Günther Anders et le principe d’incertitude anthropologique
Les textes réunis dans La Menace nucléaire (Héros-Limite, 2024), bien qu’ils aient été publiés entre 1958 et 1986, sont le miroir de notre monde actuel. Ils témoignent de l’engagement de Günther Anders contre le nucléaire, conséquence de son anthropologie négative, selon laquelle l’homme se définit par l’action.
L’œuvre du philosophe, musicologue et romancier Günther Anders (1902-1992), Günther Stern de son vrai nom, connaît un regain d’intérêt attesté par plusieurs publications récentes. Aujourd’hui encore plus qu’hier, ses textes sont le miroir de notre monde caractérisé par la déshumanisation du quotidien, la marchandisation générale, la destruction de l’environnement et une insécurité généralisée culminant dans la terreur nucléaire que la nouvelle donne géopolitique réactualise. Troublant d’actualité, cet extrait d’une conférence de 1959, « Immoralité à l’âge atomique » : « Aujourd’hui, le rapport entre la guerre et la paix s’est inversé […]. Nous nous trouvons dans un continuum de guerre sur le fond duquel les périodes de paix, si tant est qu’il y en ait, se détachent comme des îlots bien délimités. »
L’actualité d’Anders s’explique en peu de mots : « Il y a une règle selon laquelle les événements qui n’ont pas été assimilés sont condamnés à rester présents, une façon de punir, pour ainsi dire, cette omission ; ils ne sont pas autorisés à appartenir au passé1. » Parmi ces événements, le bombardement atomique d’Hiroshima le 6 août 1945 est « un saut d’un nouveau genre ». Depuis ce jour, « nous sommes devenus tout-puissants sur le mode négatif. Mais que nous puissions être anéantis à l’instant même, cela signifie également que depuis ce même jour, nous sommes totalement impuissants ». Depuis, notre statut métaphysique a changé : « Nous sommes passés du rang de “genre des mortels” à celui de “genre mortel”. »
D’accidents en fausses alertes, les near miss – soit les moments où il s’en est fallu de peu pour que l’apocalypse ne se réalise – se succèdent. On continue de minimiser les conséquences des catastrophes nucléaires malgré les leçons de Tchernobyl (1986) et Fukushima (2011)2 ; on ignore que l’assainissement des sites hautement contaminés de Hanford (États-Unis) et de Mayak (Russie) est en grande partie resté au point mort ; enfin, on feint d’oublier qu’une technologie vendue comme « sûre » peut être défaillante. Seule l’horloge de la fin du monde (Doomsdays Clock) semble prendre la mesure de l’imminence du danger : minuit moins 90 secondes depuis janvier 2023. Mais qui connaît cette horloge ? Pour le dire avec les mots de Jean-Pierre Dupuy, « nous ne croyons pas ce que nous savons3 ». La « renaissance du nucléaire » qui tend à s’imposer surfe sur cette vague.
Dans le sillage de l’essai « Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à l’apocalypse »4, Anders rassemble dans La Menace nucléaire des textes d’intervention écrits entre 1958 et 1967. L’intention de l’auteur est de démontrer en 1972, date de la première parution en allemand, que l’histoire ne dément pas son diagnostic. La présente réédition réitère ce même geste en faisant figurer en annexe trois textes (de 1958, 1977 et 1983) illustrant l’engagement d’Anders contre le nucléaire, suivis d’un entretien paru en 1986.
La Menace nucléaire démontre la thèse radicale de l’auteur : « La politique se déroule à l’intérieur de la situation atomique5. » On connaît sa thèse centrale sur l’obsolescence généralisée : le travail comme les produits, les machines comme les idéologies sont périmés ; l’avenir, l’histoire, les valeurs, l’espérance sont irrémédiablement désuets. Le futur, « irradié », reste un présent surexposé dont on ne veut rien savoir. Ce refus relève du « décalage prométhéen » entre ce que nous savons et ce que nous croyons, entre la capacité de produire et celle de nous représenter ses effets.
Parmi « les racines de l’aveuglement face à l’apocalypse », Anders insiste sur la signification du niveau de vie d’une société d’abondance : « Nous vivons dans un monde où tout nous est présenté, où tout est présent pour nous, dans un monde sans manque. » Ainsi, c’est l’absence de manque qui barre l’accès au « pas encore ». Notre perception de l’avenir – notamment la peur de l’avenir, y compris la peur de la menace nucléaire – en devient atrophiée. D’où l’importance de rappeler l’anthropologie négative formulée par l’auteur dans les années 1930, qui seule permet de donner à l’avenir un futur.
