Crédits photo : Canva
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La bifurcation, seul salut pour la jeunesse écologiste ?

Alors que la jeunesse reste loin d'être acquise à l'action écologique, l'appel à déserter des ingénieurs de l'AgroParisTech résonne encore, un an après, comme une interpellation existentielle provocante pour toute une génération débutant son activité professionnelle. Est-ce-à dire que bifurcation représente la seule voie d’un véritable engagement écologique ? 

Au printemps de l’an dernier, « l’appel à déserter » des étudiants de l’AgroParisTech avait résonné comme un signal d’alarme après une campagne présidentielle bien silencieuse sur le climat et l’environnement1.  Interrompant le cours de leur cérémonie de remise de diplômes, huit ingénieurs avaient pris la parole pour annoncer leur « bifurcation », leur rupture complète avec un parcours qui les conduirait inévitablement « à participer aux ravages sociaux et écologiques en cours ». Cette critique radicale, exprimée publiquement pour la première fois dans une grande école en 2018, a donné une visibilité médiatique inédite à ce mouvement de réveil écologique des étudiants2. Si la prise de conscience écologique s’exprime dans l’ensemble de la société, cette critique radicale venue d’une jeunesse privilégiée - celle-là même qui semblerait appelée à perpétuer le système actuel - ne cesse de nous interroger sur la juste position à adopter face à la crise écologique3. Une année après cette prise de position des ingénieurs de l’AgroParisTech, la bifurcation reste-t-elle pour les jeunes diplômés la seule voie d’un véritable engagement écologique ?

Une critique radicale 

Le discours des diplômés de l’AgroParisTech fait état d’une critique, caractéristique de cette « jeune élite verte  », des excès du capitalisme4. Dénonçant une agro-industrie qui mènerait une « guerre au vivant et à la paysannerie partout sur Terre », les jeunes ingénieurs refusent de suivre une carrière qui les conduirait à « trafiquer en labo des plantes pour des multinationales qui asservissent toujours plus les agricultrices et les agriculteurs ». Face à un système capitaliste qui ne profiterait qu’à « quelques-uns », le choix du pas de côté, de la bifurcation, apparaît alors comme l’unique manière de trouver un sens à son travail, à l’image de l’un des membres du collectif qui proclame : « j'habite depuis deux ans à la ZAD de Notre Dame des Landes où je fais de l'agriculture collective et vivrière ». Fruit d’une démarche personnelle, la prise de conscience de la crise écologique se résout pour les membres du collectif à travers une rupture radicale avec l’avenir professionnel qui leur est promis.

En adoptant un regard sociologique, la médiatique bifurcation des jeunes diplômés de l’AgroParisTech apparaît plus simplement comme une rupture professionnelle radicale. Celle-ci se définit, de ce point de vue, par un changement simultané de métier et de domaine, typiquement le passage d’un poste de responsable de comptes internationaux dans la banque à l’exercice du métier de professeur de yoga5. Révélateur d’une crise du récit du travail dans les catégories socio-professionnelles supérieures, ces ruptures biographiques se rejoignent dans leur valorisation de l’activité manuelle, une dimension que l’un des membres du collectif exprime de manière caractéristique : « Je me forme aujourd'hui pour m'installer demain et travailler de mes mains ». Bien qu’elle se caractérise par un changement d’ampleur, les premières études à moyen-terme de ces ruptures biographiques bifurcation montrent que les socialisations passées conservent toute leur importance, à l’image des étudiants des grandes écoles de management qui trouvent dans leur nouvelle activité une manière de se réapproprier le rôle de décideur transmis par leur scolarité6. Sans diminuer la force de ce geste de refus d'une certaine société, il ne faut ainsi pas le prendre pour un moyen de repartir d'une page absolument blanche.

