Gabriel Ersler. Des Brigades internationales aux prisons soviétiques, l’autre Orchestre Rouge de Jean-Charles Szurek
Avec Anne Halbwachs, Monique Halpern et Jerzy Toruńczyk
Gabriel Ersler évoque trente ans de sa vie, sa jeunesse avec laquelle il a rompu, mais qu’il a vécue convaincu de se donner à des causes justes et humanistes.
Voici un livre inattendu, captivant et fort instructif, sur un thème peu fréquenté : les mémoires d’un stalinien presque ordinaire, un Juif polonais arrivé en France dans les années 1930, après des études de médecine en Suisse. Socialiste, il s’engage dans les Brigades internationales et part lutter contre Franco en Espagne. Il y devient communiste, se « retire » en France à la fin de la guerre civile. Il se voit confier par la Main-d’œuvre immigrée (MOI) polonaise de Paris la réorganisation des communistes polonais dans la zone sud. Il devient concierge du consulat soviétique de Vichy où, suite à l’attaque de l’Union soviétique par Hitler (1941), on le charge de construire un réseau de renseignements soviétique dans la France occupée. Quand, à la fin de la guerre, il a le sentiment d’avoir perdu le contact avec Moscou, il s’y rend. Arrêté, il passe douze ans dans les prisons staliniennes. Gabriel Ersler, c’est son nom, répond dans ce volume aux questions de Jean-Charles Szurek, le fils de l’un de ses meilleurs amis. Il lui raconte tout ce qu’il a vécu. Un récit rare.
Deux personnages émergent rapidement : l’interviewé, enregistré durant les trois étés de 1985, 1986 et 1987, qui apparaît, dans ses convictions, hésitations et interrogations, un homme franc qui éclaire à sa manière une énigme du xxe siècle, celle de la relation des révoltés des années 1930 avec le communisme ; le questionneur, fils d’un brigadiste, qui incarne par ses questions très pratiques, ses remarques incrédules, ses demandes de précisions, parfois ses critiques, les interrogations de la génération née dans l’immédiat après-guerre, qui s’est retrouvée adulte face au communisme stalinien et à ses crimes. Comment était-il possible d’y croire, après avoir vécu tant de trahisons et d’emprisonnements ? Gabriel Ersler a passé des années dans la fameuse prison Vladimir, longuement décrite par Varlam Chalamov, alors qu’il était venu à Moscou de son propre chef, en 1945, avec l’espoir (la naïveté ?) de discuter avec ceux qui étaient censés recevoir les informations recueillies par son réseau et qui avaient subitement coupé la communication. Libéré en 1956, retourné en Pologne populaire, il n’a rompu avec le communisme qu’en 1968, lors de la campagne antisémite du Parti communiste polonais.
Ce dialogue entre deux générations, entre deux hommes qui se connaissent depuis toujours, liés par des amitiés familiales, décortique la vie d’un stalinien « entré en religion ». On le suit entre l’âge de 24 ans (il est né en 1913) et ses 55 ans, quand il rompt définitivement avec le communisme. Il mourra en 2005. Il parle de ses fidélités et de ses prises de conscience, de son courage et de ses peurs, et le récit, tout en se perdant parfois dans les détails, devient au fil de la lecture fascinant – augmenté d’un cours de logistique pour l’action clandestine. Ersler raconte comment passer une frontière, s’évader, installer un émetteur, choisir une planque ou trouver de l’argent. Fabricant de faux papiers, élégant si l’on en croit quelques photographies, il présente les situations avec précision, brosse les portraits de ses compagnons, de quelques traîtres ou flics de tous les pays. Il s’arrête de temps en temps pour évoquer l’atmosphère dans l’armée polonaise en France, ou dans une brigade sur le front antifranquiste, la vie clandestine et cloisonnée, ou encore dans la prison Vladimir. Il ne s’engage pas dans des discours idéologiques ni ne parle vraiment politique. Mais, à mesure qu’émergent son personnage et ses contradictions, s’affirme l’authenticité de son engagement.
