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Notes de lecture

Dans le même numéro

Anéantir de Michel Houellebecq

mai 2022

Le hasard du calendrier veut que quelques semaines après la sortie d’Anéantir, une enquête sur un groupe français, leader mondial de la gestion d’Ehpad, révèle les abus et rationnements systémiques, pratiqués à leur entier bénéfice par ses établissements, au préjudice des personnes âgées qui y résident à grands frais et y meurent, souvent rapidement, après y être entrées du fait de l’abandon dans lequel elles sont laissées1. La vieillesse, la fin de vie, la maladie, la foi et la mort, mais aussi l’amour sont des questions qui ont toujours préoccupé Michel Houellebecq et sont cardinales dans Anéantir. Tel Balzac dans La Comédie humaine, celui-ci continue de dépeindre notre époque, avec la même acuité, en en pointant les maux. Après la désespérance et la noirceur de Sérotonine, en dépit de son titre, ce nouveau roman marque un tournant remarquable dans l’œuvre de l’auteur par l’apaisement et la lumière qui s’en dégagent.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes que le héros d’Anéantir, Paul Raison, soit un haut fonctionnaire, proche conseiller du ministre de l’Économie et des Finances, Bruno Juge, champion de la réindustrialisation de la France, redevenue en 2027, alors que le second mandat du président en exercice est sur le point de s’achever, deuxième puissance économique européenne derrière l’Allemagne. Michel Houellebecq n’a eu de cesse de pourfendre l’économie ultralibérale, le consumérisme, l’individualisme, l’argent-roi et cette vie réduite à sa valeur d’usage – dont l’anathème frappant les malades et les vieillards, l’agonie qu’on « escamote », la mort, cette « indécence suprême » qu’on dissimule, et enfin le plaidoyer en faveur de l’euthanasie sont à ses yeux des signes révélateurs – et de déplorer la perte de tout lien social et le malheur en résultant.

Bien qu’appartenant à l’appareil d’État, Paul « n’aime pas ce monde » et traîne un mal-être qu’un sentiment de grande solitude, l’âge venant et la dégénérescence du couple qu’il forme avec Prudence ne font qu’accroître. « La distorsion de plus en plus évidente entre les intentions des hommes politiques et les conséquences réelles de leurs actes lui apparaissaient comme malsaines et même maléfiques. La société en tout cas ne pouvait pas continuer à fonctionner sur ces bases. » La campagne présidentielle s’annonce très perturbée par des attentats à répétition et des menaces de mort à l’endroit de membres de l’exécutif, comme Bruno Juge. Ce dernier, fort du redressement qu’il a favorisé par son action, espère pouvoir briguer la magistrature suprême avec l’appui du président sortant. Mais ce dernier lui préfère finalement un animateur de télévision manipulable et sans envergure.

Paul doit précipitamment quitter Paris pour le Beaujolais afin de se rendre auprès de son père, Édouard, ancien de la Direction générale de la sécurité intérieure, victime d’un accident vasculaire cérébral. Il y retrouve, tout juste arrivés du Nord où ils habitent, sa sœur Cécile et son mari Hervé. Ce dernier, ancien notaire aujourd’hui au chômage, est un « monstre d’intégrité, de fidélité et de vertu » avec lequel Cécile avait eu « la prescience miraculeuse » de choisir de vivre. Gens de peu, ils forment aux yeux de Paul « un beau couple », uni par une commune foi ardente en Dieu, que Paul se prend parfois à leur envier alors qu’elle lui reste inaccessible. Lorsque la direction de l’établissement où leur père est pris en charge décide de fermer l’unité dans laquelle il a été placé pour le reloger dans l’Ehpad voisin, Cécile et son frère acceptent la proposition d’Hervé de le faire exfiltrer pour qu’il puisse rentrer chez lui, où sa compagne Madeleine s’occupera de lui. L’idée qu’il finisse ses jours dans « ces mouroirs ignobles » que sont devenus les Ehpad leur est insupportable. Au fil des mois et de ses allers-retours entre le Beaujolais et Paris, Paul retisse les liens avec son père, sa sœur Cécile et Adrien, petit frère mal aimé, mal marié et malheureux en ménage, avec lequel « le monde n’avait pas été très hospitalier ». Mais c’est aussi et surtout avec Prudence qu’il renoue. Si sa rencontre avec Bruno Juge avait été « un hasard heureux » dans sa vie professionnelle, il « travaillait avec constance et même avec un certain dévouement au maintien d’un système social qu’il savait irrémédiablement condamné ». Sa mise en disponibilité, qui lui est signifiée pour ne pas parasiter la campagne électorale en cours après qu’une fuite dans la presse a évoqué l’exfiltration de son père, constitue ainsi pour lui une aubaine et une véritable libération. Quelque temps plus tard, à l’occasion d’une consultation médicale qu’il pense de routine, Paul apprend qu’il est atteint d’un cancer, à l’issue incertaine. Celui à qui « l’impermanence », pourtant inhérente à la vie, est insupportable prend soudain conscience que le bonheur retrouvé avec Prudence peut brutalement prendre fin.

