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Notes de lecture

Dans le même numéro

Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier

avril 2021

Le bourg de La Bassée, près duquel se déroule l’action de ce remarquable et captivant roman de Laurent Mauvignier, serait, s’il existait, l’un de ceux de cette France dite périphérique, frappée par la désindustrialisation, que désertent les jeunes qui partent vers les métropoles pour y chercher du travail et où ne subsistent que les plus âgés, les plus démunis et fragiles, entre emplois précaires, chômage, aides de l’État et grande pauvreté. La campagne environnante, avec ses usines désaffectées, ses pavillons décrépis et, plus loin, au milieu des champs de céréales, ses hameaux perdus, quasi abandonnés, n’attire pas les estivants. Quelques petites exploitations agricoles continuent d’y survivre. L’auteur, issu d’un milieu ouvrier, connaît bien cette France des pauvres, des humiliés qui traverse toute son œuvre mais, selon lui, « des oubliés, des gens enfermés et meurtris, [il y en a] dans tous les milieux sociaux, dans toutes les réalités possibles de la vie1 ».

Patrice Bergogne a 47 ans. Depuis des générations, chez les Bergogne, on travaille la terre : à la mort du vieux Bergogne, Patrice s’est endetté pour racheter à ses deux frères leurs parts dans la ferme familiale ou ce qu’il en reste : « Quelques champs, la dizaine de vaches, le lait qu’[il] fournit à la laiterie qui fabrique du beurre et du fromage – pas de quoi vivre, mais assez pour ne pas mourir. » Celle-ci se trouve, non loin de La Bassée, dans le hameau de L’Écart des Trois Filles Seules. Patrice vit là avec sa femme Marion et leur petite fille Ida. Dans le hameau, deux autres maisons. L’une, vide, est à vendre depuis longtemps ; l’autre est celle de Christine, une sexagénaire excentrique, un peu sauvage, aux cheveux orange, toujours vêtue de couleurs flamboyantes, qui est venue s’installer, après avoir quitté Paris il y a des années, dans ce trou perdu pour continuer d’y peindre. C’est le vieux Bergogne qui lui a vendu la maison. Pour Patrice, Christine est un « visage de son enfance » ; il sait qu’il pourra toujours compter sur elle.

Tous les jours, en fin d’après-midi, Ida se rend chez elle, à son retour de l’école. La petite fille aime ces moments partagés avec celle qu’elle nomme tatie Christine et son chien Radjah. Ensemble, après le goûter, elles dessinent, peignent, en écoutant de la musique. Les relations de Christine avec Marion sont, elles, plus difficiles. Les deux femmes s’observent et se méfient l’une de l’autre. Si différentes, même si elles ont en commun un caractère bien trempé. Patrice n’en était pas revenu que Marion, cette femme si jolie et intelligente, d’une trentaine d’années, rencontrée via Internet, lui ait, après leurs premières rencontres, aussitôt parlé mariage. Il n’aurait jamais osé le lui proposer. Et tant pis s’il s’endette pour faire plaisir à Marion et si Christine le lui reproche. Pourtant, leur vie de couple est vite devenue une morne routine. Marion n’a pour lui aucun de ces gestes qu’il attend. Parfois, il la comprend, dégoûté qu’il est de ce corps trop lourd qui l’encombre. Chaque soir, elle rentre tard de l’imprimerie où elle travaille, avale le dîner que Patrice a préparé pour eux trois. Celui-ci voudrait bien que la conversation s’engage, mais ses mots tombent aussitôt dans le vide, sans que Marion ne semble leur prêter attention. Elle monte ensuite coucher Ida et lui lire un conte tiré des Histoires de la nuit. « Il [les] entendra à l’étage et sans trop savoir pourquoi quelque chose le blessera, il les entendra rire toutes les deux […], quelque chose le renverra à la sensation d’être exclu, peut-être déjà oublié ou inutile. »

