Universaliser. « L’humanité par les moyens d’humanité » et Ubuntu de Souleymane Bachir Diagne

Devant la fin d’un universalisme impérial, nous devons réinventer l’universel. C’est à cette tâche que contribue l’ouvrage du philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne.


Devant la fin d’un universalisme impérial, nous devons réinventer l’universel. C’est à cette tâche que contribue l’ouvrage du philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, Universaliser. L’auteur souligne l’importance de « l’esprit de Bandung » (1955), quand les pays de ce qui est désormais appelé « le Sud global » échangeaient en l’absence de l’Europe, qu’il résume ainsi, suivant Aimé Césaire : « Décoloniser pour fonder l’humanisme universel. » C’est donc l’humanité qui est l’universel.

Rappelant que la translatio studii, la transmission des savoirs de la philosophie grecque, est passée par le monde islamique et la langue arabe, il critique l’opération, de Hegel notamment, qui consiste à assigner la philosophie proprement dite à un sol européen. Cette critique s’appuie notamment sur la honte que ressent Simone Weil devant l’Exposition coloniale de 1931 et qui la conduit à promouvoir un cosmopolitisme kantien, c’est-à-dire l’universalisation de la citoyenneté dans une organisation fédérale. Telle est également « l’utopie concrète » retenue après-guerre par Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, ce dernier étant marqué par sa lecture de Jean Jaurès et de Pierre Teilhard de Chardin. Contre l’exceptionnalisme européen d’Edmund Husserl et Emmanuel Levinas, Souleymane Bachir Diagne va chercher chez Maurice Merleau-Ponty le concept d’une « universalité oblique » qui s’appuie sur l’expérience ethnologique et l’apprentissage d’une langue, deux manières d’« enseigner le décentrement ».

Au Premier Congrès des écrivains et artistes noirs, « pendant culturel » de la conférence de Bandung en 1956, Senghor insiste sur l’aliénation semblable qui affecte les prolétaires du xixe siècle et les colonisés du xxe siècle, ramenant ainsi l’universalisme à l’internationalisme socialiste. Mais Césaire préfère le non-alignement et donc « un universel riche de tous les particuliers ». Diagne ajoute alors aux pratiques du décentrement indiquées par Merleau-Ponty celle de la négociation et précise que l’Organisation des Nations unies est « le lieu pour “faire humanité ensemble” ».

Tandis que le sceptique oppose « l’insistante réalité de la tribu » à l’universel humain, Henri Bergson soutenait que le passage de la société close à la société ouverte peut s’opérer par la raison philosophique et par la religion. Diagne en voit un cas paradigmatique dans l’humanisme d’Ubuntu qui, « par des moyens d’humanité » – c’est-à-dire sans violence ? –, a permis la fin de l’apartheid en Afrique du Sud.

Dans Ubuntu, Diagne relate son parcours intellectuel dans un entretien avec son amie, l’historienne Françoise Blum. Il se présente comme un enfant de Saint-Louis, ville sénégalaise à la culture métisse. Il insiste sur l’importance de Senghor, dont l’idée est que « l’art africain est un langage pour la philosophie africaine ». Il refuse de jeter la « bibliothèque coloniale » (Valentin-Yves Mudimbe) « dans le feu d’une fureur décoloniale », cherchant un rapport « plus serein » aux livres qui la composent. Il retient de l’Ubuntu cher à Mandela – « l’art de rendre la communauté meilleure » – l’idée que l’humain demeure une tâche et que celle-ci se réalise dans une relation de réciprocité avec d’autres êtres vivants. Il souligne l’importance pour lui de « l’affirmation du pluriel du monde » qu’il cherche à maintenir dans son attention à la pratique de la traduction. Il écrit ainsi : « Le processus de décolonisation qui se poursuit sous nos yeux doit être appréhendé comme ce mouvement qui fait fond sur le pluriel du monde en même temps qu’il est d’orientation vers un horizon d’universalité. »


Universaliser. « L’humanité par les moyens d’humanité »
Souleymane Bachir Diagne
Albin Michel, 2024, 180 p., 19, 90 €


Ubuntu
Souleymane Bachir Diagne
Entretien avec Françoise Blum
Préface de Barbara Cassin
Éditions de l’EHESS, coll. « Audiographie », 2024, 128 p., 9, 50 €