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Notes de lecture

Dans le même numéro

L’État a toujours soutenu ses territoires de Laurent Davezies

juil./août 2021

Depuis la crise de 2008, la reconfiguration de la carte du développement de l’emploi s’est accélérée en France, bénéficiant aux métropoles et à leur centre-ville. Paris, Lyon et Toulouse sont ainsi devenues les trois premiers créateurs nets d’emplois privés en France. Entre 1980 et 2015, la part de l’Île-de-France dans le produit intérieur brut national est, de même, passée de 27 à 31 %. Cela traduit, selon Laurent Davezies, une « hyper-concentration » des nouvelles industries (ingénierie, numérique…) qui trouvent dans les métropoles la densité de réseau relationnel et le spectre de compétences nécessaires à leur épanouissement. Le modèle diffère en cela des industries plus anciennes (l’automobile notamment) un peu moins concentrées et plutôt localisées dans les zones rurales, où les prétentions salariales sont moins élevées.

Fort de ce constat, l’auteur s’inscrit en faux contre nombre d’opinions émises ces derniers temps sur fond de révolte des Gilets jaunes, en affirmant que la métropolisation ne se développe pas au détriment du reste du territoire français. Au contraire, toujours sur la période 1980-2015, la part de l’Île-de-France dans le revenu disponible brut (disponible pour la consommation et l’épargne) a diminué de 25 à 22 % ; en miroir, la part de revenu disponible brut du Nouveau Rhône, département séparé en 2015 de la métropole lyonnaise, est plus importante que sa contribution au PIB national. La métropolisation génère ainsi une circulation monétaire bénéfique vers les territoires environnants, sans intention explicite de redistribution territoriale ou sociale, résultant notamment de la dissociation croissante entre lieux de travail et de vie, et du phénomène lié des « navetteurs ». S’y ajoutent les transferts sociaux et fiscaux, les métropoles étant nettement contributrices aux budgets de l’État et de la Sécurité sociale. S’installe ainsi le cercle vertueux des « systèmes productivo-résidentiels » qui voient les métropoles se nourrir de la qualité résidentielle de leur périphérie.

Cette analyse n’est pas sans valider la stratégie d’organisation territoriale du quinquennat Hollande, souvent critiquée pour son caractère hors sol, ses coûts rémanents ou son impréparation politique : la reconnaissance institutionnelle et la fondation démocratique des métropoles en 2014, et la création de grandes régions en 2015, visant à arrimer à des métropoles des collectivités locales de taille modeste et en risque de déclin (l’ancienne région Poitou-Charentes avec Bordeaux, par exemple). Mais, de manière générale, c’est la notion d’abandon des territoires excentrés que Davezies réfute, reprenant ici sa thèse féconde de capacités de développement alternatif, fondées sur l’attractivité résidentielle (dont le tourisme), les nouvelles formes d’organisation du travail (télétravail) ou la consolidation de l’emploi non marchand en lien notamment avec la montée en puissance du soin1. C’est ainsi que les 7 000 communes françaises les plus éloignées d’une aire urbaine regagnent des habitants depuis l’orée des années 2000. Si l’activité industrielle et agricole y décroît, le commerce, la restauration et la santé montent en puissance et les débits de boissons, dont certains diversifient leur activité, refleurissent.

Alors pourquoi ces prises à partie de l’État de plus en plus virulentes au nom d’un sentiment de relégation de la périphérie par le centre ? Parce que, soutient l’auteur, celui-ci demeure un acteur identifiable dans le champ politique, alors que la société aurait progressivement perdu les moyens de contester un capitalisme plus insaisissable et des entreprises puissantes et mobiles. La lutte des classes serait désormais indûment désaxée aux dépens d’un service public surexposé, et pourtant toujours garant de l’intérêt général.

Outre ce positionnement dans le débat à la fois étayé et à contre-courant, le livre de Laurent Davezies trouve son intérêt par les différentes focales ouvertes au fil du propos : le paradoxe d’une économie numérique qui a de plus en plus besoin de s’ancrer dans un territoire pour se développer, alors même qu’elle paraît par définition délivrée des contraintes logistiques ; le dilemme entre égalité sociale et égalité spatiale, selon que l’on prend comme référence le nombre d’habitants ou la densité de la population, pour déterminer un juste accès aux services essentiels ; la différence entre une économie résidentielle plurielle et une économie de « rente viagère », uniquement fondée sur les transferts extinguibles de la retraite ; l’effet positif pour l’égalité hommes-femmes mais négatif pour le brassage social, du déclin de l’hypergamie féminine ; ou encore l’analyse nuancée des caractéristiques des 9 800 communes qui ont voté majoritairement pour Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2017, qui souligne notamment la particularité d’un moindre accès des femmes à l’activité dans ces territoires.

Mais on aimerait aussi que le livre aille plus loin sur certains points. Qu’entend ainsi Laurent Davezies par « emploi non marchand » ? Tout en en faisant un levier majeur de l’équilibre entre territoires, il en détaille peu les composantes (fonction publique, monde associatif…) et les différentes dynamiques. Ensuite, si l’on peut se réjouir d’un « nouveau cycle industriel » où l’immatériel produirait désormais le matériel (robots, imprimantes 3D…) de manière relocalisée, que deviennent la main-d’œuvre salariée et le système des qualifications dans un tel microcosme ? Enfin, si le géographe décrit bien les tendances générales à l’œuvre dans les territoires, il ne passe pas sous silence que certaines grandes villes, comme Le Havre ou Metz, ne tirent pas leur épingle du jeu de la transformation en cours, ou que certaines villes moyennes, qui devraient être fragilisées, s’en sortent par le haut, comme Draguignan ou Beaune. On souhaiterait ainsi en savoir plus sur les conditions spécifiques du succès ou du retard de chaque aire urbaine, ce qui passe probablement par une approche plus monographique des territoires.

  • 1.Voir Laurent Davezies, La République et ses territoires, Paris, Seuil, 2008. Voir aussi la « controverse » sur les inégalités territoriales dans Esprit, mai 2008.
Seuil, 2021
112 p. 11 €

Jérôme Giudicelli

Ses études littéraires l'ont mené, après un passage par l'ENA, aux questions du travail, notamment de la formation professionnelle, vue à l'échelle régionale, puis nationale. Il est désormais fonctionnaire territorial en région pays de la Loire. Il reste fidèle à l'analyse littéraire et cinématographique à travers ses interventions sur l'actualité des livres et du cinéma.…

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