Pologne, histoire d’une ambition, de Pierre Buhler
L’ouvrage interroge deux lectures possibles du rêve national : soit il s’agit d’un mirage qui ne cesse de se dissiper au contact d’autres ambitions, soit il est à la source d’une puissance ou d’une grandeur accomplie.
Peut-on comprendre l’histoire d’un pays sans évoquer ses ambitions, souvent résumées dans ses mythes et légendes, ses récits de lui-même ? Certes non. Dans notre Europe des Vingt-Sept, chacun a une histoire complexe que simplifie ou glorifie une narration de soi souvent élogieuse et simplificatrice. Comme les autres, la Pologne aime à dire que l’on ne la comprend pas, mais les Français ne connaissent pas plus l’histoire de la Suède ou de la Hongrie… De plus, il suffit de prendre la peine de démêler un écheveau pittoresque et passionnant pour éclairer ce passé. C’est ce qu’entreprend Pierre Buhler, ancien ambassadeur de France à Varsovie, dans cet essai historique stimulant.
L’ouvrage interroge deux lectures possibles du rêve national : soit il s’agit d’un mirage qui ne cesse de se dissiper au contact d’autres ambitions, soit il est à la source d’une puissance ou d’une grandeur accomplie. Dans son essai, Buhler aborde le sujet des deux points de vue. Il ne tranche pas vraiment, même s’il reprend à son compte une partie du discours de l’équipe libérale actuellement au pouvoir, qui détecte dans la conjoncture un « moment polonais » pour l’Europe. Sur la longue durée, plus prudent, il appréhende cette histoire en s’appuyant sur plusieurs auteurs de référence, comme Daniel Beauvois, Norman Davies ou Timothy Snyder, et ne manque pas de décrire quelques-unes des catastrophes ou rêves de grandeur qui l’ont caractérisée. Ce qui le conduit à une approche paradoxale de cette ambition polonaise.
Buhler aborde l’histoire de la Pologne en cinq périodes. Les deux premières, du baptême de Mieszko 1er au Traité de Versailles, couvrent la longue époque d’invention des mythes (presque mille ans !). Ce sont celles de « l’hubris » (966-1795) et du « martyr » (1795-1918). On y découvre une Pologne royale sous deux fières dynasties (les Piast et les Jagellon) puis des rois élus, dont un Henri de Valois, qui dominent un vaste territoire (la République des Deux Nations). Une république nobiliaire qui s’enivre de ses ambitions, et « s’engage dans une série d’équipées rocambolesques »jusqu’en Russie (ils occupent même Moscou de 1610 à 1612) avant de sombrer « dans une longue descente aux enfers ». Malgré ses grandes ambitions, elle se désagrège et finit par disparaître, occupée pendant cent vingt-trois ans par les trois empires voisins (1795). Elle devient « nulle part » selon l’expression d’Alfred Jarry, et préfère s’imaginer « Christ des Nations ». Elle tente plusieurs insurrections (1830, 1848, 1863) sans succès et ne retrouve son indépendance qu’à la fin de le Première guerre mondiale lors du Traité de Versailles. En fait, l’ambition polonaise s’affirme surtout grâce au « chaos libérateur » de la guerre et de la révolution russe.