Günther Anders a systématiquement refusé les chaires d’université qu’on lui a plusieurs fois proposées, tout comme il s’est opposé à une philosophie formulée dans un style qui ne serait accessible qu’aux seuls philosophes. Aussi, l’essentiel de ses textes relève d’une « philosophie de l’occasion », centrée sur les séismes du xxe siècle. Ceci explique en partie pourquoi sa contribution à une anthropologie de la philosophie n’a pas été appréciée à sa juste valeur. L’Artifice humain permet de corriger cette distorsion en réunissant deux articles publiés initialement dans Recherches philosophiques entre 1934 et 19366. Le premier présente une conférence de 1929, traduite par Emmanuel Levinas : « Une interprétation de l’a posteriori » précise la situation existentielle de l’être humain comme étant détaché de la nature. Cette distance constitutive résulte du fait « que l’homme n’est pas dans le monde tout naturellement, qu’il y est étranger, qu’il en est détaché et libre ». Cette distance au regard de la nature et donc aussi du monde animal permet d’envisager, après coup, un autre monde : « Le monde dont l’offre concordait avec la demande de l’animal et où l’animal était parfaitement équilibré, est au-dessous de la demande et des prétentions impossibles de l’homme : mais il est capable de combler cette insuffisance après coup (un après-coup conditionné a priori). Il est taillé pour un monde qui n’existe pas ; mais il est à même de le rattraper, de le réaliser après coup. »
L’anthropologie négative d’Anders est caractérisée par cette non-fixité – une idée que développera l’anthropologue Arnold Gehlen dans son maître ouvrage en 19407. Autant on s’éloigne ici de l’être-au-monde que formule Heidegger dans Être et temps (1927), autant on se rapproche du principe d’indétermination ou de la relation d’incertitude formulée à la même époque par la physique quantique. D’où le sous-titre du deuxième texte, « Essai sur la non-identification », qui renvoie à un principe d’incertitude anthropologique. Les essais et pamphlets andersiens trouvent leur ancrage dans cette anthropologie négative pour laquelle « l’artificialité est la nature de l’homme et son essence est l’instabilité. Les constructions pratiques de l’homme, mais tout autant ses facultés théoriques de représentation, témoignent de son abstraction. Il doit, mais aussi il peut faire abstraction du fait que le monde est tel qu’il est ; car il est lui-même un être “abstrait” : non seulement partie du monde (c’est de cet aspect que traite le matérialisme) mais il est aussi “exclu” de lui, “non de ce monde” ». Par là, l’abstraction devient une catégorie anthropologique fondamentale permettant d’envisager de nous libérer d’un « Ici-précisément » dont nous sommes encore prisonniers « malgré le nombre incalculable des fragments du monde qui ne sont pas encore réalisés ».
Retenons non seulement que toute stabilité ne peut être que temporaire mais aussi que l’instabilité s’oppose à toute définition identitaire univoque et invite au permanent dépassement de soi, comme le souligne Christian Dries dans un long essai accompagnant l’édition allemande de L’Humain étranger au monde8. En conclusion à son article consacré à la liberté, Anders précise, dans les pas de Hannah Arendt : « Ce qui s’oppose à la définition de l’homme n’est donc pas un irrationnel mais le fait de l’action humaine. L’action par laquelle l’homme se définit sans cesse en fait, par laquelle il détermine ce qu’il est à chaque occasion. »
- 1. Günther Anders, Le Rêve des machines, trad. Benoît Reverte, Paris, Allia, 2022, p. 16. Il s’agit de la première lettre adressée le 6 août 1960 au pilote de l’US Navy Francis G. Power, alors détenu en URSS.
- 2. Voir notamment Kate Brown, Tchernobyl par la preuve. Vivre avec le désastre et après, trad. Cédric Weis et Marie-Anne de Béru, Arles, Actes Sud, coll. « Questions de société », 2021 ; et Arnaud Vaulerin, La Désolation. Les humains jetables de Fukushima, Paris, Grasset, 2016.
- 3. Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Paris, Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2002, p. 142.
- 4. G. Anders, « Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à l’apocalypse » [1956], L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, trad. Christophe David, Paris, L’Encyclopédie des nuisances/Ivrea, 2002, p. 261-361.
- 5. G. Anders, L’Obsolescence de l’homme, t. II, Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle [1955-1979], trad. C. David, Paris, Fario, 2011, p. 9.
- 6. G. Anders, L’Artifice humain. Pour une anthropologie « négative », préface de Ubaldo Fadini, Paris, Eterotopia France, coll. « Rhizome », 2020. On retrouve ces textes dans G. Anders, L’Humain étranger au monde. Une anthropologie philosophique, trad. Annika Ellenberger, Perrine Wilhelm et C. David, Paris, Fario, 2023.
- 7. Arnold Gehlen, L’Homme. Sa nature et sa position dans le monde [1950], trad. Christian Sommer, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 2021.
- 8. Christian Dries, « Nachwort. Von der Weltfremdheit zur Antiquiertheit des Menschen. Günther Anders’ negative Anthropologie », dans Günther Anders, Die Weltfremdheit des Menschen. Schriften zur philosophischen Anthropologie, Munich, Beck, 2018, p. 437-535. Ce texte est absent de la version française (L’Humain étranger au monde), qui a cependant l’avantage de proposer des textes d’Anders ne figurant pas dans l’édition allemande.
La Menace nucléaire
Günther Anders
Traduit par Christophe David, préface d’Alexandre Chollier