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Notes de lecture

Dans le même numéro

L’enfer numérique de Guillaume Pitron

Voyage au bout d’un like

janv./févr. 2022

Même si le constat irritera les tenants du tout-numérique, dans lequel ils voient l’un des outils majeurs pour atteindre les objectifs de réduction des gaz à effet de serre, le numérique pollue. Malgré ses émissions de gaz à effet de serre estimées actuellement à 3, 7 % des émissions globales et qui pourraient doubler d’ici 2025, l’industrie numérique comme source de pollution demeure « un angle mort de la pensée politique » selon Guillaume Pitron.

Son dernier livre nous plonge dans l’univers très matériel du cloud où sont conservées nos données et auxquelles l’accès nous est donné via Internet : les ressources énergétiques que le fonctionnement de cette infrastructure, terrestre mais aussi sous-marine, exige sont considérables, à l’insu de la plupart des internautes et notamment de cette « génération climat » à la pointe de la lutte contre le réchauffement climatique, sans doute la plus dépendante des divers outils numériques. L’auteur explique les répercussions significatives sur le climat qu’a l’industrie numérique, qui pourraient, si l’on n’y prend garde, rapidement devenir préoccupantes. C’est à cette « génération climat » que l’auteur destine le fruit de cette enquête passionnante, menée d’est en ouest ces trois dernières années.

Aux effets désastreux, détaillés dans un précédent ouvrage, qu’ont sur l’environnement les conditions d’extraction des métaux rares qui entrent dans la fabrication des outils numériques, des plus simples comme les smartphones jusqu’aux plus sophistiqués1, s’ajoutent ceux liés au traitement des déchets qu’elles engendrent et, avant cela, aux besoins énergétiques que requièrent le fonctionnement des technologies de l’information et de la communication : celles-ci consomment actuellement 10 % de l’électricité mondiale, soit l’équivalent de cent réacteurs nucléaires, et cette consommation, qui croît de 5 à 7 % par an, pourrait atteindre 20 % en 2025 si rien n’est fait pour la ralentir. Autant dire que la pandémie n’y a pas vraiment contribué : le recours aux technologies de l’information et de la communication durant cette période s’est accru dans des proportions très importantes, allant jusqu’à instaurer de nouveaux modes de vie très dépendants du numérique, qui perdureront probablement dans le « monde d’après ». Et quand on sait qu’en ce domaine, la course à l’immédiateté et à la recherche de toujours plus de performance est telle que les progrès se mesurent à l’ampleur de l’« effet rebond », soit la hausse de consommation qu’ils induisent, on peut craindre que la modération dans l’usage de ces outils ne soit pas à l’ordre du jour.

« Le numérique, explique Guillaume Pitron, agit comme un catalyseur de la fabuleuse accélération économique et technologique actuelle. » Si la voiture connectée devrait aider à réduire les trajets et donc à moins polluer, sa technologie équivaut à embarquer à son bord deux cent cinquante navettes spatiales et nécessitera en 2030, selon McKinsey, quelque 300 millions de lignes de code, de quoi engendrer une augmentation plus qu’une réduction des émissions. L’Internet des objets, le déploiement de la 5G – « colonisation de l’homme par la machine », selon l’un des experts interviewés par l’auteur –, le recours aux algorithmes dans nombre de secteurs de la vie économique et notamment financière sont autant de raisons de redouter les effets néfastes pour la planète d’une numérisation à marche forcée. Selon Guillaume Pitron, « l’alliance entre robots et industries réchauffant le climat est, à ce jour, systémique ».

Les data centers qui se multiplient à travers le monde, sur des terrains toujours plus vastes, exigent de l’eau et de l’électricité en quantités vertigineuses. Pour réduire leur consommation de ces ressources indispensables à la conservation des données, les Gafam recherchent régulièrement des espaces où héberger celles-ci dans les régions septentrionales où la température reste plusieurs mois durant très largement en dessous de zéro et où l’eau est abondante. Facebook a ainsi investi 500 millions d’euros dans la construction d’un data center au nord de la Suède, le long du Luleälven, et Microsoft a opté pour un data center sous-marin, au large des îles Orcades, au nord de l’Écosse.

