Il renverse les puissants de Jean-Baptiste Ghins, Matthias Petel et Timothée de Rauglaudre
Douze disciples du Christ du xxe siècle sont présentés ici par trois auteurs qui partagent leurs connaissances, leur admiration et leur foi. Cinq femmes (Dorothy Day, Fannie Lou Hamer, Vida Dutton Scudder, Dorothee Sölle et Simone Weil) et sept hommes (Alioune Diop, Gustavo Gutiérrez, Ivan Illich, Emmanuel Mounier, Charles Plisnier, Desmond Tutu et Joseph Wresinski) constituent cette riche galerie de portraits de chrétiens atypiques. « Il n’existe pas de doctrine figée du christianisme contestataire, affirment les auteurs. Il en existe peut-être un geste, au contenu flou, dont ces personnalités permettent de tracer quelques contours. Nous les avons voulues imparfaites : ce ne sont pas des saints, nous savons leurs parts d’ombre. » Les auteurs souhaitent renouer avec l’esprit de « la gauche du Christ », selon la formule de Jean-Louis Schlegel et Denis Pelletier et vivre « une forme de radicalité évangélique ». Ils mentionnent les « chrétiens contestataires » qu’ils auraient pu présenter, comme Georges Bernanos, Jacques Ellul, Lanza del Vasto, Madeleine Debrêl, Julius Nyerere, Dorothy Stang, Rosemary Radford Ruether, etc., mais il fallait bien choisir !
Dans ce genre d’exercice, il n’est pas toujours facile d’éviter la « notice biographique », peu incarnée ou un rien académique, surtout s’il s’agit de personnalités connues, comme Emmanuel Mounier ou Simone Weil. Aussi les portraits sont-ils inégaux, mais l’ensemble se lit agréablement et le lecteur découvre des aspects méconnus de la vie et de la pensée de ces chrétiens rebelles. Ainsi, le poète belge Charles Plisnier tente de concilier socialisme et christianisme ; Dorothy Day (qu’Ivan Illich appréciait beaucoup) ouvre, avec Peter Maurin (paysan français installé aux États-Unis), des « fermes communautaires » et des « maisons d’hospitalité » dont nous pourrions nous inspirer, tout en animant le mouvement Catholic Worker ; Fannie Lou Hamer ramasse le coton, comme ses ancêtre esclaves, violée, battue, victime du ségrégationnisme, elle luttera sans répit pour la Black Church ; Gustavo Gutiérrez Merimo, prêtre des bidonvilles péruviens, deviendra le théoricien de la théologie de la libération et le porte-parole des pauvres… Georges Hourdin, dans sa biographie de Simone Weil, prétend qu’elle a été baptisée peu avant sa mort à Londres en 1943. Peu importe à dire vrai, puisqu’elle épouse la religion chrétienne et participe à la Résistance tout en rédigeant son grand livre, L’Enracinement, qui anticipe sur les tragiques déracinements que la mondialisation, les guerres, le dérèglement climatique vont perpétrer… Le Sénégalais Alioune Diop étudie à la Sorbonne, fréquente l’école des cadres d’Uriage, où il se lie avec Paul-Henry Chombart de Lauwe, popularise, aux côtés d’Aimé Césaire et de Léopold Sédar Senghor, la notion de « négritude » et fonde la revue, puis la maison d’éditions, Présence africaine. En tant que chrétien noir, il vit le racisme « anti-nègre » que même des missionnaires acceptent : aussi coordonne-t-il un ouvrage collectif, Des prêtres noirs s’interrogent, en 1965 et s’évertue à « désoccidentaliser pour universaliser »…
Le cas Ivan Illich s’avère plus complexe, car sa rupture avec l’Église, en tant que prêtre, l’éloigne du christianisme, tout en restant, certainement, un homme de foi. Il ne se revendique jamais chrétien dans ses écrits, même si sa profonde critique de l’institution catholique relève de son observation in situ, comme en témoignent Libérer l’avenir et ses articles dans des revues catholiques américaines signés de son pseudonyme, Peter Canon (repris dans The Powerless Church and Other Selected Writtings, 1955-1965, The Pennsylvania State University Press, 2018). C’est du reste cette analyse de l’Église qui orientera celles de l’école, de l’hôpital et des transports… Au final, voici un plaidoyer pour (ré)concilier christianisme et combats contre le racisme, l’impérialisme, la misère et pour l’écologie, même si cette dernière est secondaire chez ces douze activistes.