L’heure de Cristina Campo

Les Impardonnables, recueil d’essais de l’Italienne Christina Campo (1923-1977) réédité par Gallimard, donne à voir une œuvre à l’élégance rare, pleine de grâce et de liberté, aussi brève qu’éclectique. À rebours de notre modernité, l’écrivaine montre que l’art poétique est nécessairement lié à la transcendance.


Il suffit de quelques lignes pour se sentir en présence d’un esprit lumineux et d’un écrivain exceptionnel – pour entendre une voix. Encore quelques pages, et l’on se demande comment tant d’érudition artistique, tant de sensibilité, tant de désinvolture et d’humour peuvent servir une pensée aussi précise, cohérente, réfléchie. Comment peut-on être si sérieuse et si amusante à la fois ? Car les affirmations de Cristina Campo, qui allient esprit de géométrie, sens du paradoxe et tapis volants, semblent avoir pour matrice l’âme d’une jeune amoureuse en même temps que la bibliothèque d’un vieil historien ; le mysticisme de Shéhérazade et la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin. Au point d’équilibre de la familiarité et de la déférence, son style offre un parfait exemple de sprezzatura, vertu qu’elle s’efforce jusqu’à l’obsession de définir, mélange de grâce et de liberté, d’élégance et d’humilité, commun aux duellistes, aux mendiants et aux saints.

La découverte de Cristina Campo (nom de plume de Vittoria Guerrini) est un choc comparable à celle de Borges – l’un de ses maîtres revendiqués. On rit et on s’incline, on devient son ami et son admirateur. « Quelle mystérieuse intimité lie le grand écrivain à son lecteur et quel abîme le sépare de lui », écrit-elle dans une page sur Dante. Née à Bologne en 1923 et morte à Rome en 1977, fille du compositeur Guido Guerrini, traductrice en italien de Proust ou de Virginia Woolf, elle a engendré une œuvre rare du point de vue du style, mais aussi en nombre de livres publiés : deux recueils de poèmes, quelques très brefs essais – dont ceux réunis dans Les Impardonnables, chef-d’œuvre réédité cette année par Gallimard dans la collection « L’Imaginaire » – et des lettres. Celles à María Zambrano, disciple d’Ortega y Gasset qui, fume-cigarette à la main, faisait de la philosophie en écrivant de la poésie, et inversement1, paraissent en français pour la première fois sous le titre Si tu étais là.

Que Cristina Campo parle de Laurent de Médicis, de saint Jean l’Évangéliste ou de la Belle au bois dormant, on comprend qu’elle les a bien connus. Ces hautes fréquentations lui permettent de nous entretenir à notre tour de toutes les évidences à côté desquelles nous passons sans cesse, tout au long de notre vie, faute de prendre les choses du bon côté : « Comment rejoindre l’impossible, si ce n’est précisément à travers l’impossible ? L’impossible est à l’image d’une sentence à lire d’abord de droite à gauche, puis de gauche à droite. Il ressemble aussi à une montagne dont l’un des versants est escarpé, tandis que l’autre s’incline en pente douce. » Ainsi les héros des contes ou les saints sortent-ils vainqueurs de leurs aventures, quand bien même ils s’y seraient fait trancher la tête, car ils ont compris ce qu’il importait de conquérir.

Un long chapitre des Impardonnables réveille en nous la crainte du « destin », le fatum, dont Campo ne doute pas une seule seconde de l’existence et dont elle salue les meilleurs bardes (Les Mille et Une Nuits, Pasternak ou saint Jean de la Croix). Mais qu’est-ce que le destin, sinon le mystère de la vocation de chacun, absolument unique : « Les deux Testaments ne semblent pas connaître le mot “destin”, mais de quoi y est-il question sinon de ce bien inaliénable, pars mea, hereditas mea in aeternum ? C’est le Christ, encore et toujours, qui fait vibrer comme jamais avant lui cette corde. » Car « l’heure » dont parle Jésus dans l’Évangile n’est-elle pas une forme de destin, qu’il lui faudra accepter, certes, mais qui vient inéluctablement ?

Ainsi ses pages sur l’attention, qui rappellent Simone Weil, sont-elles un traité d’ascèse pour apprendre à choisir un chemin qui vaille la peine, en dépit des boniments de ce monde (« contrefaçons de destins, orgies de possibilités »). Au fond, Cristina Campo, avec la générosité d’un Pascal orientant nos regards vers les réalités du troisième ordre, veut nous aider à mieux voir, à mieux entendre, à lever le voile superficiel et pourtant tenace qui nous empêche de contempler la vraie noblesse des choses visibles, et l’évidence des invisibles.

En d’autres endroits, elle ne cache pas son élitisme : les artistes sont impardonnables en ce qu’ils sont coupables de finesse, d’ironie, d’allusions secrètes, sans la moindre concession à la « masse ». Mais ils sont aussi les seuls à estimer leur lecteur, à lui parler « sur le ton de la confidence ». Et Cristina Campo se tient mille coudées au-dessus de toute fatuité lorsqu’elle nous dit de sa voix profonde qu’elle a vu la Recherche du temps perdu comme un « long poème du mana primitif », et qu’elle veut simplement partager sa trouvaille : « La merveilleuse cérémonie de Proust est l’évocation et la résurrection du mana obtenue par le sorcier grâce à des objets sacrés : l’aubépine, la bille d’agate, la petite phrase de Vinteuil. » Image polynésienne qui n’empêche pas d’ajouter que « l’œuvre de Proust est avant tout un exploit de très haute noblesse, le geste d’un chevalier errant qui défend un sépulcre splendide, un culte voué à disparaître – un tombeau vide ». Car en définitive, la voix du poète authentique, à qui il suffit « du plus léger pincement de corde » pour « nous avoir en larmes à ses pieds », doit parler « depuis le versant de la mort ». L’art poétique est nécessairement lié à la transcendance.

On a offensé, renié, détruit la beauté, la possibilité même de son existence, car on a voulu bannir de la terre tout « souvenir du temps céleste ». Cristina Campo affirme que « toute vie connaît un jour “l’horreur générale” face au monde qui meurt et se désagrège ». Son anti-modernité, au moment où l’on se demande si elle ne serait pas la marque d’un passéisme excessif, romantique ou trop tragique, nous tend une image tellement forte qu’un moderne lui-même en est estomaqué, et converti sur-le-champ : « Les cerfs enfermés dans un parc, offerts hagards et pleins de grâce aux regards discrets, ne se demandent pas : pourquoi avons-nous perdu la grande forêt et notre liberté, mais : pourquoi ne nous chasse-t-on plus ? »

  • 1. Ainsi que le souligne Élisabeth Bart dans Les Incandescentes ([2019], R&N Éditions, 2023), son essai consacré à María Zambrano, Cristina Campo et Simone Weil, Zambrano considérait que Platon avait sauvé la poésie malgré lui.

 


Les Impardonnables
Cristina Campo
Trad. par Francine de Martinoir, Jean-Baptiste Para et Gérard Macé
Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 2023, 312 p., 12, 50 €


Si tu étais là. Lettres à María Zambrano (1961-1975)
Cristina Campo
Trad. par Léa Bardet
Préface d’Élisabeth Bart
R&N Éditions, 2023, 116 p., 16 €