Mais ce jour-là, Marion a 40 ans. Patrice a tout prévu pour que la fête et la surprise de sa femme soient plus belles que jamais. Il a mis Christine et Ida dans la confidence, sorti les guirlandes et le beau service en porcelaine hérité de son arrière-grand-mère, avec ses oiseaux-lyres peints à la main. L’après-midi, pendant que Christine préparera les gâteaux, il ira chercher en ville le cadeau qu’il a choisi pour sa femme, reviendra tôt pour finir de préparer avec Ida la table et le repas. Il enverra aussi un message aux deux collègues de Marion avec lesquelles elle va danser le vendredi soir, pour leur rappeler qu’on les attend pour le dessert…

En fin d’après-midi, tout semble soudain se dérégler. Une succession d’incidents sème le trouble et l’inquiétude chez ceux qui étaient tout à la joie des préparatifs de la fête. Enfin, l’irruption soudaine dans la soirée de trois hommes, dont nul ne paraît savoir qui ils sont, la nuit qui avance, le mystère qui s’épaissit et la tension qui monte instillent progressivement la peur. Les visiteurs du soir lèvent peu à peu le voile sur le sombre passé de l’un des habitants du hameau. Qui sont-ils et que veulent-ils ? Le roman rural et social se mue, au fil des pages, en un thriller dans lequel la violence, l’effroi et la tragédie s’installent.

Le grand art de Mauvignier est, plus que par les dialogues dont il est économe, mais par ses phrases qui s’étirent et se dilatent, qu’il travaille admirablement, en jouant sur la temporalité de la narration, au gré des lieux, des événements et de leur perception par ses personnages, de nous donner à voir la vie de chacun d’eux. Il nous fait partager leurs forces et leurs fragilités, leur part d’ombre, leurs peurs, mais nous fait surtout pénétrer dans le secret de leur histoire, de leurs pensées et de leur cœur. Et c’est précisément cette effraction dans le plus intime de chacun, que la condition humaine ne nous permet pas, qui fait l’intérêt et la grandeur de la littérature. Dans ses Essais, Virginia Woolf souligne l’infirmité dont souffrent les personnages de Walter Scott, malgré l’admiration qu’elle porte à cet écrivain : « C’est seulement quand ils parlent qu’ils sont vivants, car il est inconcevable qu’ils se soient jamais assis pour penser, et, pour ce qui est de fouiller dans leurs esprits, ou de tirer des inférences de leur conduite. […] C’est par leur parole et par leurs actes – c’est ainsi que nous les connaissons. Mais jusqu’où, alors, pouvons-nous connaître les gens si nous savons seulement qu’ils disent ceci et font cela, s’ils ne parlent jamais sur eux-mêmes, et si leur créateur les laisse aller sur leur chemin dans une indépendance complète vis-à-vis de sa supervision ou de son interférence2 ? »

Jamais sans doute Laurent Mauvignier n’aura été au plus près de ce qui constitue la qualité première d’un grand roman : « Comment rendre compte de ce que chacun est seul, oui, avec les autres ?, se demande-t-il. Si j’aime si profondément le roman, c’est qu’il est par essence humain – je ne dis pas humaniste – humain, oui, parce qu’il met l’expérience humaine au centre de tout, y compris dans sa noirceur et sa banalité. C’est pour cette raison que tout roman est profondément politique : il donne un nom à chacun3. »

  • 1.« Laurent Mauvignier répond aux questions de Michel Murat » [en ligne], Revue critique de fixxion française contemporaine, no 3, 2011.
  • 2.Cité dans Jean-Louis Chrétien, Conscience et roman, I. La Conscience au grand jour, Paris, Éditions de Minuit, 2009.
  • 3.Laurent Mauvignier, « Regarder la mort en face », Le Monde, 17 novembre 2015.
Éditions de Minuit, 2020
640 p. 24 €

Bénédicte Chesnelong

Jusque récemment avocate au barreau de Paris, elle a également travaillé pour la Commission environnement du Parlement européen et effectué plusieurs missions d’enquête pour la Fédération internationale des droits de l’homme, le Conseil de l’Europe et les Nation unies, notamment dans les Balkans...

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