Le fond des mers est quant à lui sillonné par plus d’un million de kilomètres de câbles, véritables « autoroutes du Net  », dans l’implantation desquels les Gafam – mais aussi des pays comme la Chine, désireux de se découpler des Occidentaux – investissent également. Facebook a récemment célébré l’achèvement de son nouveau câble, baptisé « Amitié », reliant sur plus de 6 000 km la côte est des États-Unis à la Grande-Bretagne et à la Gironde. Les données acheminées via ce câble seront ensuite stockées dans plusieurs data centers dont la construction est en cours dans la région bordelaise. Si l’économie numérique est énergivore, la stratégie de ses grands acteurs est aujourd’hui d’afficher une conduite écoresponsable qui se traduit par des investissements dans les énergies renouvelables, mais surtout par l’achat de ces « crédits d’énergie verte », lancés à la fin des années 1990 aux États-Unis et introduits au début des années 2000 au sein de l’Union européenne. Ainsi, Netflix, qui génère 15 % du trafic mondial sur Internet, peut aujourd’hui se prévaloir d’une neutralité carbone.

Au-delà de ses enjeux économiques, ce sont aussi des enjeux géopolitiques qui sous-tendent cette course effrénée à la numérisation globale. La Russie et surtout la Chine l’ont bien compris. En prenant part au financement de l’important projet de câble Arctic Connect, lancé en 2019 par le finlandais Cinia, qui reliera, via la Norvège, le Royaume-Uni, la Chine, la péninsule de Kola en Russie et le Japon, Moscou sait pouvoir conforter sa stature numérique. En lançant en 2015 sa « route de la soie de la communication », l’un de ses plus ambitieux projets de câbles sous-marins, « Peace », mais aussi avec l’extension des BATX2, la commercialisation à travers le monde de ses technologies de surveillance et le renforcement de sa propre infrastructure de communication afin de veiller à sa sécurité intérieure, la Chine affiche sa stratégie de conquête du monde et d’une souveraineté numérique. Comme l’écrit l’auteur, « Pékin a parfaitement compris que les divertissements numériques ne seront au xxie siècle que la continuation de la guerre par d’autres moyens. Nous allons consommer toujours davantage de contenus digitaux parce que les données sont le nouveau carburant de ces éternels moteurs de l’histoire que l’on appelle la quête de puissance, de prestige et de prospérité auxquels la Chine et ses rivaux aspirent. »

Loin de se poser en prophète de catastrophes à venir, Guillaume Pitron nous ouvre les yeux sur ce que notre mode de vie actuel, bouleversé par la rapidité des évolutions technologiques de ces vingt dernières années, implique pour notre avenir et les voies qui nous sont offertes pour bâtir un monde socialement, économiquement et politiquement durable. Selon la représentante de l’organisation non gouvernementale Digital for the Planet, il nous faut passer au « numérique des Lumières ». La lecture de L’Enfer du numérique, livre aussi saisissant que nécessaire, ne peut que nous y aider.

  • 1. Voir Guillaume Pitron, La Guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique, préface d’Hubert Védrine, Paris, Les Liens qui libèrent, 2018.
  • 2. Les BATX sont les géants de l’Internet chinois : le moteur de recherche Baidu, la vente en ligne Alibaba, les messageries Tencent et les produits électroniques Xiaomi. Ils totalisent 1 885 milliards de dollars de valeur commerciale.
Les Liens qui libèrent, 2021
352 p. 21 €

Bénédicte Chesnelong

Bénédicte Chesnelong est avocate au barreau de Paris, spécialisée en droit des affaires et droit pénal international. Ayant commencé sa carrière dans le cabinet de Robert Badinter, elle a par la suite travaillé pour la Commission environnement du Parlement européen, le Conseil de l’Europe et les Nations Unies, notamment comme chargée de mission au Kosovo.…

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L’amour des marges. Autour de Michel de Certeau

Comment écrire l’histoire des marges ? Cette question traverse l’œuvre de Michel de Certeau, dans sa dimension théorique, mais aussi pratique : Certeau ne s’installe en effet dans aucune discipline, et aborde chaque domaine en transfuge, tandis que son principal objet d’étude est la façon dont un désir fait face à l’institution. À un moment où, tant historiquement que politiquement, la politique des marges semble avoir été effacée par le capitalisme mondialisé, l’essor des géants du numérique et toutes les formes de contrôle qui en résultent, il est particulièrement intéressant de se demander où sont passées les marges, comment les penser, et en quel sens leur expérience est encore possible. Ce dossier, coordonné par Guillaume Le Blanc, propose d’aborder ces questions en parcourant l’œuvre de Michel de Certeau, afin de faire voir les vertus créatrices et critiques que recèlent les marges. À lire aussi dans ce numéro : La société française s’est-elle droitisée ?, les partis-mouvements, le populisme chrétien, l’internement des Ouïghours, le pacte de Glasgow, et un tombeau pour Proust.