Il dit que l’Espagne lui a « dicté son destin ». Lorsqu’il y arrive en septembre 1937, il découvre la « vraie guerre », il mesure « l’importance de l’organisation » et, petit à petit, il admire l’efficacité des communistes en la matière. C’est ce qui l’a décidé à les rejoindre. Il avait pourtant entendu « certaines choses » sur les grands procès de Moscou et connaissait la liquidation du Parti polonais par le Komintern. Il était devenu « un croyant aveugle, un peu aveugle », modère-t-il. Lorsqu’il apprend le pacte germano-soviétique, ça ne l’intrigue guère (contrairement à d’autres communistes), il est surtout préoccupé par la nécessité de s’engager, ou non, dans l’armée française dès que la guerre est déclarée. Ce qui lui vaut l’étonnement de son questionneur auquel il répond que cette armée pouvait arrêter l’agression allemande.
Après l’armistice et le partage de la France en deux zones, quand la police politique soviétique (NKVD) le charge de construire un réseau de renseignement, un deuxième Orchestre rouge, et de rompre tous ses contacts au Parti communiste français, il s’y engage. Il établit et pilote, à partir de Marseille puis de Paris, des petits groupes d’informateurs – beaucoup d’anciens brigadistes en Espagne – qui renseignent sur la France de Vichy, les positions de l’armée allemande, l’état d’esprit de la population, etc. Il organise même quelques actions de sabotage contre les Allemands et réussit, après de longues difficultés, à envoyer par émetteur ses informations à Moscou. Il collabore avec un autre réseau soviétique, celui de Robert Beck qui, trahi, est tombé en juillet 1942.
Une époque, dit-il, « où la Résistance n’existait pratiquement pas ». Il fait de ce travail de renseignement un acte de résistance. Il entretient des liens avec les réseaux gaullistes. Pour le vieil Ersler, qui s’interroge sur ce qu’il a fait, son réseau, comme celui de Beck, à la différence de l’Orchestre rouge, n’était pas composé de « professionnels », c’est-à-dire « d’officiers de l’armée préparés de longue date ». C’était des militants communistes, pas plus. « Nous l’avons fait parce que le Parti nous l’a ordonné. […] J’étais discipliné et puis c’était la guerre. C’était même un honneur pour moi. »
En fait, toute sa vie semble soumise à cette logique implacable, fondée sur la croyance en son Parti, incarnation de la lutte juste. Autre exemple : les interrogatoires insupportables qu’il subit à la Loubianka, la prison du NKVD à Moscou. Il nous dit : « Je continuais à voir les juges d’instruction successifs comme les représentants du pouvoir idéal, de la justice stalinienne même. J’étais dans un état d’esprit religieux. C’était une situation paradoxale : d’un côté, j’adhérais au système, j’étais croyant, et de l’autre, j’étais dans une situation abominable, sans savoir ni pourquoi ni comment. »
Le motif de sa rupture en 1968 est de ce point de vue significatif. Il rompt en même temps avec le communisme et la Pologne, où il était revenu après sa libération en 1956. Un pays qu’il avait renié avant la guerre pour son antisémitisme, et qu’il croyait devenu socialiste. Cette fois, les discours nationalistes et antisémites du Parti et de Gomułka, son chef, l’achèvent. Lui qui a connu la Pologne d’avant-guerre constate en 1967-1968 qu’elle « n’a pas changé » ; l’antisémitisme vient du peuple profond ; pire, « le Parti est infecté », au lieu de lutter contre l’antisémitisme.
Cette autobiographie, énoncée vingt ans après la rupture, éclairée par la précision du travail de notes de Jean-Charles Szurek, n’est pas une autojustification. Gabriel Ersler évoque trente ans de sa vie, sa jeunesse avec laquelle il a rompu, mais qu’il a vécue convaincu de se donner à des causes justes et humanistes. Son explication « religieuse » ne dit pas tout, elle a au moins l’avantage « instructif » de nous interroger sur la puissance d’un engagement dans le contexte d’une « vraie guerre ».