Notes de lecture

Dans le même numéro

L’encyclique inaboutie de Pie XI de Georges Passelecq et Bernard Suchecky

Préface d’Émile Poulat

mars 2020

Dans les années 1970, une revue jésuite américaine fait allusion à une encyclique « perdue », commandée par le pape Pie XI, qui aurait condamné le racisme et l’antisémitisme. Dans les années 1930, le père Passelecq, s’était ­fortement impliqué dans le sauvetage des juifs fuyant l’Europe de l’Est et l’Allemagne. Arrêté dès 1941, il avait survécu à Dachau et il voulut en savoir plus. Rejoint dans sa recherche dès 1987 par Bernard Suchecky, leur enquête prend des allures de thriller… En effet, tant au Vatican qu’auprès des archivistes des protagonistes (trois jésuites auteurs de ce texte et leur supérieur), les embûches, les chausse-trapes se multiplient. On est confondu devant les esquives, les dénégations que, trente ans après Vatican II, nos deux chercheurs rencontrent ! En juin 1938, le pape a bien demandé à un jésuite américain, Paul LaFarge, de lui proposer une encyclique sur le racisme (Humani Generis Unitas) et sur le problème des juifs. LaFarge remet le texte, rédigé à Paris avec deux collègues allemand et français, à Rome au père général des jésuites fin septembre 1938. Pie XI, très affaibli par la maladie, meurt en février 1939. Lui a-t-on remis le texte ? A-t-il pu le lire ? Avait-il l’intention de l’utiliser pour le publier comme encyclique ? Rien ne l’indique. Pourquoi a-t-il disparu ? Qui en avait l’intérêt ? Pas de réponse, sinon un faisceau ­d’informations que révèle notamment la correspondance du jésuite allemand, coauteur du document. Seule la version française est enfin fournie aux chercheurs et c’est une déception quant à la condamnation de l’anti­sémitisme. Ce qui préoccupe, à l’époque, ­essentiellement le Vatican et l’Église, c’est la situation de celle-ci face au communisme, face au nazisme et « aux persécutions contre les chrétiens », face au fascisme qui remet en question les accords de Latran. Le document aborde bien le racisme, mais il le fait essentiellement au travers de la condamnation de la modernité, de la réfutation des totalitarismes où l’unité se réalise par la race, la nation ou la classe. Il est une apologie de la vision chrétienne de « l’unité de l’humanité dans sa pluralité ». Le racisme est incompatible avec l’Église parce qu’il n’y a qu’un seul genre humain. Aussi, la « prétendue question juive reste une question de religion ». L’antijudaïsme doctrinal y est développé avec vigueur. S’il y a bien une condamnation de l’anti­sémitisme, la réponse de l’Église est « de se désintéresser des problèmes d’ordre profane où le peuple juif peut se trouver impliqué » et « de laisser la solution de ces problèmes aux pouvoirs intéressés ». Bien loin de condamner l’anti­sémitisme, il appelle à la conversion des juifs, au « moment où Juifs et Gentils seront réunis dans la maison du Père ». Il faudra attendre Vatican II, la prise de conscience de l’Holocauste et ­l’acceptation du monde moderne pour qu’enfin les consciences se réveillent au Vatican. Cette proto-encyclique est donc un non-événement. Pie XII adoptera la même ligne de conduite : sa première encyclique est d’ailleurs sous-titrée « De l’unité du genre humain »…

La Découverte, 2019
300 p. 12 €

Annick Jamart

Historienne, elle s'intéresse à la Belgique contemporaine et préside diverses associations culturelles. Elle a publié divers articles dans la revue Esprit sur la crise institutionnelle belge et son fédéralisme atypique.

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Le dossier, coordonné par Bernard Perret, regrette que la prise de conscience de la crise écologique ait si peu d’effet encore sur la science et les réalités économiques. C’est tout notre cadre de pensée qu’il faudrait remettre en chantier, si l’on veut que l’économie devienne soutenable. À lire aussi dans ce numéro : survivre à Auschwitz, vivre avec Alzheimer, le Hirak algérien, le jeu dangereux entre l’Iran et les États-Unis et un entretien avec les réalisateurs de Pour Sama.