La période suivante en souligne d’ailleurs les limites. Buhler la présente en « phénix » censé renaître de ses cendres. Or son récit suggère une perspective plus complexe, sinon inverse. La nouvelle Pologne doit mener six guerres pour fixer ses frontières avec chaque voisin, des guerres qui ne tourneront par toutes à son avantage. Leurs séquelles, note Buhler, « restent à ce jour prégnantes dans la conscience nationale polonaise. » La Pologne se heurte notamment à la Lituanie et à l’Ukraine qui « l’éconduisent », puis elle finit par occuper Vilnius et Lviv après de cruelles batailles ; elle s’implique dans la guerre civile qui fait suite à la révolution russe en soutenant les Russes blancs, et « se rue sur l’Ukraine le 24 avril 1920 » (Beauvois). L’affaire tourne mal. Devant une contre-offensive de l’Armée rouge, l’armée polonaise est battue et doit reculer jusqu’à Varsovie, où elle arrête les Russes. C’est le « miracle de la Vistule » qui, écrit Buhler, « entre dans la conscience polonaise comme le symbole du sacrifice de la nation pour faire barrage au projet de Lénine d’étendre la révolution bolchevique à toute l’Europe et comme une confirmation de la vocation de rempart de la chrétienté de la Pologne. » Cette victoire ouvre surtout des campagnes de « polonisation et de colonisation de ses confins » par une Pologne « aveuglée par son hubris », qui sera incapable de se préparer à la montée du nazisme en Allemagne. Cette période dite du Phénix comprend également la Seconde guerre mondiale, dont on connaît le terrible prix pour ce pays, qui perdit 17% de sa population dont 92% de sa population juive. Le récit de Buhler semble moins convaincant sur cette période, notamment parce qu’il ne discute pas l’interprétation de la défaite de l’insurrection de Varsovie en 1944 : celle-ci, écrit-il, est devenue « un symbole rattachant la Pologne à son histoire ».
C’est l’une des difficultés de ce livre. Son auteur présente à juste titre, sur le fond d’un récit historique succinct, des interprétations mythiques ou légendaires d’exploits ou de défaites, comme autant d’incarnations de l’histoire d’une ambition. Il montre souvent les nuances, voire les contradictions que révèle cette juxtaposition. Ce qui disqualifie en retour bon nombre de ces mythes… On regrette alors qu’il n’en tire pas plus de conclusions.
Pour les périodes plus récentes, Buhler insiste peu sur la période de domination soviétique (1945-1989), tandis que la dernière période, qui occupe un quart de l’ouvrage, propose une analyse particulièrement claire et perspicace de l’évolution du pays depuis 1989. On peut certes discuter le peu d’accent mis sur la dimension sociale du changement, et en particulier les conséquences de la « thérapie de choc » sur l’état d’esprit de la société. Mais est-ce vraiment le sujet ? L’ouvrage se concentre sur l’imaginaire national, surtout à travers la critique de la « politique historique » du PiS, et l’évolution des mémoires collectives. À cet égard, on se permettra deux critiques qui renvoient à des questions de fond sur la manière d’aborder l’histoire polonaise.
Comme la plupart des historiens polonais, Pierre Buhler se concentre sur l’histoire des Polonais plutôt que sur celle de la Pologne. Il discute les relations de ces Polonais avec les minorités allemandes, ukrainiennes, russes ou lituaniennes, mais pas avec la minorité juive. Les Juifs n’apparaissent en tant que tels qu’au moment de la Shoah, alors que du xviiie siècle à 1945, ils jouent un rôle politique, social et culturel important dans l’histoire de la Pologne. Ils ont des partis et des associations, une intelligentsia laïque ou religieuse… et occupent des responsabilités qui ne se limitent pas à la lutte contre l’antisémitisme. Il aurait été utile à ce titre de confronter les relations judéo-polonaises aux ambitions de la Pologne.
Deuxième remarque, l’idée d’un « moment polonais » dont les « lignes de forces » sont résumées en quatrième de couverture – « l’ancrage profond du catholicisme, la défense farouche de sa liberté et le rempart qu’il constitue à l’Est »– correspond certes à l’ambition polonaise, mais ces lignes de force paraissent également fragiles, quand elles ne sont pas l’objet de fortes contestations internes. On aurait souhaité les voir questionnées plus précisément, notamment « l’ancrage profond », dans une société de plus en plus sécularisée, ou la notion de « rempart », dans le contexte de l’agression russe en Ukraine ou de la pénétration du trumpisme en Europe. Il n’est pas certain que l’ancrage et le rempart soient toujours si flamboyants.