Princesse Bari de Hwang Sok-yong

Hwang Sok-yong transpose un grand mythe coréen dans le présent pour faire de Princesse Bari un roman où l’exil et la violence du monde sont sans cesse traversés par la poésie et l’espérance.


Le sud-coréen Hwang Sok-yong, écrivain idéaliste n’hésitant pas à inscrire son engagement en faveur de la démocratie dans des actions concrètes et revendiquant aussi son attachement à la langue et à l’histoire ancestrale de son pays, transpose le mythe fondateur de la princesse Bari du monde ancien à la scène contemporaine globalisée. L’héroïne du roman est nommée Bari par sa grand-mère en l’honneur de la princesse du mythe : alors qu’un fils est désespérément espéré, elle est aussi une septième fille que l’on abandonne à la mort. Sauvées toutes deux, elles sont investies d’une mission : la princesse Bari du mythe doit trouver l’eau-de-vie pour sauver ses parents royaux malades et permettre aux âmes des morts de connaître la paix ; la Bari du roman doit simplement survivre et comprendre, aidée par les pouvoirs surnaturels de voyance dont elle a hérité.

Pour poser la question du sens de la vie, inscrite dans la légende, Hwang Sok-yong conjugue plusieurs récits, glissant le pouvoir des chamanes au cœur de tous les épisodes qui ponctuent le cheminement de Bari. Son destin se déroule en deux séquences : son enfance en Corée du Nord et en Chine jusqu’au périple qui la conduit à Londres à l’âge de seize ans, puis les étapes qui rythment son existence dans ce pays inconnu qu’elle n’a pas choisi, au sein d’immigrés légaux et clandestins. En donnant toujours la parole à Bari à la première personne du singulier, Hwang Sok-yong fait pénétrer de l’intérieur la profondeur des événements qui la bouleversent, tout en autorisant un regard autre, plus objectif sur le contexte géographique, politique ou économique de l’époque.

Au-delà de la teneur différente des épreuves subies par Bari, des éléments se retrouvent pour former un fil conducteur qui guide l’héroïne. Hwang Sok-yong s’attache à peindre avec précision l’environnement dans lequel Bari se trouve, comme pour renforcer la réalité douloureuse de son vécu. Les paysages imposent leur présence, que ce soient les montagnes en feu, le fleuve à traverser pour quitter la Corée, les forêts avoisinantes ou la circulation hasardeuse entre les villes et les villages qui marque les difficultés rencontrées par les citoyens, déchirés par des allégeances politiques contraires ; l’effervescence des divers quartiers et immeubles de Londres raconte ces mondes qui se côtoient sans se connaître. À chaque fois, le temps semble se figer et permettre à Bari de se fondre dans le moment, de s’en pénétrer avant de poursuivre une route faite d’instantanés qui s’additionnent étrangement.

Bari évolue, solitaire, en proie à l’adversité, à chaque fois bousculée par l’agissement d’un tiers : la fuite d’un oncle en Corée du Sud provoque la perte et l’éclatement de la famille, la séparation d’avec ses sœurs et ses parents ; la dette impayée d’un collègue masseur en Chine la force à s’embarquer comme passagère clandestine dans un cargo à destination de l’Angleterre ; l’intervention de fonctionnaires de l’immigration la contraint à cesser son travail et à se cacher pour ne pas risquer d’être expulsée de Londres. Ces personnages qui cheminent un temps aux côtés de Bari deviennent emblématiques de questionnements toujours actuels, comme l’exploitation de la misère avec le rôle des passeurs et le sort des immigrés illégaux, le statut de la femme ou encore l’impact du terrorisme. L’évocation en miroir de la solidarité de certains immigrés entre eux, de la tolérance des pratiques religieuses ou de l’absence de tout jugement négatif en intensifie encore la portée.

Même si à chaque fois que Bari est sur le point de pouvoir s’arrêter dans sa course et de connaître une forme de repos, un obstacle surgit, anéantissant tout espoir et nécessitant d’imaginer une voie différente, le roman n’est pas sombre. Il est porté par la certitude que l’épilogue sera doux car Bari, héritière des dons de sa grand-mère et de certains de ses ancêtres, habite aussi une autre sphère et se réfugie en pensée dans un ailleurs mystérieux autant que réconfortant. Un peu visionnaire, un peu magicienne, un peu chamane, elle sait percer les secrets et les cauchemars des humains, comprendre les animaux, dialoguer avec les morts et les fantômes et peut ainsi échapper aux meurtrissures de son corps, aux blessures affectives et physiques qui lui sont infligées. La poésie règne dans ces rêves, ces hallucinations qui viennent interrompre le quotidien âpre de Bari et l’aider à le penser autrement, à le délester de sa charge douloureuse. Quand Bari parle avec son chien Chilsong dans un monde intermédiaire, se retrouve propulsée dans des lieux inconnus, entend les conseils de sa grand-mère, apprend ce qui a pu autrefois bouleverser ses proches en retrouvant leurs morts et en les écoutant, elle se rapproche peu à peu de la connaissance de la source de la vie.

« Et j’ai fini par comprendre que vivre, c’est attendre et patienter. Même si nos espérances ne sont pas comblées, l’essentiel est de vivre et de laisser le temps faire son œuvre. » Au terme d’aventures parsemées d’embûches, péniblement négociées, la Bari du roman, réconciliée avec les facettes plurielles de son histoire, peut se vivre apaisée pour avoir pardonné et appris que « l’univers est un » et qu’« il ne faut pas désespérer de l’humanité ».

Éditions Zulma, 2026
251 p. 19 €