Architecture et démocratie. Cinq leçons sur le paysage, la ville, les droits civiques de Salvatore Settis

Traduit par Michel Guéneau

Si, pour bâtir la ville moderne, de nombreux architectes ont été inspirés par la formule « la forme suit la fonction », Salvatore Settis nous invite à nous dégager de celle qui s’impose aujourd’hui : « la forme suit la finance ».


L’ouvrage rassemble les cours que Salvatore Settis a donnés, en Suisse, à des étudiants en architecture. L’éminent archéologue et historien d’art avait initialement intitulé son enseignement « Théâtre de la démocratie, le paysage en Europe entre “beauté”, “environnement” et “droits civiques” ». L’espace ouvert du théâtre antique ne serait donc pas sans lien avec l’idée de paysage, telle qu’elle s’est construite en Europe. En outre, les questions esthétiques et politiques seraient directement liées par l’« environnement ».

Invité à une écoute studieuse, le lecteur suit, souvent avec étonnement, une pensée qui, loin de faire système ou de creuser davantage son expertise reconnue, expérimente au contraire toutes les hypothèses, les nuances et les rapprochements permis par la forme de l’essai. « Hasarder une vision unificatrice, tout en sachant qu’elle sera approximative et imparfaite et, donc, ne pas la considérer comme un résultat, mais comme une expérience, un essai à soumettre à l’examen des experts des autres disciplines (et de la sienne propre). »

Que retenir de ces cinq leçons ? « Trois guerres, trois Constitutions : Allemagne, Espagne, Italie » : la première leçon s’intéresse à l’émergence et à la place du mot « paysage » dans les textes fondamentaux de ces trois nations. C’est par « la constitutionnalisation de la protection » que Salvatore Settis ouvre ainsi ses leçons, rappelant au passage que « la Sérénissime fut […] parmi les premiers États au monde à procéder à l’inventaire des œuvres d’art sur son territoire », interdisant la vente de son patrimoine. Mais « à qui est le paysage d’une ville, d’une vallée, d’une région ou d’un canton, d’un pays ? » En définissant le paysage comme « théâtre de la démocratie », Salvatore Settis montre que le paysage « n’est pas seulement à voir » mais qu’il « est aussi à vivre » et qu’il « incarne, en outre, des valeurs collectives ».

Si la constitutionnalisation de la protection constitue le socle des deux premières leçons, s’ajoute bientôt la question des lois, des droits et des règlements. Les notions de patrimoine culturel, de paysage, de ville et de campagne ont en effet « des frontières incertaines » que la troisième leçon analyse avec beaucoup d’exemples. Le droit à la ville et le droit à la nature « sont en train de s’affirmer comme les pôles d’un nouveau discours associant l’éthique de la citoyenneté, le sens du bien commun et la qualité de la vie civile ».

En se plaçant ainsi à l’échelle de la communauté, Salvatore Settis met clairement « l’architecture entre ville et campagne », le thème de sa quatrième leçon. On y retrouve la notion de frontière, mais cette fois à l’intérieur de la ville : « mort des frontières de la ville et […] triomphe des frontières dans la ville ». Une des frontières les plus insidieuses est celle entre l’architecture et la construction : « La frontière intra-urbaine prend donc aussi la forme, parmi d’autres, d’un jugement esthétique qui occulte le projet d’une société divisée entre les riches (toujours moins nombreux) et les pauvres (toujours plus nombreux). » En s’intéressant de près à la prolifération des « non-lieux », Salvatore Settis parle de « ce décor d’attentes irrésolues », dans lequel les citoyens « font masse, mais pas communauté ». Parallèlement se déploie une réflexion sur « l’idée de dignité » dans l’histoire de l’architecture.

Que propose Salvatore Settis aux architectes ? « Inverser aujourd’hui, sur un mode opérationnel, le sens de l’histoire de la patrimonialisation. » Cette dernière va de la protection du patrimoine archéologique au patrimoine historico-artistique et monumental, pour s’étendre ensuite au paysage puis à l’environnement. Il devient indispensable désormais « de démarrer chacun de nos raisonnements par les risques environnementaux qui menacent notre santé […] et à partir de là de revenir aux paysages, aux villes, au patrimoine historico-artistique et archéologique ».

La cinquième et dernière leçon est sans doute la plus incisive. Il y est certes question de la responsabilité des architectes, des tours qui jalonnent désormais l’espace planétaire, d’un certain « point de vue esthétique [qui] devient un alibi, une fuite devant toute forme de responsabilité », des propos triomphants de Margaret Thatcher sur cette « société » qui n’existe pas, de la concurrence entre les villes, mais aussi de la fragmentation territoriale affectant aussi la santé psychique de ceux qui quotidiennement traversent ces espaces plus qu’ils n’y vivent. « Ne pas nuire à la santé » devient donc la priorité du paysage, qu’il soit urbain, périphérique ou agricole, surtout quand l’espace est transformé en marchandise.

Si, pour bâtir la ville moderne, de nombreux architectes ont été inspirés par la formule « la forme suit la fonction », Salvatore Settis nous invite à nous dégager de celle qui s’impose aujourd’hui : « la forme suit la finance » et suggère même de proposer un imaginaire « serment de Vitruve ».

Parenthèses, 2023
160 p. 16 €