. Les « littérateurs » d’aujourd’hui, eux, trouveront un Mécislas Golberg plus que jamais vivant.

 

Pontcerq, Édition de Catherine Coquio, 2018
292 p. 16 €

Rémi Baille

Collaborateur à France Culture et à Esprit, co-fondateur de la revue littéraire l’Allume-Feu.

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