Calmann-Lévy, éditeur engagé. Défendre l’antitotalitarisme dans la guerre froide des idées de Gwendal Châton


S’étant réfugiés à Londres pendant l’Occupation, les frères Calmann-Lévy, qui présidaient aux destinées de l’une des plus anciennes maisons d’édition françaises, fondée en 1836, ont su tout reconstruire. C’est ainsi que, peu habitués jusque-là à se lancer dans une ligne éditoriale politique, ils ont opté en 1945 pour une orientation libérale anticommuniste et antitotalitaire. C’était renouer en un sens avec la tradition de la maison qui avait publié les grands noms de la pensée libérale et conservatrice, comme Alexis de Tocqueville, François Guizot, Sainte-Beuve ou encore Ernest Renan.

Ainsi, en 1947, au moment où éclatait la Guerre froide, fut lancée la collection « Liberté de l’esprit », sous la direction de Raymond Aron que les frères Calmann-Lévy avaient connu à Londres. Leur premier livre est Le Zéro et l’Infini d’Arthur Koestler ; le second fut le Journal d’Anne Frank, publié en 1950, qui deviendra un best-seller. La même année est publié, chez Gallimard, 1984 de George Orwell, qui fut le premier à parler de « guerre froide ». Entre 1947 et 1952, la collection publie vingt-deux titres, dont nombre sont devenus des classiques, comme L’Ère des organisateurs (1947) de James Burnham, le premier à avoir analysé les structures du capitalisme où le pouvoir est passé des mains des familles propriétaires à ceux des managers. On notera l’ouvrage de Raymond Aron, L’Opium des intellectuels (1955), qui connaît un regain d’intérêt. Ce ne sont pas seulement des livres français qui entrèrent dans le catalogue de Calmann-Lévy, mais aussi des livres de langue anglaise, principalement américains. Le grand débat portait sur le marxisme, que Jean-Paul Sartre défendait avec talent, mais aussi sur la résistance au totalitarisme.

Au fur et à mesure du relâchement des tensions Est-Ouest, surtout après la crise des missiles de Cuba en 1962, la collection s’est orientée vers un libéralisme progressiste. Elle se penche sur des sujets plus sociologiques, comme L’Art du gaspillage (1962) et À l’assaut de la pyramide sociale (1964) de Vance Packard. Dans Les Désillusions du progrès (1969), Aron prend en compte le mouvement de mai 1968. Aujourd’hui, la collection survit avec La Mort des démocraties (2019) de Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, ou Une éthique de la personnalité (2023) d’Ágnes Heller. Il reste à savoir si la crise du libéralisme, la montée des extrêmes et le retour de la guerre sont susceptibles de réveiller la vieille dame.

Calmann-Lévy, 2024
250 p. 20,50 €