Laisser passer le vent entre les mots
Dans Chant pour Europe (Artaud, 2024), mêlant voyage réel et voyage imaginaire, Paolo Rumiz trempe sa plume dans l’encrier des nuits de la Méditerranée. Ses vers sont écrits au rythme des vagues, des vents et des voix pour rappeler une tradition d’hospitalité.
« Montagnes azurées. Aube cristalline. Le vieux bois lève l’ancre, s’étire, vibre, bâille, grince, puis fend une eau plate, immobile, turquoise. » Bienvenue à bord de la Moya, un voilier irlandais de légende : « Je suis née sous l’avant-dernier Édouard, dans le chantier naval Crossfield aux environs d’Arnside, en 1910. Me voici, j’ai survécu à deux guerres mondiales, à l’écroulement d’un empire, au vandalisme, à l’ignorance et à la médiocrité d’une époque arrogante. J’ai survolé deux cent mille milles de fonds sous-marins et cela fait un siècle que je suis armée. »
Dans son Chant pour l’Europe, mêlant habilement voyage réel et voyage imaginaire, mythe et réalité, passé et présent empreints de tragédies, le scrittore viaggiatore se fait corsaire ; d’île en île, Paolo Rumiz trempe sa plume dans l’encrier des nuits de la Méditerranée – mer ivre de vie comme de morts. En poupe, un pavillon plein d’étoiles, Moya file au large se jouant des frontières, remonte le temps naviguant au près serré du présent. Entre Asie et Occident, des côtes du Liban à celles de la Calabre, en passant par Marmaris, Kos, Mykonos, Corinthe et Ithaque, le voilier porté par un vent de voix antiques suit au rythme des alizés et roulis la route d’Europe – tant celle de la déesse enlevée que celle d’une Union en perdition, « épuisée et mise à genoux ».
Le diagnostic est implacable : « L’Ancien Continent agonisait : il avait traversé l’abomination, mais ensuite il en avait perdu le souvenir. » Alors, comme ultime espoir : « Quand le rêve lui-même disparaît, il ne reste plus qu’à se cramponner au mythe. » À ceci près que le roman ancestral n’est pas déifié, mais transposé poétiquement dans le récit époustouflant de quatre Argonautes – « hommes des frontières » et « conquérants de l’inutile » – accueillant à bord de leur vaisseau une réfugiée syrienne : « Elle n’avait pas plus d’argent que de papiers. Rien d’autre qu’un anneau d’émeraude à l’index de la main gauche et un petit billet où était noté un seul mot, “Evropa”. » Nom et destination au parfum de mythe, mais aussi « trois syllabes disparues, six lettres tombées dans l’oubli, évaporées, dispersées dans le vent, englouties par un virus sans nom, remplacées par de vaines périphrases, chassées par des messages et des tweets dans un vacarme de tiroir-caisse, disparues dans le fracas de paroles insensées déversées à tort et à travers ». Evropa, à la fois figure de proue, sirène, l’Énigme, l’Autre Femme.
Écrit au rythme des vagues, Chant pour Europe privilégie le vers hendécasyllabique – mètre-roi de la poésie italienne – venant épouser le mouvement ondulatoire de la mer et restituant tant le souffle, le vent omniprésent, que les voix des protagonistes. Au fil des pages, le texte devient partition, chant mettant « en œuvre un nouveau récit, en partant d’une épopée plus ancienne et plus radicale que celle des pères fondateurs ». Un vocabulaire tant mythologique que nautique admirablement maîtrisé soutient un récit donnant à entendre le vivant, y compris l’osmose magique entre la Moya et la mer.
Texte résolument hybride, magnifiquement polyphonique : « Sous l’épine dorsale du mât innervé de tendons, l’alcôve, fertile, sûre, toute chaude de rêves, répétait chaque jour ses histoires. Sur les étagères, les livres papotaient pour passer le temps. Dehors le vent organisait des concerts d’écoutes et de lames de fond, un andante con brio. À en croire une légende des Midlands, le charpentier de marine qui l’avait créée à coups de hache dans les landes de la baie de Morecambe à partir d’un grand épicéa plein de résonances avait été luthier. C’est pourquoi Moya devint un gramophone fait pour enregistrer les voix lointaines. C’était une radio avec antenne et boutons. Et elle avait une mémoire fabuleuse qui sondait les profondeurs du temps. Elle murmurait à la gamine : “Et maintenant, écoute ce que te dit le chant des abysses.” Et en cette nuit suspendue on entendit sortir de la cavité de la quille une tempête de voix océaniques et le cri du dieu Soleil qui se mourait parmi les brisants de Bretagne. Une à une d’autres voix s’ordonnèrent au sein d’un unique pentagramme. En naviguant, la quille centenaire la conduisit en rêve vers l’aube et lui restitua les bruits de sa patrie, le brouhaha du bazar, le martèlement du savetier, le vent du désert. La digue du silence s’était rompue. »
Longtemps après ce périple mémorable, la dernière page se souvient d’un échange avec Evropa : « Tu me répétais toujours : “Pourquoi écris-tu continuellement sur ton cahier ?” “Pour ne pas oublier”, répondais-je. Et alors toi : “D’accord, mais rappelle-toi : si tu ne veux pas que la mémoire se perde laisse le vent passer entre les lignes.” » Rumiz sauve de l’oubli trois syllabes : Eu-ro-pa. Son Chant pour Europe propose une nouvelle alliance autour de six lettres offrant « la fable capable de toucher l’âme des gens ordinaires ». Europe : « Cette terre est le mirage de qui ne la possède pas, de qui traverse péniblement la mer. Peut-être le rêve de qui est repoussé et non de qui l’habite, rassasié, depuis des siècles. »
Rappelons que Rumiz écrit de Trieste, longtemps porte de l’Europe, comme le rappelle à sa façon le comte Charles Albert de Moré – compagnon d’armes de La Fayette durant la guerre d’indépendance des États-Unis – dans une lettre de 1807 à son frère Joseph Labrosse, alias Albert-François de Moré : « La ville que vous avez choisie pour vos entreprises est la plus appropriée et la plus sûre pour les mener à bien : Trieste est le Philadelphie de l’Europe, la ville typique des pionniers de notre vieux continent, le port où les naufragés trouvent un abri et une nouvelle vie prometteuse. » Rumiz trouve les mots pour rappeler cette tradition d’hospitalité qui nous oblige1.
Chant pour Europe
Paolo Rumiz
Trad. Béatrice Vierne
- 1. Voir Michel Agier, L’Étranger qui vient. Repenser l’hospitalité, Paris, Seuil, 2018. Chant pour Europe fait référence à un voyage effectué en 2017 qui a fait l’objet d’un film documentaire d’Alessandro Scillitani : Alla Ricerca di Europa (2018). Le livre est également à l’origine de représentations publiques mettant en valeur son aspect musical.