Résistances affectives. Les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté de Chowra Makaremi
Analysant une dizaine d’exemples contemporains au Liban, en Argentine, au Chili, en Égypte, au Soudan, en Inde, en France, en Syrie, aux États-Unis et en Iran, l’anthropologue tente de caractériser les « résistances affectives » face aux « politiques de la cruauté » de ces régimes qui « ciblent les liens et les capacités d’attachement »
Tout part d’un entrecroisement de colères : en 2022, le voyage d’étude de l’anthropologue Chowra Makaremi à Baltimore, foyer du mouvement Black Lives Matter après la mort de Freddie Gray en 2015, où elle accompagne un doctorant travaillant sur le massacre à l’arme chimique de Halabja au Kurdistan irakien en 1988, est percuté par la mort, en Iran, de Jina Mahsa Amini. « Est-ce l’émotion causée par ces morts injustes qui pousse des milliers de personnes dans la rue avec des demandes politiques ? Ou est-ce que ce sont l’expérience et la conscience d’une inégalité mortifère, résumée par ces crimes, qui expliquent l’émotion particulière ressentie face à ces morts précisément, et non d’autres ? »
Tout part de là : une arrestation, une violence policière, une immolation. Mais quel est ce « tout » ? La colère, l’indignation, dont Makaremi interroge le ton pour la dire, citant Frantz Fanon : « Ces choses, je vais les dire, non les crier. Car depuis longtemps, le cri est sorti de ma vie1. » Comment phraser la colère, donc, selon Makaremi, en cerner le « langage », la « grammaire », à travers les soulèvements qu’elle nourrit ?
Analysant une dizaine d’exemples contemporains au Liban, en Argentine, au Chili, en Égypte, au Soudan, en Inde, en France, en Syrie, aux États-Unis et en Iran, l’anthropologue tente de caractériser les « résistances affectives » face aux « politiques de la cruauté » de ces régimes qui « ciblent les liens et les capacités d’attachement », « où la vulnérabilité des autres est exposée à travers leur souffrance et où les lignes d’appartenance politique se négocient à travers un acquiescement à cette souffrance ». Ces résistances sont affectives car elles s’incarnent dans des affects (la honte, le dégoût, la peur…), des gestes (se couper les cheveux en public en Iran…), des espaces, des corps endeuillés dont la douleur intime se transforme en actions collectives (manifestations, révoltes, révolutions) tenues, maintenues par des attachements qui instituent, selon le mot de Jacques Rancière, un autre « partage du sensible ». « L’indignation n’est pas seulement un refus : elle ouvre aussi un régime de sensibilité partagée, écrit Makaremi. […] c’est dans les conditions sensibles du partage que s’élabore un travail affectif plus durable, plus solide que les temporalités et les dramaturgies du soulèvement. »
Ces résistances, Chowra Makaremi les a observées sur ses terrains et aussi à travers les « contre-archives » qu’elles ont produites (chansons, comptines, lettres, articles, films, fictions) qui jamais ne dissocient les affects des savoirs et dont, bien au contraire, les émotions forment de l’intellection. Autant de « documents-sentiments2 », pour le dire avec Svetlana Alexievitch, par ailleurs citée dans l’ouvrage, qui façonnent, à l’égard de l’injustice et d’une domination incorporée, une « connaissance sensible », entendue au sens large « du sensoriel, de la mémoire, de l’affectif et de l’intellectuel ». Une « connaissance par corps3 », selon l’expression de Pierre Bourdieu, dans laquelle « ce qui est désigné comme subjectif, irrationnel, ou trop affectif est précisément ce par quoi une connaissance critique se fabrique », « un savoir qui permet d’élaborer ce passage, des affects aux émotions politiques ». Savoir dont Makaremi détaille les gestes et les chemins de la transmission.
Georges Didi-Huberman est parvenu, à partir d’un corpus principalement imagé (affiches, dessins, peintures, photographies, films…), à des analyses complémentaires : la dialectique entre l’invisibilisation et la fétichisation du peuple ; le soulèvement populaire en contrechamp du deuil maternel ; le fascisme comme fabrique d’émotions disjointes ; la puissance heuristique du montage d’images et de temps divers ; l’après-vie de gestes révoltés que même la défaite ne parvient pas à effacer mais qui survivent, en puissance, sous la forme de lucioles4. Que ces deux collections de soulèvements – empiriques chez Makaremi, artistiques chez Didi-Huberman – se fassent écho justifie d’appréhender les résistances affectives en ouvrant les archives de l’histoire et de l’anthropologie aux documents sensibles et aux œuvres artistiques qui les débordent.
L’acuité du livre de Chowra Makaremi est redoublée par son positionnement : l’anthropologue connaît dans son corps les politiques de la cruauté qu’elle décrit, elle dont la mère et la tante furent emprisonnées et assassinées par le régime iranien dans les années 1980 et qui s’exila en France en 1986 pour y rejoindre son père. À plusieurs reprises, les répliques de cette histoire se font entendre « par la conservation presque miraculeuse d’archives familiales ». « L’épistémè trouble » qui, par conséquent, innerve ce livre, naviguant « entre privé et public, […] collectif et familial » et se refusant à l’objectivable comme au psychologique, loin d’en affaiblir la position de recherche, la consolide et la densifie. « C’est dans cette tentative de repenser la pudeur et la bienséance hors de leurs cadres » et dans un recul de quatorze années de travail que s’incarne la mise à distance nécessaire à la recherche. Une « neutralité » qui, fort justement et de manière bouleversante, travaille à s’affranchir « des frontières posées à la connaissance […] par les conventions de la culture (occidentale) dans laquelle elle est produite ».
- 1. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs [1952], dans Œuvres, préface d’Achille Mbembe, introduction de Magali Bessone, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2011, p. 63.
- 2. Svetlana Alexievitch, La guerre n’a pas un visage de femme [1985], trad. Galia Ackerman et Paul Lequesne, dans Œuvres, précédées de l’entretien de l’auteur avec Michel Eltchaninoff, Arles, Actes Sud, coll. « Thesaurus », 2015.
- 3. Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes. Éléments pour une philosophie négative, Paris, Seuil, coll. « Liber », 1997.
- 4. Georges Didi-Huberman, Soulèvements, Paris, Gallimard/Jeu de Paume, 2016 ; les six volumes de la série L’Œil de l’histoire, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2009-2016 ; Survivance des lucioles, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2009 ; Désirer désobéir. Ce qui nous soulève, 1, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2019 ; La Fabrique des émotions disjointes. Faits d’affects, 2, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2024. Voir aussi Hervé Mazurel, « Histoire du sensible, histoire sensible », Critique, no 908-909, janvier-février 2023, p. 147-161.