Cézanne de Marie-Hélène Lafon

Aller à Cézanne, avec Marie-Hélène Lafon, c’est entrer dans son histoire familiale, marcher dans les paysages où il posait son chevalet et entrevoir son travail à l’établi.


On connaissait l’admiration de Marie-Hélène Lafon pour Flaubert (Buchet/Chastel, 2018). Voici sa passion pour Cézanne, avec un livre qui n’est ni une biographie, ni un portrait, mais plutôt un paysage. Un paysage charnel et relationnel. Tout l’inverse de ces livres distanciés et savants des historiens et critiques. Un livre goûteux, dont les mots et les phrases se mâchent savoureusement.

Aller à Cézanne, avec Marie-Hélène Lafon, c’est entrer dans une histoire familiale – ce qui ne surprendra pas les lecteurs familiers de ses textes –, s’y couler, s’y lover, entendre les motions intérieures des personnages, vibrer avec eux. C’est aussi, marcher avec elle dans ce paysage comme Cézanne se rendait sur les lieux où il posait son chevalet, car elle invite le lecteur à partager son approche, en ses différentes étapes. Mais elle laisse aussi entrevoir son travail à l’établi, à l’écritoire, comme on jette un œil par-dessus l’épaule d’un peintre en action, en pleine touche.

Étrange famille que celle de monsieur Cézanne, le père, déçu que son fils Paul n’ait pas revêtu l’habit de l’héritier qui reprend l’affaire familiale, en l’occurrence la banque prospère que cet ancien marchand de chapeaux avait créée. Ce père n’est pas ravi de voir son rejeton embrasser la peinture, d’autant qu’il ne rencontre pas d’emblée le succès. Madame Cézanne au contraire y croit. Elle en pressent la vertu, non pas au sens de la convenance morale, mais de la force profonde. Et protège son Paul en cachant à son mari qu’il a eu un fils avec son modèle Hortense.

Mais avant d’explorer ces entrelacs familiaux, ce lacis d’affects et d’émotion, Marie-Hélène Lafon passe d’abord par la case du bon docteur Gachet. C’est à travers le prisme de l’ami des peintres à Auvers-sur-Oise et de Camille Pissaro qu’elle commence à tisser le portrait de l’auteur de La Moderne Olympia, entrecroisant la trame de la vie avec les fils colorés des œuvres. Elle tisse, mais elle sculpte aussi, au burin, à la gouge, le visage de son personnage : « Ses yeux saillent, son nez lui fend la face en deux, comme un coup de sabre ; il hésite, il hésite entre face et gueule, gueule serait plus juste sans offense aucune. Cézanne a une gueule qu’on n’oublie pas ; il fait paysage, il rocaille, il caverne, il éclate… » À la manière de Faulkner, l’écrivain se glisse dans les pensées de ses personnages – ici, c’est à Gachet que Lafon emprunte sa voix intérieure.

D’autres voix se feront entendre, notamment celle de madame Cézanne mère, et celle d’Hortense, l’autre madame Cézanne, la mère de l’autre Paul, le petit…, parce qu’il faut pour saisir le personnage, l’aborder sous différents angles – mais le peintre n’est-il pas le précurseur du cubisme, cette manière de considérer le sujet à travers ses multiples facettes ?

Quelques éléments de la correspondance de Cézanne ou de ses proches marquent les étapes de cette exploration paysagère, qui est aussi une visite des lieux. Mais l’autrice, qui dit « manger de la peinture depuis trente ans », ne néglige pas pour autant le face-à-face avec les œuvres. Car chaque œuvre, considérée singulièrement, n’est pas qu’une image que l’on aurait devant soi pour la regarder. En elle se concentre, se condense, tout un vécu, tout un réseau de relations, de liens, toute une circulation de significations et de vie, complexe, non univoque. « Une œuvre, écrit Lafon, serait pour toujours travaillée du dedans par ce qui est advenu et par ce qui adviendra, pour celui qui peint, écrit ou compose, mais aussi pour celui qui lit, regarde ou écoute. »

En ce sens, un tableau n’est jamais fini. Vérité fondamentale, dont tout peintre sait à quel point elle est problématique. C’est pourquoi elle revient comme le thème d’une fugue que composerait l’auteur, à travers les incompréhensions de la mère et de l’épouse. La première apparaît naturellement plus bienveillante, qui comprend que son fils l’emmène à sa manière au-delà de son jugement, tandis que la seconde rechigne. La mère, qui « aime bien, elle, le fini », ne s’offusque pas qu’il lui écrive dans une lettre : « le fini qui fait l’admiration des imbéciles  ». L’épouse, pour sa part trouve que « les tableaux de son mari ne sont pas finis, ni faits ni à faire ». Elle n’aime guère les portraits qu’il a faits d’elle, parce qu’ils ne lui ressemblent pas. Mais lui « répète que la peinture est dans la sensation, que la ressemblance n’est rien. […] Quand il veut assommer une peinture, il dit qu’elle est horriblement ressemblante ». Mais cela ne fait pas l’affaire d’Hortense, qui a le sentiment qu’il ne la regarde pas quand il la peint, qu’il ne s’intéresse pas au sujet, mais à la peinture. Mais le sujet, c’est la peinture.

Pour autant, la peinture de Cézanne n’est pas un concept. Marie-Hélène Lafon le démontre en terminant son livre par le regard d’un humble. Le jardinier Vallier, qui pose pour monsieur Cézanne sous le tilleul. Un regard de compassion et d’admiration. Tout d’affection et de simplicité. Qui se moque des ragots des ignorants de la ville qui jasent pour faire les importants. Qui préfère se taire, même si ça lui prend du temps, après, de se laver l’esprit de ces « mauvaises paroles ». À l’amitié curieuse du bon docteur Gachet répond, au terme du « chantier Cézanne », la bonté limpide du jardinier. Lui, Vallier, sait « comment se fait une peinture, le travail que ça donne, la peine et la fatigue, et le temps que ça prend. C’est toute la vie de monsieur Cézanne qui y passe, tout son jus, et il n’en a plus beaucoup, il finit, il se finit »… Dernière reprise du thème de la fugue paysagère de Marie-Hélène Lafon : au bout du bout, la peinture, comme l’écriture, c’est la vie. Et le dernier modèle du peintre, qui se demande combien de séances de pose il faudrait encore pour finir le portrait, « va balayer les feuilles sur la petite terrasse, ce sera mieux pour le tableau ».

Des toits rouges sur la mer bleue, Flammarion, D'/APRÈS, 2024
176 p. 21 €