Revoir, reconstituer, reconsidérer
Conçue en 2019 par Émilie Rousset et Maya Boquet, Reconstitution : Le procès de Bobigny, s'empare d'un dispositif original où les spectateurs cheminent parmi les témoignages et les prises de paroles que cette affaire historique a fait surgir.
Reconstitution : le procès de Bobigny
Conception et écriture : Émilie Rousset et Maya Boquet
Mise en scène et dispositif : Émilie Rousset
Spectacle créé le 10 octobre 2019 au T2G – Théâtre de Gennevilliers avec le Festival d’Automne à Paris. Repris en octobre – novembre 2024 au Carreau du Temple avec le Festival d’Automne à Paris.
Voir la même pièce à plusieurs années d’intervalle et sentir que l’on a changé est chose commune. Un jour du côté de Créon, un autre du côté d’Antigone. Mais découvrir il y a un cinq ans un spectacle qui, sous le même titre, s’adapte lui-même, se module et prolifère aujourd’hui différemment est plus rare. Créé en 2019 au T2G de Gennevilliers, Reconstitution : Le procès de Bobigny, d’Émilie Rousset et Maya Boquet, est un dispositif tout à la fois cadré et hasardeux. Il enceint le spectateur dans un cadre temporel : celui-ci a deux heures et demie pour choisir d’écouter sept ou huit entretiens d’une quinzaine de minutes parmi les douze proposés dans la salle. Douze cercles, matérialisés par deux carrés de lumière, au sol et suspendu dans l’air, la chaise d’un ou d’une comédienne, un micro, d’où jaillissent comme des tentacules les fils des casques des spectateurs disposés sur des chaises en rond. Douze entretiens avec des témoins du procès de Bobigny – témoins au sens juridique, telle la journaliste Claude Servan-Schreiber ou l’actrice Françoise Fabian, qui furent appelées à la barre ; témoins au sens historique, tel le gynécologue René Frydman ou la sociologue et co-fondatrice du MLF Christine Delphy.
L’écrivain Georges Bataille incitait, en 1929, à écrire un « dictionnaire [qui] commencerait à partir du moment où il ne donnerait plus le sens mais les besognes des mots. » Voilà ce à quoi incite, ce que produit ce spectacle. Reconstitution. Comment reconstituer le procès de Bobigny qui, en 1972, grâce à l’avocate Gisèle Halimi et à l’association Choisir, vit Marie-Claire Chevalier, seize ans, être relaxée de son avortement après un viol ? Il y a les documentaires-fictions pédagogiques en costumes d’époque et les reconstituteurs rejouant telle ou telle bataille – tous deux s’approchant de la reconstitution judiciaire. Rien de tel ici. La reconstitution est d’abord celle de la mémoire : les interrogés face à leurs souvenirs datant d’un demi-siècle, soutenus par quelques extraits de la retranscription des débats. Elle est également celle de l’oralité de la parole – hésitations, silences, bégaiements, répétitions – interprétée par des comédiennes et des comédiens en habits quotidiens, jouant indifféremment plusieurs « personnages » dans la soirée, masculins comme féminins.
Cheminant entre les postes d’écoute, le spectateur se fait le libre monteur de son moment, aiguisé par la frustration de savoir dès le début qu’il ne pourra tout écouter. Reconstitution réussit la gageure du théâtre contemporain d’insuffler du hasard – c’est-à-dire de l’imprévu, une teneur de vie intensifiée, densifiée – non en jouant de l’aparté avec les spectateurs, non en élargissant la scène à tout le théâtre, non en laissant un metteur en scène répartir aléatoirement la parole des comédiens, non en tirant au sort quelle parole viendra ensuite mais en activant le spectateur, en le rendant acteur, libre de ses déplacements, de sortir et d’entrer dans la salle, de sauter un tour ou de rester au même poste, écoutant ainsi plusieurs fois le même témoignage, joué par un comédien ou une comédienne différente avec qui il partage une proximité de l’œil et de l’oreille.
La reconstitution devient alors celle des souvenirs du spectateur qui découvrit la pièce en 2019, saisi par un dispositif dont l’acuité résidait, à l’époque, dans la moderne inactualité de son sujet. Mais, depuis, il y eut, en 2020, l’interdiction de l’avortement en Pologne même en cas de malformation du fœtus – étincelle des plus importantes manifestations que connut le pays depuis la guerre – ; l’annulation, en 2022, par la Cour suprême des États-Unis de l’arrêt Roe v. Wade de 1973 garantissant aux Américaines le droit d’avorter ; et, en France, les débats parlementaires qui conduisirent à l’inscription dans la Constitution, en 2024, de la « liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse. » Le cadre du spectacle permet ainsi qu’il s’actualise : de nouveaux témoignages en remplacent d’autres. La professeure de droit public Stéphanie Hennette Vauchez éclaire aujourd’hui les enjeux juridiques et politiques des débats français autour de la constitutionnalisation de la liberté d’avorter et la féministe activiste polonaise Weronika Smigielskav raconte et contextualise les manifestations de 2020 dans son pays – rappelant, au passage, que le recours à l’avortement y était davantage permis sous l’ère communiste, tordant ainsi le cou à l’idée d’un irrésistible et inéluctable progrès vers davantage de liberté. Là où, en 2019, le spectateur s’était davantage concentré sur les témoins qui assistèrent, dans tous les sens du terme, au procès de Bobigny, il a pu, en 2024, s’ouvrir à une reconstitution plus vaste du sujet, embrassant la philosophie politique, l’histoire, la sociologie, le droit et les études décoloniales.
Au risque, peut-être, d’une désincarnation du sujet – là où l’écriture clinique d’Annie Ernaux dans L’événement, là où la transmission gestuelle des militantes du MLAC (Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception) dans le film Annie Colère de Blandine Lenoir incarnaient des tourments quotidiens et communs. Mais le choix du spectacle de n’interroger que des personnalités connues et reconnues rejoint celui de Gisèle Halimi de faire témoigner, en 1972, des comédiennes, des académiciens, des professeurs, des hommes politiques, transformant le cas de Marie-Claire Chevalier en procès d’une cause, en procès d’idées.
Le spectacle vise, enfin, à la reconstitution d’une « communauté de réflexion », selon les mots d’Émilie Rousset. Une communauté politique quelque peu atrophiée : seule une voix opposée à l’avortement y figure. La faible part de voix discordantes représente-t-elle le consensus politique et social autour de l’interruption volontaire de grossesse ? – 86% des Françaises et des Français étaient favorables à sa constitutionnalisation, un tiers des sondés et la moitié des femmes y ayant eu recours craignant une régression de son accès dans un avenir proche. Telle est désormais l’actualité de ce spectacle et en quoi ses autrices font œuvre d’historiennes : « Faire œuvre d’historien », écrivait Walter Benjamin en 1940 dans son dernier texte, « ne signifie pas savoir “comment les choses se sont réellement passées”. Cela signifie s’emparer d’un souvenir, tel qu’il surgit à l’instant du danger. »