© Why Not Productions
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Ouvrir le temps : Pourquoi Israël de Claude Lanzmann

En proposant une connaissance inquiète et sensible du pays, le film documentaire de Claude Lanzmann, Pourquoi Israël (1973), souligne la diversité des imaginaires politiques qui l’habitent.  


Le 7 octobre 1973, le film de Claude Lanzmann Pourquoi Israël est présenté pour la première fois au Festival de New York. Cinquante plus tard, jour pour jour, le 7 octobre 2023, le groupe terroriste Hamas traverse la frontière séparant la bande de Gaza de l’État d’Israël et entame un massacre d’envergure contre des centaines de citoyens israéliens.

On entend souvent l’expression « ironie de l’histoire » pour décrire le télescopage de deux espaces-temps, lorsqu’une date ancienne s’encastre brutalement dans notre présent et donne l’impression d’écraser, de compresser le temps. Le temps, nous avons au contraire besoin, aujourd’hui, de le rouvrir. Le film de Claude Lanzmann, projeté en novembre 2023 au Centre Pompidou à Paris dans le cadre de la rétrospective que la Cinémathèque du documentaire consacrait au réalisateur, nous y aide, précisément grâce à son ironie. Si l’on entend par là ce « mélange d’humour, de cruauté et de tendresse » qu’y voyait l’historien François Furet découvrant le film à sa sortie (Le Nouvel Observateur, 1973).

Pourquoi Israël n’est pas un film documentaire pédagogique où défilent des experts assis dans un studio. C’est un film de terrain où Lanzmann éprouve pour la première fois ce qui formera son éthique documentaire : des entretiens, son corps massif et sa voix chaude posant des questions sans complaisance, le nouage qui s’institue entre un lieu et une parole. Trois heures durant, nous suivons Lanzmann en Israël. Le montage syncopé est un cheminement qui emporte le spectateur. Chaque séquence pose une question que l’on imagine voir se résoudre dans la suivante. Mais non, celle-ci en ajoute de nouvelles dans un assemblage souverain dont les courts-circuits produisent une connaissance inquiète. Inquiète parce qu’incarnée dans des récits et dans des formes.

Les interrogations lancinantes que soulève Pourquoi Israël sont une morsure à notre présent. Un artiste d’Hébron (conquise en 1967 lors de la guerre des Six-Jours et aujourd’hui en Cisjordanie) dit ne vouloir former qu’une seule ville avec ses « cousins arabes » avant de concéder : « Je sais que nous n’en avons pas fini avec les territoires. » Plus loin, une femme s’inquiète : « Ne pas pouvoir quitter ce pays et établir des relations normales avec les autres peuples risque de nous rendre incapables de comprendre le point de vue d’autrui. » Un jeune soldat israélien patrouillant à Gaza répond aux questions de Lanzmann : « Je n’aime pas du tout être ici. Ce n’est pas une tâche de soldat. C’est un jeu du chat et de la souris, et c’est un sale travail. Mais nous le faisons parce qu’il faut en finir avec le terrorisme. »

La valeur documentaire de Pourquoi Israël ne réside pas seulement dans l’effet d’écho provoqué aujourd’hui par ces témoignages. Non, l’histoire ne se répète pas plus qu’elle ne s’efface. Elle s’incarne surtout dans le choix des témoins. Aux grandes questions de savoir ce qu’est l’identité, un État ou une nation juive, on irait peut-être spontanément interroger les hommes et les femmes politiques chargés d’organiser le dissensus des réponses. Lanzmann préfère questionner des gens simples, tels que certains se décrivent eux-mêmes, filmés au travail, en famille, à l’étude, buvant, fumant, marchant. Leurs réponses sur Israël, les différentes vagues d’immigration, la conquête, l’antisémitisme et la liberté n’en sont que plus implacables.

La leçon documentaire est double. D’abord, le politique est irréductible à celles et ceux qui en font profession. Et surtout, la conscience politique et géopolitique – sur laquelle le conflit israélo-palestinien est si souvent rabattu – n’épuise pas le travail d’élucidation du réel. Au contraire, la caméra de Lanzmann filme des policiers réglant la circulation, un universitaire observer à la longue vue des soldats égyptiens travaillant calmement dans leur bunker, des dockers déchargeant des cargaisons, des enfants s’ennuyant à l’étude, des vieux jouant aux cartes, des touristes américains s’extasiant dans un supermarché devant les conserves de « thon juif » et les miches de « pain juif » qu’ils n’ont pas chez eux. Lanzmann filme des métiers, des gestes, des rythmes, des habitudes. Autant de moments absents de la « grande » histoire et pourtant aussi sérieux, aussi existentiels. Des instants de biais qui permettent de rouvrir le temps et d’élargir l’histoire. Lanzmann porte sur ce pays un regard esthétique, une connaissance sensible.

À la fin du film, l’habitant d’un kibboutz s’interroge : « Je me demande toujours pourquoi le monde attend de nous que nous soyons plus justes que les Arabes. Nous avons toujours lutté pour avoir un État comme les autres, avec ses hauts et ses bas, ses bons et ses mauvais côtés. Seuls les antisémites nous prennent pour un peuple d’élite. » Lanzmann fait, en effet, le portrait d’Israël en État normal avec ses prisons, ses policiers, ses universités, son port, ses racistes, ses utopistes, ses soldats et ses lieux saints. Par le feuilletage des différentes périodes qu’opèrent les témoins et le montage de Pourquoi Israël – de l’utopie sioniste à la guerre du Kippour qui se fait sentir lors du tournage et, bien sûr, de la Shoah qui forme la basse continue de presque tous les récits –, le film fait entendre qu’à chaque époque, des femmes et des hommes ont toujours pensé d’autres imaginaires politiques, entrevu des bifurcations possibles : faire d’Israël un État juif ou laïc, une société communiste ou individualiste, vivre ensemble ou séparés… Manière de conjurer la pesanteur d’une destinée qui épuise le conflit israélo-palestinien depuis soixante-quinze ans. Manière d’ouvrir un temps singulier, par la rythmique des paroles et des images, pour que le temps s’ouvre à nouveau.