Le Fou de Dieu au bout du monde de Javier Cercas
En 2023, le Saint-Siège propose à Javier Cercas, écrivain espagnol « athée, laïc et anti-clérical », d’accompagner le pape François dans son voyage officiel en Mongolie, en lui garantissant un accès complet aux coulisses vaticanes. C’est dans cette quête existentielle que ce « fou sans Dieu », entraîne le lecteur avec intelligence et humour, des coulisses du Vatican jusqu’à Oulan-Bator.
Ce livre s’ouvre par un pari singulier qui unit deux personnes en apparence antinomiques. Javier Cercas, d’une part, écrivain espagnol « athée, laïc et anti-clérical » et Lorenzo Fazzini, de l’autre, responsable de la maison d’édition du Vatican. En 2023, par la voix de Fazzini, le Saint-Siège propose à Cercas d’accompagner le pape François dans son voyage officiel en Mongolie, en lui garantissant un accès complet aux coulisses vaticanes. Un grand risque, donc, pour le dicastère de la communication, que de confier son image à un auteur « qui n’est pas des leurs », sans contrat ni droit de regard sur le texte qui en sortira. Pour Cercas, l’enjeu n’est pas des moindres : accepter une proposition éloignée de ses thèmes de prédilection – le roman historique, comme Les Soldats de Salamine (2001), et policier – et à l’encontre de ses convictions personnelles.
C’est la sidération devant la foi de sa mère, face à sa certitude qu’elle retrouvera son mari au ciel, qui finit par convaincre l’écrivain : « Si je pouvais avoir quelques minutes seul avec le Pape et si je pouvais lui parler de la résurrection de la chair et de la vie éternelle, et lui demander si vraiment ma mère aurait revu mon père, alors écrire ce livre aurait tout le sens du monde. » C’est dans cette quête existentielle, qui se trouve également être un excellent stratagème littéraire, que Cercas, ce « fou sans Dieu », entraîne le lecteur avec intelligence et humour, des coulisses du Vatican jusqu’à Oulan-Bator.
Le narrateur progresse dans cet extraordinaire voyage à la manière d’un historien de sa propre pensée. Entre ses doutes, ses souvenirs et ses émotions, Cercas retrace avec précision les rencontres qui le touchent et le déplacent, en alternant la description de la situation et les mouvements subtils de son for intérieur. Face à lui, défile une vaste galerie de personnages : du cardinal Spadaro, directeur de La Civiltà Cattolica et intellectuel clé du pontificat, à Padre Ernesto, infatigable prêtre missionnaire installé en Mongolie depuis plus de vingt ans. Mais cette méthode d’écriture nous plonge dans la vie intime du narrateur, allant jusqu’au cœur de l’été où, adolescent, il confesse avoir « substitué la littérature à la foi ». Cette narration de l’immédiat, qui restitue l’expérience humaine dans sa totalité, tire sa force de la distance critique du narrateur. En rappelant le soutien de l’Église au franquisme, son implication dans la colonisation ou encore sa structure patriarcale, Cercas n’épargne pas l’institution, offrant au lecteur les conditions d’une enquête honnête et sans complaisance.
Le pape François, premier souverain pontife à avoir choisi le nom du saint qui se définissait le « fou de Dieu », fait aussi l’objet d’une enquête minutieuse. Qui était François ? Et avant cela, qui était Jorge Mario Bergoglio ? Entre le jésuite intransigeant et ambitieux et le pape humble et ouvert sur le monde, deux figures contraires semblent en effet cohabiter en un seul homme. Cercas est séduit par la critique du cléricalisme de François, qui rappelle à l’Église et à ses prêtres leur vocation de serviteurs – et non de maîtres – du peuple de Dieu. Sans masquer les tensions avec la Curie, la spécificité du pontificat de François est solidement documentée, donnant même l’occasion de plusieurs fulgurances sur la figure du pape dans l’histoire : « Si l’Esprit saint habite tous les papes, cela veut-il dire qu’ils se valent tous ? » – « Non, sinon celui-ci serait encore un pêcheur de Galilée. » Au fil des entretiens, souvent denses et qui semblent presque retranscrits à la lettre, la passion de l’auteur, ce « fou sans Dieu », pour le « fou de Dieu » se fait de plus en plus évidente, jusqu’à leur bouleversante rencontre finale.
Cet objet littéraire hybride – entre essai et autobiographie – est aussi une plongée passionnante dans l’univers de la communication politique pontificale. En entrant dans le compartiment de l’avion d’État destiné aux vaticanistes, Cercas constate que les journalistes s’intéressent principalement à la dimension géopolitique du voyage vis-à-vis de la Chine. Le narrateur décrit ainsi la manière dont chaque petit geste diplomatique du pape, parfois maladroit, prend en un instant une ampleur médiatique mondiale. Grâce aux rencontres organisées par Fazzini, le narrateur perçoit bien la joie sincère de François, qui voit dans la très petite communauté catholique de Mongolie un exemple à suivre pour l’Église. Par la voix d’un journaliste de la Rai, il semble résumer ainsi la double nature du voyage : « je crois que pour le Vatican, c’est un voyage surtout pastoral ; pour la Mongolie, c’est un voyage surtout politique » – un aspect politique qui, dans les journaux, tend à recouvrir sa dimension missionnaire.
Suivre Cercas dans son voyage est une aventure fascinante, réalisée de manière documentée, comique et touchante à la fois. Une porte d’entrée pour toute personne qui s’interroge sur la foi, et particulièrement pour celles et ceux que tout éloigne de l’Église. Pari réussi pour le Vatican – comme pour l’auteur.