Lütten Klein : vivre en Allemagne de l’Est. Une société en transition de Steffen Mau

Traduit par Christophe Lucchese, préface de Nicolas Offenstadt

Le livre de Steffen Mau constitue une synthèse de l’abondante bibliographie liée à la réunification et s’appuie à la fois sur ses souvenirs personnels et sur une enquête dans son ancien quartier, menée de 2017 à 2019.


Le succès du Pays disparu. Sur les traces de la RDA (Stock, 2018) et d’Urbex RDA (Albin Michel, 2019), par l’historien Nicolas Offenstadt, a donné au lectorat français un aperçu des problématiques mémorielles en Allemagne de l’Est. Lütten Klein : vivre en Allemagne de l’Est du sociologue allemand Steffen Mau offre une vision globale de la société est-allemande avant et après la réunification. La traduction de son livre est la bienvenue pour comprendre cet espace à l’heure où le parti d’extrême droite AfD y trouve un écho électoral croissant et, plus largement, pour appréhender la mécanique de la montée du populisme de droite en Europe.

Trente ans après la réunification, force est de dresser un bilan en « demi-teinte » et « contradictoire  » de cet événement politique qui fit irruption dans la trajectoire de millions d’Allemands de l’Est. Steffen Mau propose de retenir le terme de « fracture sociale » pour le caractériser : invisible de l’extérieur, celle-ci est pourtant à l’origine de malformations sociales et mentales pour cette société. En dépit de nombreuses avancées positives, sur lesquelles l’auteur ne s’attarde pas, la réunification a aussi engendré son cortège d’insatisfactions, toujours présentes, et qui explique la persistance d’une divergence sur de nombreux sujets entre les deux Allemagnes.

Homogène à la fois socialement et ethniquement, l’ex-RDA a encaissé, après 1989, le choc socio-économique de la société de consommation alors que ses habitants n’y étaient guère préparés. À l’échelle de la nouvelle Allemagne, sa population se retrouve rapidement en bas de la hiérarchie sociale, le phénomène étant accentué par l’importation d’élites ouest-allemandes à l’Est. La stratification sociale s’en est retrouvée figée malgré le rattrapage économique. De là est née une partie du ressentiment et de la fermeture des Allemands de l’Est. Loin de toute « ostalgie », Steffen Mau propose un état des lieux de cette société afin de montrer en quoi nombre de ses problèmes structurels ont été amplifiés lors de la réunification et dans la période qui a suivi. Il estime que les processus à l’œuvre en ex-RDA ne constituent pas une simple histoire allemande mais, au contraire, un « laboratoire » de la « contestation populiste des mécontents et des frustrés ».

Son étude de la transition débute dans les années 1970 et se compose donc de deux parties, avant et après le « tournant ». La première aborde le « quotidien et la structure culturelle de la RDA », en s’appuyant sur sa propre biographie, celle de sa jeunesse dans le quartier de Rostock appelé Lütten Klein, symbolique par son architecture communiste (Plattenbau). Ses « conclusions font état d’une société fortement nivelée, structurée autour du travail, fermée sur elle-même et ethniquement homogène, qui se distingue foncièrement de son pendant ouest-allemand […] Ascension bouchée, engourdissement politique et insatisfaction croissante : vers la fin, la RDA était de surcroît un pays épuisé et lessivé, incapable d’enclencher une nouvelle dynamique ».

Loin d’effacer ces caractéristiques de la RDA finissante, la réunification les prolonge, voire les amplifie. Steffen Mau parle de « dévalorisation socioculturelle », source de perte de confiance vis-à-vis du politique. À cela s’ajoutent le départ vers l’Ouest des habitants les plus qualifiés, de la grande majorité des femmes et une forte baisse de la natalité : « Par le nombre de ses fractures structurelles, la société est-allemande se montre très sensible au ressentiment et à la radicalisation.  »

Le livre de Steffen Mau constitue une synthèse de l’abondante bibliographie liée à la réunification et s’appuie à la fois sur ses souvenirs personnels et sur une enquête dans son ancien quartier, menée de 2017 à 2019. Très agréable à lire, illustré par des photographies de Lütten Klein qui contribuent à incarner la vie en RDA, écrit avec empathie et lucidité, il propose de nombreuses analyses éclairantes sur l’Allemagne de l’Est. Il en va ainsi de l’évolution surprenante de la politique d’enseignement supérieur de la RDA qui, après une ouverture aux enfants d’ouvriers, finit par aller à rebours de la massification universitaire qui a lieu ailleurs en Europe. Le sociologue refuse de considérer l’ancien pays communiste comme un État totalitaire, alors que son histoire est parfois résumée à la Stasi. En effet, de nombreux arrangements existaient avec la population afin de se constituer des poches de liberté, sans compter les avantages fournis par le régime en matière de sécurité socio-économique.

En revanche, l’effondrement de la RDA révèle l’impréparation de la population à une réelle participation à la vie démocratique. En conséquence, les partis ouest-allemands s’importent et plaquent leurs organisations sur la société, conduisant à une distance encore présente à l’égard du politique. L’histoire de la réunification est plus largement celle d’une « rencontre entre une transformation structurelle fondamentale et des épisodes biographiques de précarité à l’échelle de toute la société ». Steffen Mau rappelle le rôle de la Treuhand dans le démantèlement des entreprises d’État de l’Allemagne de l’Est, qui devient par ailleurs le laboratoire de nouvelles politiques sociales de déréglementation pour les travailleurs. Sans aller jusqu’à parler de colonisation, comme l’ont fait certains observateurs, Steffen Mau qualifie de paternaliste l’attitude de l’Ouest et conclut à une « mise en minorité de l’Est ». La volonté de modernisation de l’époque ne prit guère en compte le contexte local.

Concernant le processus de réunification, il estime que la « nouvelle communauté politique ne se forma donc pas au travers de la pratique politique d’une Constitution élaborée en commun, mais abusa – à la manière d’un équivalent fonctionnel – de la carte de l’unité nationale ». Ce choix laisse encore aujourd’hui ses traces. Outre cette insistance sur la nation, les mutations démographiques conduisent à un « environnement de plus en plus dominé par les hommes restés sur le carreau ». Le faible contact avec l’étranger qui prévalait en RDA sert aussi de terreau à la xénophobie. « Après la disparition de la société de RDA et l’obligation de laisser son bagage culturel derrière soi, beaucoup craignent à présent qu’une deuxième vague d’expropriation culturelle ne se produise dans une société plus diverse. » Autant de carburants qui alimentent désormais le succès de l’extrême droite allemande.

Maison des sciences de l’homme, 2021
270 p. 23 €