Marcel Proust. L’adieu au monde juif de Pierre Birnbaum

C’est en fin de connaisseur du contexte [que Pierre Birnbaum] s’attelle à mettre en lumière une série de paradoxes concernant les rapports entretenus par le grand auteur avec les Juifs, leur religion et les antisémites.


À l’occasion du centenaire de la disparition de Marcel Proust, plusieurs livres reviennent sur sa judéité. Après le Proust du côté juif d’Antoine Compagnon (Gallimard, 2022), Pierre Birnbaum aborde son « adieu au monde juif ». Historien et sociologue de la IIIe République et de ses élites, notamment israélites, c’est en fin de connaisseur du contexte qu’il s’attelle à mettre en lumière une série de paradoxes concernant les rapports entretenus par le grand auteur avec les Juifs, leur religion et les antisémites.

Il existe deux côtés chez Proust : celui du père, catholique, et celui de la mère, juive. En conséquence, les conflits de la France de la IIIe République (de l’affaire Dreyfus à la séparation de l’Église et de l’État) se rejouent au niveau personnel chez Proust. Certains de ses textes surprennent : il reprend parfois en partie la rhétorique antisémite et complotiste de l’époque, chère à certains de ses amis, comme Maurice Barrès. Au sujet de l’antisémitisme et des Juifs, « son ambivalence frappe », écrit Birnbaum. Juif seulement par la filiation avec sa mère adorée, Jeanne Weil, il condamne l’antisémitisme d’Édouard Drumont en le pastichant et prend la défense des Juifs. Toutefois, c’est bien le côté catholique qui semble l’emporter chez Proust. Il ne se considère pas comme juif, même si cette part de son identité le trouble. Sa volumineuse correspondance – la principale source utilisée par Birnbaum, qui mobilise a contrario peu son chef-d’œuvre –, certains de ses écrits ou ceux de ses proches en témoignent : « À l’écoute de Marcel Proust, ce sont surtout ses valeurs politiques, sa vision du monde, sa personnalité tiraillée de Juif non juif que ses propres écrits souvent marginalisés révèlent enfin. »

Le mariage de ses parents est célébré civilement. Son père est un médecin en pleine ascension sociale ; sa mère est issue d’un milieu très fortuné, lié à Adolphe Crémieux, un homme politique important dans les années 1870, « Juif d’État par excellence » qui est d’ailleurs le témoin de leur union. Le mariage exogamique de Jeanne Weil signe de facto la fin de son appartenance au monde juif : Marcel et son frère seront baptisés. La correspondance fournie entre mère et fils évoque ainsi très peu le judaïsme et les rares occurrences sont ambiguës. Pour autant, Proust connaît bien le judaïsme et ses traditions, par la fréquentation de sa famille maternelle. Mais l’analyse de nombre de ses écrits sur le sujet confirme pour Birnbaum que le judaïsme « n’est décidément pas “sa” religion. Catholique, Proust l’est corps et âme ». Ses amis sont d’ailleurs le plus souvent non juifs et nobles. Il reste à l’écart des grandes institutions juives et indifférent à l’actualité liée aux Juifs dans le monde (pogroms, naissance du sionisme), à l’exception notable de l’affaire Dreyfus.

Initialement hésitant lors des premières années de l’affaire, Proust s’affirme comme dreyfusard au courant de l’année 1898. Il signe des pétitions et affiche son admiration pour le colonel Picquart, puis pour le capitaine Dreyfus. Ce qui ne l’empêche pas d’organiser des dîners entre dreyfusards et antidreyfusards. Une fois la grâce du capitaine obtenue, il semble se désintéresser de l’affaire. Dans son œuvre littéraire, l’antisémitisme et la violence antijuifs inédite de cette époque n’occupent d’ailleurs qu’une faible place.

Proust entretient plusieurs amitiés avec des auteurs connus pour leur antisémitisme, voire pour le personnifier à leur époque : de Maurice Barrès à Charles Maurras, en passant par Léon Daudet. Ces derniers admirent son œuvre, taisent ses origines juives. Daudet contribue de manière décisive à l’attribution de son prix Goncourt en 1919. L’admiration est le plus souvent réciproque. Proust fréquente également Paul Morand. Louis-Ferdinand Céline est finalement bien seul, parmi ses camarades écrivains d’extrême droite, dans sa dénonciation du style « franco-yiddish tarabiscoté » de l’auteur de la Recherche. Sa correspondance avec ses amis d’extrême droite faiblit cependant durant l’affaire. Elle ne reprend vraiment qu’après celle-ci, et encore davantage après la Première Guerre mondiale, dans le sillage de l’Union nationale. Enfin, en dépit d’accointances littéraires, Proust tient à se démarquer de leurs opinions politiques, tout comme il reste plus largement à l’écart de la politique.

Peu porté sur la Révolution française, réservé sur le suffrage universel, Proust n’en devient pas pour autant royaliste. La violence politique le fait frémir. Sa perception du socialisme, malgré son estime pour Jean Jaurès, est floue. La séparation de l’Église et de l’État lui fait craindre une remise en cause de l’harmonie nationale. À la différence de Léon Blum, un temps proche des mêmes milieux littéraires que Proust, ce dernier n’est pas résolu dans ses idées politiques.

« Proust ne quitte jamais la corde raide. Équilibriste hors pair, il multiplie les oscillations, sa vie constitue un va-et-vient entre volitions antithétiques. » Ainsi conclut Pierre Birnbaum, qui se demande finalement s’il ne faut pas voir dans le goût de Proust pour l’isolement la conséquence de son « impossibilité à trancher ». En tout cas, le grand écrivain nous offre une illustration éloquente de la complexité de la fabrique de l’identité, difficilement réductible à une seule de ses facettes.

Seuil, 2022
352 p. 22 €