Une philosophie de vie

Au-delà de la portée du discours politique et avec la conscience que ce message est celui d’un milieu privilégié, l’appel à déserter des jeunes diplômés nous interpelle toutefois au plus profond par sa nature éthique et existentielle7. En ce sens, ce choix d’une vie résolument « en rupture avec les habitudes, les valeurs, les conventions de la société » nous sembler relever de ce « courage de la vérité » qu'a bien décrit Michel Foucault8. C'est en effet le témoignage par la vie qui donne corps au message, renouant le fil d'une attitude cynique que l’on retrouve chez les militants révolutionnaires de l’Europe du XIXe siècle comme dans l'ascétisme chrétien et dans la posture artiste propre à l'art moderne. À travers cette existence qui démontre « la possibilité concrète et la valeur évidente d’une autre vie, une autre vie qui est la vraie vie  »9, le collectif ouvre une brèche dans la représentation communément admise du rôle d’un jeune ingénieur. Véritable témoignage par la vie, l’appel à déserter nous révèle ainsi en creux la nature profonde de la question écologique, cette « crise éthique relative aux manières humaines d’habiter la terre »10, qui habite nos questionnements existentiels.

À l’écoute de ce témoignage des déserteurs, l’autre jeune diplômé, celui qui regarde la scène sur un écran comme depuis le parterre, reste là, en proie à une interrogation profonde sur les voies à suivre. Encore aujourd’hui comme au cœur des années 30 dépeint par Paul-Louis Landsberg, le repli sur soi est la première tentation de celui qui se trouve « jeté dans un monde plein de contradictions » espère « constituer au moins une vie pleine de sens dans sa sphère individuelle »11. Face à la crise écologique, cette position butte pourtant sur l’évidence empirique que notre existence individuelle est intimement liée à l’histoire de nos collectivités, au point où les catastrophes environnementales rendent plus précaire encore la vie sur Terre. Cette conscience collective, cette historicité existentielle de l’humanité, ne saurait rationnellement être écartée face à la crise actuelle, et nous impose alors de nous engager dans le monde. Ce que nous enseigne Landsberg, c’est que l’engagement personnel dans « des forces et des mouvements réels » passe nécessairement ce qu’il appelle une « décision pour une cause imparfaite ». En suivant la pensée personnaliste, le caractère définitif de l’engagement écologique, conjugué à la conscience que cette cause ne saurait être prise pour le salut du monde, nous ouvre la voie d’un engagement authentique, et partant d’une réponse à l’appel des déserteurs.

Des modalités d'engagement variées

Avec cette décision en faveur de l’écologie, l’engagement personnel au sens de la pensée de Landsberg permet de s’ouvrir à la diversité des formes d’action qui servent cette même cause. En observant ainsi les mondes de l’écologie, il apparaît en effet impossible de juger a priori de la valeur de la « désobéissance incivile » du collectif Just Stop Oil sur les œuvres d’art12 par rapport aux tentatives des réformateurs du « ministère de l’impossible  »13. Dès lors, la reconversion radicale des jeunes diplômés de l’AgroParisTech apparaît comme un engagement d’une même valeur, d’une même justesse éthique, que la participation aux associations environnementales ou le boycott de certaines multinationales. Face à l’ampleur du défi et aux multiples réalités sociales, l’idée d’un modèle unique de l’engagement s’efface devant la « diversité des acteurs, des approches et des manières de faire »14, au sein duquel il s’agit davantage de trouver, comme les ingénieurs l’appellent eux-mêmes,  à chacun sa manière de bifurquer.

Cette conscience de la diversité des manières de faire est enfin le seul espoir de surmonter l’inertie institutionnelle. Si la conscience de la crise écologique a progressé, les politiques de lutte contre le réchauffement climatique et la protection de la biodiversité sont en effet loin d’être mises en œuvre15. Sur le terrain, le militantisme écologique radical rencontre une certaine résistance, à l’image de la dissolution récente des Soulèvements de la Terre. Loin d’être acquise à la transition, la jeunesse elle-même reste loin d’être acquise à l’action écologique, conforme sur ce point au reste de la société française16. Fondamentalement, l’écologie ne parvient pas à transformer la question climatique en une mobilisation politique majoritaire17. Dans un contexte politique qui s’annonce peu favorable, les élections européennes de 2024, qui représentent une des clés de la conversion écologique de l’action publique, sont une nouvelle occasion de faire avancer, avec tout l’inventivité auquel ouvre l’engagement personnel, le combat culturel et politique écologiste.

