Jouer le jeu ? de Jean-Louis Comolli
Ce n’est pas un livre testament, plutôt une mise en jeu de Jean-Louis Comolli, malade, hospitalisé, puis sortant de l’hôpital, s’interrogeant sur les incapacités humaines endurées par le Comolli patient passif, car soumis aux mains directives d’un pouvoir soignant, dont l’autorité des diagnostics est d’autant moins contestable qu’elle s’appuie sur la technologie de ses appareillages.
Il est malaisé de présenter Jean-Louis Comolli : réalisateur, scénariste, écrivain, rédacteur en chef des Cahiers du cinéma entre 1966 et 1971 (il y a collaboré entre 1962 et 1978), ce n’était pas pour autant un touche-à-tout sans originalité. Son travail cinématographique a porté tout entier sur le réel : comment décrire le rapport entre ce réel et le spectateur ? Qu’est-ce qui est vu, parce que dans le champ du cadre, visible donc à l’œil, et quid du hors-champ de la caméra et pourtant à l’image ? Ces questions ne sont pas seulement théoriques, un bavardage pour « rhétoriser » une activité, le cinéma, somme toute ludique – il faut prendre ce terme comme l’expression du plaisir des sens –, mais elles soulignent combien sa démarche s’est saisie du cinéma comme d’un art total. Quand Comolli désignait la lune, une invitation à nous méfier de l’image perçue comme « réalité » de ce qui est représenté à l’écran, c’était un avertissement au mouvement de la caméra que l’on suivrait passivement. Il faut par exemple lire ou relire Cinéma contre spectacle, paru en 2009 chez Verdier, où il défendait la position d’un spectateur critique et conscient de ce qu’on lui montre.
Jean-Louis Comolli est mort en mai 2022 au moment de la parution de Jouer le jeu ? Ce n’est pas un livre testament, plutôt une mise en jeu de Jean-Louis Comolli, malade, hospitalisé, puis sortant de l’hôpital, s’interrogeant sur les incapacités humaines endurées par le Comolli patient passif, car soumis aux mains directives d’un pouvoir soignant, dont l’autorité des diagnostics est d’autant moins contestable qu’elle s’appuie sur la technologie de ses appareillages. Seulement, Comolli résiste. Pour contenir les multiples asservissements auxquels l’astreignent l’hôpital et son régime de domination « douce », il divague, ne concède qu’un minimum d’obéissance ; autrement dit, il « joue le jeu ». Mais c’est un faux « docile ». On veut en faire un figurant de son existence sociale, il se met hors-champ, comme le cinéma qu’il défend, il répète à cette petite voix intérieure qui le harcèle de ses questions les principes qu’il défend : le cinéma est fait pour filmer des relations ; le cinéma doit faire résonner nos émotions ; le cinéma ne sera jamais réduit à sa miniaturisation. Citons-le pour finir, car tout y est dit : « Nous errons dans le labyrinthe du spectacle confondu avec la réalité. C’est un renversement de perspective : si nos réalités incluent le spectacle, le contraire n’est pas certain et reste une hypothèse ludique : le spectacle peut, et peut-être veut, exclure tout ce qui ressemble à la réalité. »