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Notes de lecture

Dans le même numéro

Tant qu’il y aura des cèdres de Pierre Jarawan

Traduit de l’allemand par Paul Wider

avril 2020

L’évocation sous forme de reportage, comme dans un présent différé, des événements principaux qui ont marqué la vie politique libanaise, les noms qui surgissent au fil des pages,   laissent deviner les choix, aménagements, compromissions, voire trahisons, dictés par une volonté de survie et les drames humains qui en découlent pour tous, acteurs, victimes ou témoins : l’incertitude perdure.

Dans ce premier roman, Pierre Jarawan, né à Amman d’un père libanais et d’une mère allemande, mais habitant en Allemagne depuis sa petite enfance, inscrit les événements politiques qui ont marqué l’histoire du Liban dans le vécu intime d’une famille qui n’est pas sans rappeler la sienne. Mais au-delà de ce dialogue, sur trois décennies, entre affrontements nationaux et déchirements personnels, l’auteur, en un langage qui mêle descriptions factuelles, intermèdes poétiques et passages violents, joue sur la magie du mystère pour raconter le poids de ces secrets qui pétrifient, la pérennité des blessures d’enfance, le sens de la transmission, le degré d’intégration ou d’assimilation des réfugiés, le communautarisme ou encore l’octroi généreux du pardon.

Alternant entre le moment où les épisodes sont rapportés et celui où ils sont vécus, le récit du narrateur, Samir, s’articule autour de quelques dates clefs : au printemps 1983, les chrétiens Rana et Brahim el-Hourani, avec leur ami musulman Hakim et sa fille Yasmin, s’enfuient de Beyrouth en flammes et se réfugient en Allemagne ; en 1992, au moment où Samir fête ses 8 ans, son père, Brahim, disparaît sans laisser de traces ; en 2005, Samir, muni d’une photo où son père pose à côté de Bachir Gemayel et du journal de bord qu’il avait tenu, entreprend un voyage au Liban dans l’espoir de le retrouver ou, tout du moins, de ­comprendre les raisons et les conditions de son absence.

Dans le cœur et la conscience de Samir, la fidélité au Liban et l’amour du père finissent par se confondre dans une même exigence de vérité. À ce vide laissé par Brahim, le conteur d’histoire – The Storyteller, selon le titre de la traduction anglaise –, à cette béance affective qui paralyse Samir, incapable de dépasser la perte et impuissant à se construire, répond l’image d’un pays vacillant, aux équilibres précaires, en proie aux attentats, meurtres, alliances éphémères, invasions. Le cèdre, symbole du Liban, et le père ne font plus qu’un : cette double allégeance, avec sa part d’inavoué, donne toute sa puissance à une narration touffue, qui se déroule comme un écheveau ininterrompu d’histoires plurielles à clefs évidentes ou trompeuses.

Dans ce va-et-vient narratif entre l’Allemagne et le Liban, un décalage est induit entre ce qui est exprimé par le narrateur, ce qu’il signifie vraiment et ce à quoi il renvoie. Que Samir évoque son père dans le camp de réfugiés, inventant des contes pour des enfants et des adultes émerveillés par son talent, qu’il décrive son exploration avec Yasmin des appartements abandonnés et des caves du Hlm où les deux familles ont habité après ­l’obtention du droit d’asile en ­Allemagne, qu’il montre les efforts nécessaires pour capter les chaînes arabes dans leur nouveau logement plus spacieux au centre-ville et la fête entre voisins pour fêter ­l’événement, qu’il précise le sujet de travail de Yasmin sur la vision du monde de réfugiés appartenant à différentes communautés, Samir parle du parcours délicat des exilés, des enjeux auxquels sont confrontés leurs descendants.

L’évocation sous forme de reportage, comme dans un présent différé, des événements principaux qui ont marqué la vie politique libanaise, les noms qui surgissent au fil des pages – Gemayel, Hariri –, les lieux décrits – Zahlé, Raouché, Brih, la montagne du Chouf, Sabra, Chatila, Horch ­Beyrouth – laissent deviner les choix, aménagements, compromissions, voire trahisons, dictés par une volonté de survie et les drames humains qui en découlent pour tous, acteurs, victimes ou témoins : l’incertitude perdure.

C’est parce que le Liban finit par exister concrètement au regard de Samir qui y affronte la violence, le danger, les menaces, mais qui découvre aussi de nouvelles sources d’amitié et de confiance, que toutes les facettes du conflit intime et national peuvent s’apaiser. Le roman, qui ­s’apparente à un film policier avec le secret comme corollaire, peut alors connaître son dénouement. Ce qui était marqué du sceau du mystère, depuis la dimension cachée des histoires que Brahim racontait à Samir – les aventures d’Abou Youssef et d’Amir, son dromadaire doué de parole, d’Ishak le bouvier et de son rhinocéros imbattable aux cartes – jusqu’à la vraie raison de sa fuite en Allemagne et de sa disparition en passant par son travail à l’hôtel Carlton à Beyrouth, l’argent prétendument envoyé à la grand-mère malade ou les conditions de la mort de la mère de Yasmin, fait désormais sens. Ce qui empêchait Samir de se construire, d’assumer sa filiation tronquée et de se situer librement dans son appartenance au Liban se dissipe.

À des images de ruptures, de doutes, de renoncements, d’obsessions, à des actions de repli, d’abandon, d’enfermement, se substituent des rêves d’engagement, de réalisation de soi, de découvertes, de bonheur possible. L’espoir peut renaître pour le Liban : «  S’il mène à bien son projet, il changera ce pays.  » Mais aussi pour Samir : «  Peu importe quand tu reviendras. Ce qui compte, c’est comment.  » Il y aura toujours des cèdres.

Éditions Héloïse d’Ormesson, 2020
496 p. 23 €

Sylvie Bressler

Critique littéraire à la revue Esprit depuis 2002.

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