La nuit ukrainienne. Une histoire intime de la révolution de Marci Shore

Traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup


L’historienne américaine, spécialiste du passé littéraire et politique, liée au marxisme et à la phénoménologie, qui a retracé, entre autres, une histoire des écrivains polonais attirés par le marxisme au xxe siècle (Caviar and Ashes, Yale University Press, 2006), relate, dans La Nuit ukrainienne, le chemin qui a mené à la révolution de l’Euromaïdan de février 2014, mais surtout son déroulement qui a revêtu tous les aspects d’une tragédie grecque avec son unité de lieu, de temps et d’action.

Si les éditions Gallimard ont jugé bon de publier ce livre rédigé en 2017, c’est bien parce que ce phénomène que fut le bref spasme de révolte du peuple ukrainien contre un régime corrompu, oligarchique, ayant tourné le dos à l’Europe, a enclenché la guerre du Donbas (orthographe ukrainienne), laquelle à son tour s’est prolongée et a été amplifiée par l’invasion russe du 24 février 2022.

Dans son avant-propos datant de 2023, l’épouse de Timothy Snyder, le grand spécialiste des « terres de sang », estime que « la dernière révolution européenne, n’a pas – pas encore ! – reçu la place qui lui revient dans l’histoire générale et commune de l’Europe ». Marci Shore ne prétend pas en faire un bilan complet, mais en relater l’histoire vivante à partir des multiples témoignages qu’elle a reçus avant, pendant et bien après ces journées décisives qui ont fait basculer le temps. Le philosophe polonais Stanisław Brzozowski n’a-t-il pas écrit, au début du xxe siècle : « Ce qui n’est pas biographie n’est rien.  » Marci Shore prolonge son récit de la révolte du peuple du Bélarus à la suite des élections largement truquées du 9 août 2020 qui, avec le score de 80 %, ont reconduit, Alexandre Loukachenko, le « dernier dictateur d’Europe » à la présidence de cet État, meilleur allié de la Russie de Poutine, à partir duquel une partie des troupes ont envahi l’Ukraine en février 2022. Ce lien avec le bastion Bélarus, qui abrite désormais des armes nucléaires tactiques, est important, car l’une des raisons – parmi tant d’autres – de la guerre de Poutine a été précisément d’empêcher l’Ukraine, comme le Bélarus, de rejoindre la famille euro-atlantique, le monde ouvert, libéral et démocratique – le « syndrome de Lublin ».

Chaque révolution, observe George Orwell, est un fiasco à sa façon. De même chaque guerre est-elle une tragédie à sa façon. En semant l’enfer en Ukraine, la Russie se détruit elle-même. Ce que décrit en réalité l’autrice avec empathie et talent, c’est une révolution en tant qu’expérience vécue offerte à des individus. Car le Maïdan a vu l’apparition de la société ukrainienne telle qu’elle reste encore largement aujourd’hui, alors que la révolution orange, naïve, romantique, au but assez limité (faire respecter le verdict des urnes, dont le candidat de l’opposition Viktor Iouchtchenko, ancien gouverneur de la Banque centrale, était sorti vainqueur), de 2004 n’avait abouti qu’à une impasse politique et morale, n’étant pas parvenue à secouer la chape oligarchique et corrompue de l’Ukraine d’après 1991, date de son indépendance.

Avant Maïdan, la confiance entre Ukrainiens était chose rare et précieuse, qui ne se donnait et ne se recevait que dans le cercle familial et entre amis proches, mais que l’on refusait aux politiciens, aux écrivains, aux prêtres ou aux voisins. Il n’y avait aucun attachement entre les gens. Le Maïdan a changé les choses et explique en grande partie la résilience dont a fait preuve la société ukrainienne dans son ensemble lors des premiers mois de la guerre. Mais qu’en est-il actuellement, tandis que celle-ci se prolonge et qu’un fossé croissant se creuse chaque jour davantage entre les combattants du front qui n’ont pas été relevés depuis le début des hostilités et le reste de la communauté ukrainienne, qui aspire à la paix et au mieux-vivre, sans parler des quelques centaines d’hommes qui ont fui la conscription ?

En un sens, Mari Shore brosse le portrait de héros, une infime minorité, mais qu’en est-il des gens ordinaires ? Aussi intéressant qu’il soit, son ouvrage, qui contient maints rappels historiques sur la Galicie, la Volhynie, le Donbas, la Crimée, qui promène le lecteur dans des écrits poétiques, philosophiques ou politiques les plus variés, laisse ouverte l’affirmation qui le clôt : « Tout est possible. » Le Maïdan a été le lieu de l’Aufhebung de la subjectivité : le moment le plus haut de l’accomplissement de soi a été simultanément le dépassement du soi individuel et sa transcendance dans la solidarité. Ce moment, chose peut-être inédite, s’est poursuivi, se prolonge peut-être encore, mais pour combien de temps ? Telle est la question dont la réponse ne dépend pas des seuls Ukrainiens, mais de nous tous. Et comme l’écrit Anton Tchekhov en terminant La Dame au petit chien (1899) : c’est là que les difficultés commencent.

Gallimard, 2024
264 p. 25 €