Vladimir Jankélévitch. Le charme irrésistible du je-ne-sais-quoi de Françoise Schwab

« Comment des années si courtes se fabriquent-elles avec des journées si longues ? » Question au cœur de cette biographie écrite en sympathie, comme de toute vie.


À quoi sert la philosophie ? « À rien », telle fut la réponse un brin provocatrice de Vladimir Jankélévitch à Bernard Pivot, sur le plateau d’Apostrophes le 18 janvier 1980. Il précisera plus tard : « Sans elle, il manquerait quelque chose, quelque chose qui n’est rien, qui est tout. » Or ce quelque chose, qui est à la fois tout et rien, « correspond en France à un besoin », dira-t-il encore. En France, où on pratique volontiers la philosophie en dehors de tout système, de Montaigne à Bergson, de Descartes à Derrida. « Mon système, c’est de n’en avoir aucun… » Adepte d’une démarche ondoyante, du recours à l’ironie et à l’improvisation plutôt qu’à l’excès de conceptualisation, l’auteur de Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien (1980) s’est toujours méfié de ces « imposants super-dreadnoughts qu’on appelle systèmes philosophiques ». Penser l’impensable, exprimer l’inexprimable, ou encore pardonner l’impardonnable : voilà en quelques points clés le programme à contre-courant, forcément infini, qu’il s’est fixé et qu’il déploie à travers ses ouvrages successifs.

Cet impensable, c’est tout d’abord la mort : il faut relire à cet égard son maître-ouvrage – un livre de vie – sur le sujet (La Mort, 1966). « On peut douter que le problème de la mort soit à proprement parler un problème philosophique », y déclare-t-il en incipit. Suit le démenti, à savoir plus de quatre cents pages bien serrées, sans doute nécessaires pour épuiser le thème ! Toute sa méthode est ici illustrée : comme si, à chaque fois, il réinventait la philosophie.

« Comment des années si courtes se fabriquent-elles avec des journées si longues ? » Question au cœur de cette biographie écrite en sympathie, comme de toute vie. Le secret, c’est qu’il n’y a pas de secret, nous révèle une Françoise Schwab sous le charme. S’il y en a un, il se trouve dans l’écriture de Jankélévitch : cette langue « aux inflexions féneloniennes, bergsoniennes » qui ne cesse de remurmurer en nous. Jankélévitch est un grand philosophe, avant tout parce qu’il est un grand écrivain, c’est-à-dire un poète. Michel Serres, qui l’a côtoyé, l’avait également souligné : le rôle de la philosophie est de montrer que seule la littérature est en capacité d’aller plus loin et plus profondément qu’elle. « Où manque la parole, commence la musique, où s’arrêtent les mots, l’homme ne peut plus que chanter. »

Albin Michel, 2023
400 p. 23,90 €