Réhabiter le monde d’Agnès Sinaï
Directrice de l’Institut Momentum, Agnès Sinaï enseigne à Sciences Po les politiques de la décroissance et a dirigé les trois tomes des Politiques de l’Anthropocène (Sciences Po, 2013-2017). Que signifie le « local » à l’heure du « global » ? Pouvons-nous encore inscrire notre existence dans un lieu, qui nous fait autant que nous le faisons ? « Réhabiter la terre et la Terre, annonce-t-elle, c’est se penser dans un milieu, en interdépendance et en mouvement. Nous sommes des hôtes parmi tant d’autres, mais nous avons pris toute la place. »
Cet ouvrage entremêle avec une grande subtilité la géohistoire des idées, l’analyse du processus planétaire d’urbanisation et la présentation de quelques « utopies concrètes », pour dessiner les paysages de l’anthropocène et proposer des solutions de remplacement au productivisme ravageur, comme la biorégion et la permaculture. L’urbain généralisé précarise tous les territoires tout en détruisant les villes et les campagnes. Il ne s’agit aucunement de « revenir en arrière », mais de réorienter le processus en cours en inventant de nouvelles territorialités qui exaltent l’urbanité, la revalorisation des campagnes et l’autonomie des habitants, tant dans le domaine de l’alimentation que dans celui des énergies.
S’appuyant sur l’ouvrage de William R. Catton Jr, sur l’overshoot (« dépassement ») pour établir un état de la situation présente, Agnès Sinaï en appelle aux deux principaux courants biorégionalistes pour esquisser des solutions. Le courant californien, avec Allen Van Newkirk, qui invente le terme en 1975, Peter Berg, Judith Goldhaft, Gary Snyder, Kirkpatrick Sale, Raymond Dasmann et quelques autres qui lui donnent un contenu. Pour eux, la biorégion résulte des « réhabitants » et du « milieu » dans lequel et avec lequel ils vont vivre in situ. Peter Berg et Raymond Dasmann en précisent le sens : « Une société qui vit in situ entretient un équilibre avec sa région d’accueil au travers de liens multiples entre les vies humaines, les autres entités vivantes et les processus naturels de la planète – saisons, climats, cycles de l’eau – tels qu’ils se révèlent en cet endroit spécifique. » Le versant italien, avec Alberto Magnaghi, David Fanfani, Guiseppe Moretti et d’autres penseurs et activistes, qui cherchent à « reconstituer la géographie des terres civiques et communautaires, indique l’autrice, et de créer des laboratoires expérimentaux pour les formes collectives de repeuplement rural ». C’est cela qu’elle décrit dans le scénario prospectiviste à l’horizon 2050 reconfigurant la région Île-de-France en huit biorégions où le low-tech, l’agroécologie, l’autogestion, les relations entre les humains et les non-humains sont privilégiés.
Des mini-fictions incarnent ces nouvelles situations individuelles et communautaires. Quant à la permaculture, Agnès Sinaï en relate l’historique, en nous présentant Bill Mollison et David Holmgren qui l’inventent en 1974, et expose son incroyable actualité, avec Retrosuburbia de D. Holmgren, un « manuel » pour écologiser la suburb. La reconquête de nos territoires passe par la complémentarité entre l’agroécologie et la vie citadine : « Réhabiter, suggère Agnès Sinaï, c’est entrer en résonance avec le territoire pour réparer un lien rompu par la transformation productiviste des espaces vécus. » Le retour à la terre engagé par des soixante-huitards en France et par des hippies en Californie nous inspire encore. D’autres vagues néorurales, régulièrement, déferlent sur des champs à réparer, sans faire la une des journaux. Des projets s’élaborent contre la démesure capitaliste, comme à Notre-Dame-des-Landes, au Triangle de Gonesse (Coopération pour une ambition agricole rurale et métropolitaine d’avenir), à Sainte-Soline, avec les Soulèvements de la Terre, la valorisation des fleuves (Parlement de Loire, de Rhône…) et des bassins versants (biorégion du Gouët, atlas du Bélon), les collectifs « Territoires pionniers » (Caen) et « Hydromondes ».
La situation est grave, mais l’espoir demeure. L’analyse d’Agnès Sinaï participe de cette épopée : « Le biorégionalisme est autant une insurrection de la sensibilité contre une certaine manière d’occuper l’espace vécu et les milieux terrestres, qu’une proposition de réparation et d’acupuncture des territoires par leur redimensionnement et par une forme de descente énergétique consciente et de décroissance délibérée. »