« Nous voulons retourner dans l’ancienne demeure/ Où nos pères ont vécu sous l’aile d’un archange/ Nous voulons retrouver cette morale étrange/ Qui sanctifiait la vie jusqu’à la dernière heure2. » Ces vers reviennent en mémoire à la lecture des retrouvailles de Paul avec son père dans la maison familiale du Beaujolais et du temps qu’ils passent, ensemble, en silence. L’accident de ce dernier ranime chez Paul le sentiment de sa propre finitude et la nostalgie d’une foi qui lui reste inaccessible. La vie de l’homme sans Dieu a très tôt tourmenté Michel Houellebecq : il raconte le choc qu’ont représenté pour lui, lorsqu’il avait 15 ans, la lecture de Pascal, la puissance mais aussi la violence de son propos sur la solitude de la mort et le vide, le « silence de ces espaces infinis ». Après cela, précise-t-il, « toute la douleur du monde était prête à s’engouffrer en moi3 ». S’il a longtemps espéré, sans succès, une possible conversion, Houellebecq reconnaît y avoir renoncé. Même s’il a, comme Pascal, une vision tragique de l’existence, il pense que seul le sens du devoir peut maintenir en vie et dit croire « à la possibilité du royaume restreint. Je crois à l’amour4 ».

Paul est un peu à son image : il pénètre de temps à autre dans une église, à la recherche d’une révélation qui ne vient pas. Cécile est, elle, croyante, ce qui suscite chez son frère admiration mais aussi agacement, notamment lorsque la perspective d’une mort prochaine et la certitude de ne laisser aucune trace dans la mémoire des hommes provoquent en lui « un mouvement de haine à l’égard de ses sottes croyances  ». Il trouve cependant une forme de consolation auprès de sa famille et surtout dans son couple reconstitué, ces deux ultimes « îlots de communisme primitif dans une société libérale5 ». Dans l’univers romanesque de Michel Houellebecq, « il existe une réconciliation possible avec le monde, une communion : l’amour. Sa possibilité dépend de l’existence de certaines femmes qui, échappant au triomphe de l’intérêt et de l’utilité, restent capables d’un don désintéressé et tout spécialement de s’offrir elles-mêmes6 ». Michel Houellebecq a toujours considéré que les femmes étaient dotées, beaucoup plus que les hommes, de bonté et de compassion et qu’elles étaient capables, par l’espérance qu’elles transmettent, de donner accès à un état de bonheur, proche de la transcendance. Il y a dans Anéantir de magnifiques portraits de femmes – Cécile, Madeleine, l’aide-soignante d’Édouard et l’extraordinaire Prudence – consolantes, empathiques et aimantes. Les deux cents dernières pages d’Anéantir racontent de façon bouleversante comment Prudence, à défaut de vivre la souffrance de Paul, lui offre son amour et sa sollicitude. « Nous n’étions pas tellement faits pour vivre, n’est-ce pas ? » lui demande Paul. « Ils avaient eu de la chance, beaucoup de chance. Pour la plupart des gens, la traversée était, du début à la fin, solitaire.  »

  • 1. Victor Castanet, Les Fossoyeurs. Révélations sur le système qui maltraite nos aînés, Paris, Fayard, 2022.
  • 2. Michel Houellebecq, La Poursuite du bonheur, Paris, La Différence, 1991.
  • 3. Caroline Julliot et Agathe Novak-Lechevalier (sous la dir. de), Misère de l’homme sans Dieu. Michel Houellebecq et la question de la foi, Paris, Flammarion, 2022.
  • 4. M. Houellebecq, Interventions 2020, Paris, Flammarion, 2020.
  • 5. M. Houellebecq, Les Particules élémentaires, Paris, Flammarion, 1998.
  • 6. Yann Raison du Cleuziou « Une impossible conversion ? Michel Houellebecq, la sacramentalité des femmes et l’obsolescence du catholicisme », dans C. Julliot et A. Novak-Lechevalier (sous la dir. de), Misère de l’homme sans Dieu, op. cit.
Flammarion, 2022
736 p. 26 €

Bénédicte Chesnelong

Jusque récemment avocate au barreau de Paris, elle a également travaillé pour la Commission environnement du Parlement européen et effectué plusieurs missions d’enquête pour la Fédération internationale des droits de l’homme, le Conseil de l’Europe et les Nation unies, notamment dans les Balkans...

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