Iran, la fin du totalitarisme ? de Farhad Khosrokhavar
En revenant sur l’évolution de la République islamique, Farhad Khosrokhavar montre comment un pouvoir en perte d’emprise idéologique s’enferme dans une logique de répression permanente.
Dans un contexte aussi troublé et incertain pour l’Iran que celui qui suit les répressions sanglantes des protestations de la jeunesse iranienne entre décembre 2025 et janvier 2026, ainsi que la guerre engagée par les États-Unis et Israël depuis le 28 février, le nouvel ouvrage du sociologue Farhad Khosrokhavar décrypte la nature paradoxale d’un régime islamique à la fois brutal et fragile.
L’essence même de la théocratie iranienne telle qu’elle existe aujourd’hui – car sa nature a évolué depuis la révolution de 1979 – réside, nous dit l’auteur, dans la notion de « fascisme impotent ». Cet apparent pléonasme s’explique par le fait que, contrairement au fascisme italien et au nazisme, le régime des mollahs n’est jamais parvenu à susciter une adhésion profonde des masses à son univers mental et à coloniser la subjectivité des Iraniens ; au contraire, il est aujourd’hui haï par la majorité d’entre eux. C’est bien cette impuissance qui rend d’autant plus nécessaire, aux yeux du régime, l’usage d’une hyperviolence répressive comme seul moyen d’assurer sa suprématie.
Cette dernière est constitutive de la théocratie depuis sa fondation. Si l’auteur reconnaît qu’elle existait déjà du temps du régime arbitraire du Shah (dont la relative prospérité économique qu’il avait assurée aux classes moyennes suscite une certaine nostalgie de la part des jeunes générations), elle a depuis atteint une tout autre ampleur. Farhad Khosrokhavar en déploie la généalogie, qui s’accouple aux transformations de la nature du régime lui-même. Si la théocratie fondée par l’ayatollah Khomeini s’appuyait sur le pouvoir charismatique de ce dernier et sur une idéologie populiste qui rencontrait un certain écho au sein des masses populaires, il a mué en un pouvoir totalitaire surplombant et coupé des aspirations et des problèmes de ces dernières.
En effet, l’histoire du régime iranien contemporain est celle d’une dégradation constante de la situation économique des classes pauvres et moyennes. Gangréné par une corruption qui, selon l’auteur, « joue un rôle fondamental dans ce dispositif [et] renforce les pouvoirs parallèles qui bénéficient de passe-droits […] cet appareil d’État, taillé sur mesure sous l’ayatollah Khomeini pour assurer la suprématie absolue du Guide suprême sur le système politique », a donné naissance à une « mafia économique et politique » constituée par le corps des gardiens de la révolution islamique. Cet État dans l’État, bras armé du Guide suprême, a réalisé une captation des ressources du pays d’autant plus efficace qu’il contrôle également l’institution judiciaire, dans un pays où le taux de pauvreté a dépassé les 50 % et augmente continuellement.
L’évolution du régime est entremêlée à l’histoire des contestations populaires, réprimées toujours plus sauvagement par un régime incapable de répondre aux besoins économiques du pays et de réaliser les aspirations sociales des Iraniens, et qui soulève, de par son fonctionnement, de nouvelles mobilisations et, en réponse, de nouveaux massacres. Une période de libéralisation et de pacification du régime avait semblé pouvoir se faire jour à l’époque des deux mandats du président Khatami entre 1997 et 2005, avec la tentative d’édification d’un État de droit et la création de nombreux médias indépendants. Mais la répression par les gardiens de la révolution du mouvement étudiant, le 9 juillet 1999, mit au jour la faiblesse du pouvoir présidentiel, dès lors qu’il est en conflit avec celui du Guide suprême. Le régime glissa ainsi vers un totalitarisme à la fois brutal et, au fond, impuissant, qui détient « le record des exécutions per capita dans le monde » et où le massacre des opposants est le trait constant d’une « thanatocratie » dont, au long d’un demi-siècle d’existence, « la mort est demeurée […] l’horizon de sens ».
Ce système idéologique est pourtant en butte à la nouvelle subjectivité des jeunes générations. En effet, l’Iran d’aujourd’hui est marqué par un autre paradoxe : malgré tous les efforts du régime, sa rhétorique religieuse n’a pas empêché la sécularisation de la population et notamment des jeunes diplômés, auprès de laquelle son discours porte d’autant moins qu’il se révèle incapable de répondre à ses aspirations et donc à susciter l’adhésion et la confiance en un clergé d’autant plus illégitime que jugé immoral, vénal et corrompu. L’auteur s’applique à souligner la revendication par la jeunesse iranienne d’un style de vie laïcisé et libéral. Nous comprenons dès lors à quel point la conscience qu’a le régime de la faiblesse de son emprise idéologique explique qu’il recourt d’autant plus à une violence de masse pour ne pas perdre pied.
La seule issue, suggère Farhad Khosrokhavar, semble résider dans l’apparition d’un leader capable de fédérer les énergies de la société civile, d’opposer un mouvement de masse organisé face au régime et de prouver sa capacité à opérer la transition du pouvoir. Or dans les conditions actuelles, une telle figure ne semble pouvoir venir que de la diaspora. Et c’est là que le bât blesse : une aide étrangère serait indispensable pour que ce dernier parvienne à renverser la théocratie iranienne, or la guerre menée par les États-Unis et Israël depuis le 28 février, qui prétend favoriser sa chute, tend au contraire à renforcer la solidarité populaire vis-à-vis du régime. Quelle légitimité aurait un dirigeant s’appuyant sur des puissances ayant occasionné des milliers de morts et des dizaines de milliers de blessés ? À cet égard, même la destruction de toutes les capacités stratégiques régionales du régime ne résoudrait rien, tant qu’il conserve son assise à l’intérieur du pays et que la société civile reste privée de toute capacité d’action matérielle réelle et décisive.