Les perfections de Vincenzo Latronico
Traduit par Romane Lafore
Comment nous racontons-nous dans un monde où l’existence numérique tend à devenir la seule manifestation tangible de ce que nous sommes ? Avec Les Perfections, Vincenzo Latronico se réapproprie et réinvestit subtilement Les Choses de Georges Perec. Davantage sous le patronage de ce classique que sous sa contrainte, il porte un regard analytique sur une génération bercée par la technologie, Internet et la mise en scène de soi.
Les Perfections narrent une période de la vie d’Anna et Tom, un couple de jeunes webdesigners italiens expatriés à Berlin. En réalité, leur nationalité et leur poste importent peu : ils sont le symbole de cette génération Erasmus, de ces milléniaux itinérants voulant parcourir le monde et s’émanciper des carcans patronaux. Anna et Tom semblent remplir toutes les cases du bonheur et de la réussite tels qu’ils sont entendus et définis par notre temps. Ils sont deux jeunes créatifs qui ont quitté une Italie vieillissante pour un Berlin vivant et dynamique, où ils occupent un appartement à la décoration soignée dans un quartier en vogue. Leur style de vie reflète un certain idéal contemporain : de nombreux abonnés sur les réseaux sociaux, une situation amoureuse moderne, un intérêt pour la culture, des dîners dans des restaurants branchés et des vernissages d’art contemporain. Comme beaucoup de leurs semblables, ils sont aussi engagés. C’est un engagement toujours sincère, mais qui demeure à moindre coût : quelques publications sur les réseaux sociaux, des pétitions relayées ici et là par courriel et, plus rarement, des distributions alimentaires ou des dons de vêtements. Mais derrière le masque des « perfections » de leur existence se cache possiblement un mal-être plus profond. La vie réelle, la vie vécue est toujours différente de celle qui est mise en scène sur Internet. Très vite, la routine et le conformisme auxquels ils essayaient d’échapper les rattrapent. Les deux protagonistes se sentent peu à peu désabusés et en perte de sens.
À l’instar du début des Choses, celui des Perfections s’ouvre sur un long moment de descriptions strictement matérielles, sans personnages ni vie. Le lecteur visualise l’appartement dans ses moindres recoins, du bow-window au matelas king size, en passant par les exemplaires du New Yorker empilés sur la table basse et les deux postes de travail symétriques. Loin d’être un exercice de style, ce tableau brosse en réalité un cadre social. En décrivant le mobilier et sa disposition, ce n’est pas tant de l’appartement que l’on parle que de ses locataires. Ce meublé est similaire à tant d’autres et devient, aux yeux du lecteur, le moule d’une esthétique milléniale. Du point de vue narratif, le choix du descriptif comme amorce est particulièrement audacieux. Par essence, la description constitue un moment d’arrêt dans l’histoire : le temps se fige pour représenter l’espace. Dans Les Perfections, l’action commence donc par une inaction, présageant savamment la situation des protagonistes. Au milieu d’un cadre de vie et d’une existence aux allures parfaites se dévoile en réalité une vie figée et bercée par le rythme du numérique. Contrairement à Sylvie et Jérôme sous la plume de Perec, Anna et Tom ne sont pas tant victimes des excès de la surconsommation que prisonniers d’un autre mal de leur temps, l’intrication du virtuel et du réel. C’est la source même de leur figement, de leur inaction. Ils sont submergés : « Les images entraient comme une bourrasque par les fenêtres laissées ouvertes en arrière-plan. »
C’est ce mal qui les amène à réfléchir sur leur vie, le sens qu’ils tentent d’en dégager, et qui les pousse à partir, temporairement d’abord, puis définitivement. Après un moment à Lisbonne, trop similaire au quotidien auquel ils voulaient échapper, ils connaissent une période d’errance calamiteuse dans une minuscule maison proche de Noto, en Sicile. Ce moment, brillamment orchestré et mis en scène par Vincenzo Latronico, survient durant l’hiver. C’est l’occasion pour nous de rappeler le rôle fondamental des saisons dans la composition et la structure narrative des Perfections. Cette segmentation suit l’évolution des protagonistes et accompagne les différents moments de leur vie. Elle s’adjoint également d’une habile utilisation des temps : un temps différent pour chaque partie du roman. Nous retrouvons en effet le présent paisible et sublimé de l’amorce ; l’apathie et la tiédeur de l’imparfait – dont le nom même diverge de la « vie parfaite » d’Anna et Tom décrite sur les réseaux sociaux ; puis la distanciation et l’éloignement du passé simple ; enfin le caractère incertain et hypothétique du futur. Et c’est ainsi que « le printemps arrivera ». Le retour d’Anna et Tom à Berlin, qui aurait dû être une véritable renaissance et revêtir des allures de reverdie, sera marqué par une longue monotonie. À la fin de l’été, elle héritera d’une maison de maître surplombant un vaste domaine agricole de la part de son oncle. Seulement « cinq minutes suffiront pour qu’ils prennent leur décision » : ils s’y installeront et en feront une luxueuse maison d’hôtes, dont la promotion s’accompagnera d’un site internet et de publications sur les réseaux sociaux. Preuve que ce que l’on fuit nous poursuit toujours.
Finalement, il serait sans doute injuste d’attribuer uniquement aux Perfections le qualificatif de roman « générationnel », qui l’enfermerait dans un moment chronologique et le restreindrait strictement à ses personnages. Plus que d’une génération ou de personnes, c’est bel et bien d’une époque dont se saisit Vincenzo Latronico. Au-delà de tout jugement, il aborde son thème de manière analytique, à la manière d’un sociologue. Car il ne faut jamais perdre de vue que, derrière le roman, Les Perfections portent un regard sur notre temps.