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Notes de lecture

Dans le même numéro

Visages du politique au Proche-Orient de Nadine Picaudou

décembre 2019

Si l’Occident a développé une véritable expertise géopolitique sur le Proche-Orient, il en va autrement des dynamiques internes des sociétés, qui font l’objet des riches réflexions de cet ouvrage.

Nadine Picaudou, qui a enseigné à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) et à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne, met l’accent sur une première évidence : l’expérience de la guerre confronte les sociétés à la mort de masse de la jeunesse. Le mort de guerre est pris entre registre tragique et registre héroïque. Outre les affrontements conventionnels entre États, qui tendent à devenir l’exception – entre Israël et ses voisins arabes, entre l’Iran et l’Irak –, les conflits présentent divers visages : luttes contre l’occupation étrangère en Palestine, conflits civils internes au Liban, en Syrie et en Irak.

La guerre s’éprouve au présent. De Beyrouth à Damas, de Bagdad à Ramallah, la violence s’affiche sur les murs des villes qui croulent sous les slogans et les portraits des martyrs. Parler de morts de guerre plutôt que de martyrs permet d’échapper à la charge religieuse et culturelle véhiculée par ce terme et de banaliser la réalité actuelle du Proche-Orient. D’où le constat souvent sans appel de la faillite des États, qui ouvrirait la voie à toutes les dérives violentes, djihadistes ou autres. Les entités étatiques, avec leurs frontières, dont maintes sont artificielles, et leurs appareils de pouvoir, coupés des populations, ne devraient leur survie qu’au consensus de la communauté internationale, soucieuse de garantir le statu quo régional, tout en multipliant les ingérences et en exacerbant les tensions.

L’auteur préfère parler de ratés plutôt que d’échecs dans la formation historique des États et recommande de comprendre la situation actuelle comme une prolifération de factions en lutte pour la définition des communautés politiques. C’est particulièrement vrai dans le cas du Liban où le chef d’État est un chrétien maronite, le Premier ministre un musulman sunnite, le président du Parlement un musulman chiite et le chef d’état-major des armées un Druze. L’auteur montre que la violence, loin d’être le degré zéro de la politique, serait plutôt un instrument de négociation, en somme la poursuite de la politique par d’autres moyens. D’où la nécessité de ne pas enfermer les États de la région dans la caricature djihadiste qui les défigure, comme de les réduire aux images de chaos qui défient toute analyse. Car c’est bien la question du politique, et non celle de l’islam, qui se trouve au cœur des convulsions actuelles de la région.

La question de la guerre civile est omniprésente dans cet ouvrage. Force est de constater que les échecs se sont accumulés. La «  formule libanaise  » de coexistence institutionnelle des confessions a implosé depuis 1975. Les régimes de modernisation autoritaire, en Syrie comme en Irak, ont échoué à assurer le développement économique. Partout, les oligarchies au pouvoir se sont transformées graduellement en castes prédatrices et corrompues, et ont substitué aux stratégies de mobilisation populaire appuyées sur des idéologies intégratrices, comme le nationalisme arabe, celles des fragmentations communautaires et de la clientélisation des groupes sociaux. Ce n’est pas un hasard si les deux pays dans lesquels les «  révolutions de 2011  » sont allées le plus loin – la Tunisie et l’Égypte – sont ceux où l’État et la nation ont connu des maturations historiques qui font précisément défaut aux autres pays de la région.

Nadine Picaudou démontre que les violences civiles qui ensanglantent les pays du Proche-Orient ne doivent pas être considérées comme le simple choc de passions idéologiques irréconciliables, mais comme des luttes de factions pour la redéfinition des enjeux légitimes du débat politique.

Gallimard, 2018
416 p. 7,90 €

Eugène Berg

Eugène Berg, né le 23 septembre 1945, est un essayiste et diplomate français. Spécialiste de la Russie et du Pacifique, il a notamment publié Non-alignement et nouvel ordre mondial (1980).

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Quand le langage travaille

Là où nos sociétés connaissent des tensions, là aussi travaille le langage. Le dossier d’Esprit (décembre 2019), coordonné par Anne Dujin, se met à son écoute, pour entendre l’écho de nos angoisses, de nos espoirs et de nos désirs. À lire aussi dans ce numéro : les déçus du Califat, 1989 ou le sens de l’histoire et un entretien avec Sylvain Tesson.