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Notes de lecture

Dans le même numéro

Henry de Castries (1850-1927) de Daniel Rivet

Du faubourg Saint-Germain au Maroc, un aristocrate islamophile en République

janv./févr. 2022

Officier disgracié par ses supérieurs alors qu’il estime n’avoir pas démérité, politicien désavoué par les siens alors qu’il pense avoir toujours porté leur voix, savant ignoré de ses pairs alors qu’il se veut supérieur à nombre d’entre eux… Pour quelles raisons Daniel Rivet, historien renommé du Maghreb colonial et postcolonial, a-t-il décidé de consacrer une biographie à un aristocrate dont « aucune rue, aucune garnison, aucune promotion de Saint-Cyr ne porte le nom en effigie » ? La réponse apparaît progressivement, au fil des historias mínimas qui composent les pages de cet ouvrage, les histoires des hommes et des femmes singuliers de leur temps, des cercles à la fois solidement établis et insaisissables de la IIIe République et de l’empire colonial français, des institutions du terroir, anciennes et nouvelles, et des ministères régaliens de la capitale, des affaires de petits ou de gros sous, mais aussi de cœur… Servant, au mieux, de « second couteau » auprès des grands comme le futur maréchal Hubert Lyautey (1854-1934), premier résident général du protectorat du Maroc, « Monsieur le comte de Castries » ou « Monsieur de Castries », selon ses interlocuteurs, se voit en effet propulsé au gré des événements qui marquent la IIIe République et ses cercles politiques, militaires et scientifiques, et ce théâtre de compétitions féroces entre hommes, lectures ethnographiques, perceptions de l’altérité, projections stratégiques à long terme et tactiques à la petite semaine, qui se nomme le Maghreb colonial.

Henry de Castries, homme de l’Ancien Régime, est bien mal à l’aise dans sa IIIe République qui, après ses débuts conservateurs, est en train de prendre un tournant radical. Antisémite, il fréquente les milieux antidreyfusards, nostalgiques d’un passé qui n’aurait pas dit son dernier mot. Il accepte la République de mauvaise grâce et seulement parce que Léon XIII (1819-1903) a fait un pas dans ce sens. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard qu’Isabelle, l’épouse avec qui il entretient un lien de respect et de complicité plutôt qu’une folle romance, préfère à ce pape « progressiste » son prédécesseur Pie IX (1792-1878), inventeur de la doctrine de l’infaillibilité pontificale. Mais c’est précisément parce qu’il demeure l’homme d’un régime déjà dissous sous le règne de Louis XIV qu’il peut se sentir chez lui au Maghreb. Sur cette terre coloniale, il peut se projeter dans la peau d’un seigneur au « sang bleu », accomplissant son devoir à l’égard de la patrie, de l’Église et de ses protégés, et non celle d’un parvenu sans scrupule ni principe. S’il est un fervent partisan du « parti colonial », ce n’est pas nécessairement par sentiment de supériorité à l’égard des peuples colonisés, mais par détestation du « Bosch » et du « Perfide », par rapport auxquels il juge vital que la « patrie », même républicaine, garde son rang. Comme ses pairs, civils ou militaires, il estime qu’il faut tenir et faire obéir le Maghreb par les armes, mais à la différence de nombre d’entre eux, il sait aussi qu’il est sur une terre de civilisation qui a son histoire, ses institutions et ses rituels de pouvoir, ses lettres et ses lettrés, sa religion et sa « haute culture » monarchique et islamique, et non dans une terra incognita « à civiliser ». À preuve, au prix de provoquer l’ire de bien de ses amis, il confie à l’islam, et non pas au christianisme, la tâche d’« apporter la civilisation » à l’Afrique subsaharienne.

Héritier d’une histoire millénaire et attaché par une multiplicité de liens aux mondes arabe et musulman, le Maghreb interpelle de Castries par son rapport à l’islam. Mais la curiosité que suscite chez lui cet autre monothéisme, qu’il reconnaît comme une religion à part entière avec un vrai prophète (et non un « usurpateur »), s’avère dangereuse, car plus il essaye de se « faire objectif » à son égard, plus il voit naître en lui un « désir d’islam ». Et cette fascination se confond avec de troublantes interrogations sur le christianisme, son christianisme que l’on pourrait qualifier d’intégral et sans lequel de Castries n’aurait plus aucune raison d’être. Il ne se convertira certainement pas à l’islam, mais l’on peut se demander s’il ne glisse pas progressivement vers un christianisme de doute, le catholicisme devenant pour lui plus un marqueur politique de droite qu’une foi ou une conviction.

L’Islam. Impressions et études (1896), qui est issu de ce tournant « islamophile », suscite bien des réactions, apologétiques, gênées ou franchement hostiles, de la part de ceux à qui il offre son ouvrage, mais ne donne lieu à aucun compte rendu dans la presse nationale. Daniel Rivet montre cependant que de Castries, excellent arabisant et philologue, jouera par la suite un rôle central dans la structuration de l’enseignement de l’histoire (il est vrai « officielle », au double sens, français et chérifien du terme) et de l’archivistique dans le « protectorat », et surtout dans le lancement du titanesque projet de Sources inédites de l’histoire du Maroc (premier volume en 1905)¸qui se poursuivra après sa mort et jusqu’à la veille de l’indépendance marocaine en 1956.

Pour compléter ce tableau, il faut encore rappeler que l’homme est aussi dans son temps pour une autre raison : il appartient à un christianisme qui, le siècle oblige, doit se faire « social », sur sa gauche comme on le sait, mais aussi sur sa droite. Ce virage « social », que l’on observe déjà sous le Second Empire, est à la base de son engagement pour les étudiants démunis autant que de son soutien à une école, aussi fascinante qu’a- (voire anti-)pédagogique, construite à Anjou pour les élèves non voyants. Cette ouverture vers le social s’explique sans doute aussi par le lien fortuit qu’il noue avec l’École de la science sociale de Frédéric Le Play (1806-1882), incarnée dans un deuxième temps par Edmond Demolins (1852-1907), dont il lit le célébrissime À quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons ? (1897). Certes, de Castries est antirévolutionnaire et antirépublicain dans l’âme et n’a pas besoin d’une référence contemporaine pour assumer l’héritage de la résistance catholique sous la Révolution : « Nous défendrons nos sœurs contre la laïcisation de leur école, comme nous avons défendu nos curés contre une République tyrannique en 1793 », lance-t-il à la cantonade. Mais la posture antiétatique et « civile » que prône l’École de la science sociale peut aussi éclairer la préférence qu’il accorde à la colonisation privée comme alternative radicale à la colonisation étatique, de la Nouvelle-Calédonie et du Congo.

Les spécialistes du Maghreb colonial salueront sans doute ce livre comme une référence qui comble bien des lacunes dans la littérature. Quant aux lecteurs généralistes, ils y trouveront de précieuses clés d’intelligibilité sur l’évolution de la droite française, avec ses bifurcations et ses métamorphoses sous la IIIe République, et sur la production du savoir scientifique concernant l’islam, avec sa part de subjectivité, de clichés (et les efforts pour les surmonter), de doutes et d’interrogations.

IISMM-Karthala, 2021
240 p. 23 €

Hamit Bozarslan

Directeur d'études à l'Ehess, il est notamment l’auteur de l'Histoire de la Turquie de l'Empire à nos jours (Tallandier, 2015) et de Révolution et état de violence. Moyen-Orient 2011-2015 (Cnrs, 2015). Il est membre du Conseil de rédaction d'Esprit. 

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