Je te laisse dormir d'Edith Bruck

Traduit par René de Ceccatty

Edith Bruck décrit avec franchise la perte de repères de son mari, ses différents états – de l’agressivité à la tendresse, de la détresse liée à la désorientation à de brefs moments de lucidité – qui ne manqueront pas d’évoquer des situations vécues aux familiers de cette maladie.


Après le succès du Pain perdu1, témoignage d’une rescapée de la Shoah, les Éditions du sous-sol et René de Ceccatty poursuivent leur entreprise de traduction de l’œuvre de l’écrivaine italienne d’origine hongroise Edith Bruck en reprenant deux de ses livres, L’Hirondelle sur le radiateur (2017) et celui qui donne son nom à ce recueil (2019). Le cinéaste et poète Nelo Risi (1920-2015), avec qui Edith Bruck fut mariée et dont elle partagea la vie pendant soixante ans jusqu’à son dernier souffle, est au cœur de ces deux récits autobiographiques.

L’Hirondelle sur le radiateur peut se lire comme le récit émouvant d’une « aidante », comme l’appelle aujourd’hui le langage administratif, envers un proche atteint de la maladie d’Alzheimer. Edith Bruck décrit avec franchise la perte de repères de son mari, ses différents états – de l’agressivité à la tendresse, de la détresse liée à la désorientation à de brefs moments de lucidité – qui ne manqueront pas d’évoquer des situations vécues aux familiers de cette maladie. Au fil de son récit, elle se remémore aussi des épisodes de leurs vies respectives et communes. Si l’écrivain britannique B. S. Johnson avait proposé une version fictionnelle et intérieure de la vieillesse dans son roman House Mother Normal (1971), le livre d’Edith Bruck s’appuie sur une expérience vécue et saisie depuis l’extérieur. De ce fait, de nombreux dialogues entre elle et son mari composent le livre. Ces échanges entre Nelo et Edith, qui peuvent sembler par moments surréalistes – avec des interrogations presque enfantines sur l’actualité, par exemple –, sont souvent éprouvants pour la seconde, mais s’apparentent aussi à de vraies déclarations d’amour de la part de Nelo, pourtant réservé tout au long de sa vie dans l’expression de ses sentiments à l’égard de sa femme. Malgré l’ambivalence des émotions ressenties par Edith Bruck durant les dernières années de son mari, en particulier lors de certaines de ses crises, on ne peut qu’être admiratif de son attitude et de sa volonté de le garder à ses côtés.

Je te laisse dormir est une longue lettre adressée par Edith Bruck à son défunt mari et s’inscrit dans son travail de deuil. L’absence du compagnon d’une vie est durement ressentie, et nul doute que l’écriture lui permet de la sublimer. Comme les deux épigraphes du livre l’annoncent clairement, il s’agit pour l’écrivaine de prolonger la conversation avec son mari. Elle cite d’ailleurs ses lettres ou encore certains de ses poèmes, comme pour éviter que sa missive ne tourne au monologue. Comme dans son précédent récit, elle convoque leurs souvenirs – notamment ceux, douloureux, de son expérience dans les camps – et aborde leur relation asymétrique, entre la liberté revendiquée par Nelo et la dévotion d’Edith pour son mari malgré les infidélités de celui-ci. Edith Bruck offre ainsi un récit très émouvant sur le dit et le non-dit au sein d’un couple et, in fine, un portrait croisé de leurs deux personnalités. Une façon de continuer leur vie commune par-delà la mort : « Laisse-toi vivre en moi tant que je pourrai voir la lumière, le soleil, les fleurs, les arbres, les quelques personnes qui me sont chères.  »

  • 1. Voir Benjamin Caraco, « Edith Bruck, sans prier Dieu », Esprit, avril 2023.
Éditions du sous-sol, 2023
320 p. 22,50 €