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En se retournant vers l’appel à déserter de l’an dernier, il nous revient ainsi de remercier les jeunes diplômés de l’AgroParisTech pour ce courage de la vérité sur l'ampleur de la crise écologique que représente, à nos yeux, leur reconversion professionnelle radicale. Prise à la lueur de la pensée personnaliste, la reconversion radicale qu’ils proclament représente une invitation à l’engagement, dont il faut toutefois se garder de faire un modèle unique. Et si «  notre vie propre ne peut jamais gagner son sens qu'en participant à l'histoire des collectivités auxquelles nous appartenons »18, il ne reste à la jeunesse que de répondre par des engagements associatifs, syndicaux et politiques résolument écologistes.

 

  • 1. Appel à déserter - Remise des diplômes AgroParisTech 2022, près d’un million de vues au 23 décembre 2022. Les citations des membres du collectif qui suivent sont extraites du texte complet reproduit en commentaire de la vidéo sur YouTube.
  • 2. Lucile Schmid, « Le réveil écologique des étudiants », Esprit, mai 2020.
  • 3. Comme en témoigne la conférence « Bifurquer, désobéir ou s'encarter : faut-il choisir ? » organisée le 18 novembre 2022 au Centre Sèvres qui a inspiré cet article. Voir aussi la conférence « Adhérer ou bifurquer » tenue le 26 novembre 2022 à l’Unesco.
  • 4. Cf. Marine Miller, La Révolte : Enquête sur les jeunes élites face au défi écologique, Seuil, 2021, qui a largement documenté ce phénomène.
  • 5. Sophie Denave, Reconstruire sa vie professionnelle, Presses universitaires de France, 2015.
  • 6. Ludivine Le Gros, « La reconversion radicale après une grande école de management : entre rupture et réactivation de dispositions intériorisées », Formation emploi, 2020/4 (n° 152), p. 119-138. Antoine Bouzin mène actuellement les premiers travaux de quantification et d’analyse en ce qui concerne les ingénieurs.
  • 7. Cette articulation entre discours politique et choix existentiel a été justement signalée par Frédéric Manzini, « “Appel à “bifurquer” d’AgroParisTech : un discours politique ou un choix existentiel ? », Philosophie Magazine, 16 mai 2022.
  • 8. Michel Foucault, Le Courage de la vérité : Le Gouvernement de soi et des autres II [Cours au Collège de France, 1984], Seuil, 2009, dont l’extrait prépublié dans la revue est commenté ici : « Le courage de la vérité : l’ascète, le révolutionnaire et l’artiste », Esprit, décembre 2008, p. 55.
  • 9. Ibid.
  • 10. Cécile Renouard « Dégagement joyeux. Une éthique possible vers la cité écologique ? », Cités, 2022/4, p. 86.
  • 11. Paul-Louis Landbserg, « Réflexions sur l’engagement personnel », Esprit, 1937.
  • 12. Candice Delmas, « La désobéissance incivile au musée », Esprit, décembre 2022.
  • 13. Léo Cohen, 800 jours au ministère de l’impossible : L'écologie à l'épreuve du pouvoir, Les petits matins, 2022.
  • 14. Lucile Schmid, « L’écologie pour tous », Esprit, janvier-février 2020.
  • 15. Haut conseil pour le climat, « Acter l’urgence, engager les moyens », rapport annuel, 2023.
  • 16. ADEME, « Les jeunes et le dialogue intergénérationnel sur l'environnement », enquête réalisée par OpinionWay, mai 2023.
  • 17. Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, La Découverte, 2022.
  • 18. Paul-Louis Landbserg, op. cit.