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Notes de lecture

Dans le même numéro

Le numérique contre le politique d'Antoine Garapon et Jean Lassègue

juil./août 2022

Antoine Garapon et Jean Lassègue interprètent […] les transformations contemporaines comme un conflit entre espace et hors-espace, qui affecte en profondeur la notion même de légalité.

Ce livre, qui s’inscrit dans le sillage de Justice digitale (PUF, 2018), pose une question fondamentale à une époque où le tout-technologique semble aller de soi : que fait le numérique au politique ? Pour les deux auteurs, la révolution numérique est plus qu’une révolution technologique, dans la mesure où elle sépare le signe du sens et a pour corollaire de rendre les citoyens globalement analphabètes dans des milieux numériques où ils évoluent pourtant quotidiennement, en créant une logique de domination qui ne dit pas son nom.

D’un point de vue herméneutique, le code informatique a en effet introduit dans la sphère publique un régime d’opacité, en rendant possibles un contrôle permanent des activités des individus ainsi qu’un ciblage de tendances à partir de leurs traces numériques, pour tenter in fine d’influencer leurs décisions ou leurs comportements. La valeur devient, par conséquent, générée à l’insu des consommateurs ou même des citoyens : c’est l’ouverture à la sphère publique qui se trouve directement affectée, voire biaisée, ce que révèlent les réseaux sociaux, souvent aux dépens du collectif lui-même, tant ils replient toujours plus les individus sur leurs sphères subjectives.

Davantage que ces dimensions critiques, qui résonnent avec plusieurs travaux dans le champ de la sociologie des pratiques numériques (songeons, entre autres, à ceux de Dominique Cardon ou de Shoshana Zuboff), l’apport le plus précieux de cet ouvrage est d’interroger ce qu’il advient de la réalité politique lorsque le numérique induit une nouvelle légalité, se fondant structurellement sur la disparition de l’espace et des corps. Antoine Garapon et Jean Lassègue interprètent en effet les transformations contemporaines comme un conflit entre espace et hors-espace, qui affecte en profondeur la notion même de légalité. On rencontre, par exemple, un tel jeu de tensions lorsqu’on s’attache à distinguer le droit traditionnel, écrit sous forme de textes de loi, et le droit numérique, rédigé sous forme de code informatique, devenu inaccessible à la lecture.

Au-delà de cette difficulté d’interpréter les modes d’écriture et de textualité qui accompagnent le développement du numérique, nous vivons un bouleversement important de certains ordres symboliques. Cela se comprend notamment lorsque l’on rappelle que la justice a toujours été essentiellement enracinée dans l’espace éminemment codifié du tribunal. Or, avec le phénomène croissant de la télé-justice, qui préoccupe grandement – et fort légitimement – les deux auteurs, la légalité juridique perd son ancrage symbolique, pour se voir peu à peu concurrencée par une légalité numérique. Dans un tel agencement, le téléspectateur du procès n’a plus à se déplacer, alors même que toute scène exige de partager un espace commun.

Un tel phénomène de substitution de l’expérience concrète de l’espace par des interactions à distance, dispersées dans un non-lieu, affecte l’ensemble des rapports sociaux. La spatialité participe à la construction collective du sens dans une société donnée. Elle implique l’intériorisation de certaines règles ainsi que la perception de valeurs inhérentes aux espaces. Le sensible est en effet spatialement organisé : tel lieu est permis, tel autre interdit, « tel lieu requiert un certain maintien car il est investi d’une aura sacrée, tel autre autorise au contraire le relâchement ». Or aujourd’hui, la légalité numérique tend à produire des effets d’indistinction, à perdre son lien immémorial avec l’espace. L’une des conséquences directes en est l’intégration par nos institutions spatialisées, souvent malgré elles, de cet hors-espace, avec les conséquences que l’on sait : atteinte à la souveraineté par la manipulation des élections, arrêt unilatéral des réseaux sociaux, cyberattaques ou extension déterritorialisée du droit américain. Ces effets de contrainte et de déterritorialisation sont particulièrement prégnants dans l’économie numérique, où non seulement la règle est cachée, mais de surcroît « elle change sans cesse ».

Toutefois, l’ouvrage ne se restreint pas à la délimitation des nouvelles menaces qui pèsent sur certains de nos équilibres démocratiques, par le biais des réseaux sociaux, et ne sombre pas dans le catastrophisme en dénonçant une surveillance généralisée, ce qui bloquerait tout vrai travail de discernement. Le grand apport de cet ouvrage est justement de donner à comprendre dans quelle mesure la déspatialisation numérique met à découvert la possibilité d’un autre mode de rassemblement et d’intervention, sur lequel les institutions politiques ne semblent au demeurant pas avoir de prise. C’est ainsi que peuvent naître de nouvelles formes de contestation ou de mobilisation collective. Sans pour autant nous laisser croire que l’extension du numérique engendrera ses propres remèdes, cet ouvrage invite à repenser la condition spatiale de toute société, qui aura toujours besoin des corps pour exister, face aux vents contraires d’une dynamique néolibérale qui convertit tout en marchandise, qui pourra être évaluée et échangée selon une autre logique.

Une dynamique de multitude est au cœur de la construction des communautés au moment où le numérique bouleverse tant de repères et d’ordres établis. Les défis posés par de tels processus ne pourront être relevés que par les citoyens eux-mêmes, engagés pour recréer des espaces communs, impliquant aussi de nouveaux savoir-faire technologiques. La conclusion optimiste du livre est que l’avenir sera conforme à ce que nous en ferons. Les outils critiques et analytiques qui nous sont fournis tout au long de cet ouvrage pourront, sans nul doute, nous aider dans cette tâche.

Presses universitaires de France, 2021
288 p. 19 €

Pierre-Antoine Chardel

Philosophe et sociologue, professeur à l'Institut Mines-Télécom Business School et chercheur à l’Institut interdisciplinaire d'anthropologie du contemporain (CNRS/EHESS). Il est notamment l'auteur de L’empire du signal. De l’écrit aux écrans (CNRS Éditions, 2020).

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Faire corps

La pandémie a été l’occasion de rééprouver la dimension incarnée de nos existences. L’expérience de la maladie, la perte des liens sensibles et des repères spatio-temporels, le questionnement sur les vaccins, ont redonné son importance à notre corporéité. Ce « retour au corps » est venu amplifier un mouvement plus ancien mais rarement interrogé : l’importance croissante du corps dans la manière dont nous nous rapportons à nous-mêmes comme sujets. Qu’il s’agisse du corps « militant » des végans ou des féministes, du corps « abusé » des victimes de viol ou d’inceste qui accèdent aujourd’hui à la parole, ou du corps « choisi » dont les évolutions en matière de bioéthique nous permettent de disposer selon des modalités profondément renouvelées, ce dossier, coordonné par Anne Dujin, explore les différentes manières dont le corps est investi aujourd’hui comme préoccupation et support d’une expression politique. À lire aussi dans ce numéro : « La guerre en Ukraine, une nouvelle crise nucléaire ? »,   « La construction de la forteresse Russie », « L’Ukraine, sa résistance par la démocratie », « La maladie du monde », et « La poétique des reliques de Michel Deguy ».