Le dernier livre d’Yves Bonnefoy

Le poète, critique et traducteur Yves Bonnefoy, qui aurait eu cent ans ce mois de juin, fait son entrée dans la Pléiade1. Jérôme Thélot, qui fut l’un des artisans de ce volume, en évoque la genèse et la composition, et interroge l’héritage d’Yves Bonnefoy dans la poésie contemporaine.

Entretien avec Jérôme Thélot

Vous êtes l’un des co-éditeurs de la Pléiade d’Yves Bonnefoy, vous lui aviez déjà consacré de nombreuses pages et l’avez fort bien connu. Pouvez-vous nous donner la généalogie de ce volume ? A-t-il été voulu par Bonnefoy ? Comment vous êtes-vous répartis la tâche ?

Jérôme Thélot – Tout le volume a été pensé et composé par Bonnefoy en 2015-2016, avant son décès : le choix des livres à produire, l’ordre de leur présentation, la disposition respective des textes poétiques et des textes réflexifs ; le choix, aussi, des éditeurs scientifiques et du préfacier. La répartition des tâches s’est décidée sous le signe de l’amitié et de la compétence particulière de chacun pour telle ou telle section de l’œuvre. L’ouvrage publié est entièrement conforme à la volonté du poète, à cette unique nuance près qu’un texte inédit tout à fait magnifique ayant été retrouvé par Mathilde Bonnefoy, la fille du poète, parmi les manuscrits, sa publication non prévue par le poète a été décidée d’un commun accord : il s’agit de pages admirables, « Notes en marge de L’Arrière-pays », une évocation, parmi des impressions d’enfance, de l’expérience première du non-sens de tout, qu’il revient à l’entreprise poétique de surmonter. Nous avons bénéficié, durant tout le travail, de l’aide constante et de la clairvoyance aussi affectueuse qu’avertie de Mathilde Bonnefoy, qui a autorisé la publication (dans les « Notices », les « Notules », et dans l’annotation des textes) des courriers et des courriels dans lesquels Bonnefoy a répondu aux questions que nous lui avons posées jusqu’aux tout derniers jours de sa vie.

Pouvez-vous préciser la composition du volume ? Comment ordonner la présentation d’une œuvre où alternent poèmes et essais, voix lyrique et réflexion critique ?

Le principe de la composition qu’Yves Bonnefoy a adopté sans une ombre d’hésitation est celui du respect de la chronologie. L’œuvre est donc publiée suivant l’ordre des dates de création des écrits successifs. Pour ceux d’entre ses textes qui ont connu divers états en diverses rééditions, est reproduit le dernier état publié du vivant de l’auteur. Cependant, les textes dans lesquels le poète théorise sa pratique et réfléchit sur la fonction et le devenir de la poésie comme telle sont regroupés dans des sections qui portent le titre « Textes ». Ce volume des Œuvres poétiques réunit ainsi les poèmes (en vers et en prose), les essais métapoétiques généraux (non pas les essais critiques qui portent sur d’autres poètes ou sur des artistes), ainsi que les textes autobiographiques et les traductions. Tous ces ouvrages de statuts et de genres variés relevant aux yeux du poète de ses « Œuvres poétiques », le concept même de « poétique » s’en trouve renouvelé. Il s’ensuit, d’une part, que des recueils de livres que le poète a publiés de son vivant sont ici démembrés (par exemple, le grand recueil des quatre premiers grands livres de poésie, intitulé Poèmes, n’est pas conservé ici dans sa forme de 1978 ; de même, les divers recueils de Récits en rêve ne sont pas conservés, tous les textes qui formaient ces ensembles paraissant désormais à leur date de naissance). Et il s’ensuit, d’autre part, que le présent ouvrage constitue un livre singulier, le dernier livre d’Yves Bonnefoy. Une dernière section intitulée « Appendices » recueille en outre quelques précieux textes dont l’auteur se sentait, à la fin, quelque peu éloigné. En outre, après chaque livre majeur, sont publiés toutes sortes de documents qui en éclairent la genèse ou le contenu (pré-originales, prières d’insérer, préfaces données pour des traductions, extraits d’entretiens explicatifs, etc.). Aussi les reflets réciproques de ces écrits s’accroissent-ils les uns des autres : le poème est réfléchi dans l’essai critique, inversement l’essai tend au poème un miroir lumineux, puis l’autobiographie se constitue en généalogie de la conscience poétique, laquelle se ressaisit d’elle-même dans les traductions. Ces dernières, Bonnefoy les considérait comme faisant partie de son œuvre propre : elles viennent en effet du même lieu spirituel que l’incessant mouvement de son immense travail. Du premier poème surréaliste de 1945, « Le cœur-espace », au dernier livre autobiographique, L’Écharpe rouge (2016), paru peu avant le décès de l’auteur, ce sont donc soixante-et-onze années d’écritures et de publications qui cherchent uniment, inachevable et inachevée, la « vérité de parole ».

Peut-on parler à propos d’Yves Bonnefoy d’une unité de l’œuvre ? Je pense à cette remarque de la préface de la Correspondance disant que Bonnefoy s’était reconnu fidèle à lui-même dans cette plongée dans son passé. Je pense aussi à la phrase de Mallarmé : « Suffisamment, je me fus fidèle pour que mon humble vie gardât un sens. »

Les lecteurs, je crois, verront cette unité de l’œuvre comme une spirale ne cessant de s’élargir à partir de son foyer central, et entendront les modulations innombrables de cet élargissement toujours fidèle à sa source intérieure. Ils pourront dire, paraphrasant un peu Pascal, que de cette spirale le centre est partout et la courbure infinie. Car il est vrai que Bonnefoy n’a cessé de bouger, de remettre sur le chantier son écriture perpétuellement inventrice, de renouveler ses formes – et cela dans les vers comme dans la prose –, alors même que son grain de voix propre ne quitte jamais aucun de ses mots. On est tout de même frappé par sa puissance d’invention formelle, par son désir de forer des espaces inconnus de la langue, et par sa force de recommencement – mais on est non moins frappé par la cohérence de sa parole et de son destin. Par exemple, la prose qui est la sienne du temps des Tombeaux de Ravenne ou de L’Acte et le lieu de la poésie (ses premiers chefs-d’œuvre autoréflexifs, en 1953 et 1959), faite de phrases surtendues, parfois énigmatiques, où le tranchant d’une intuition d’emblée extrême noue brièvement ses résolutions soudain découvertes, qu’a-t-elle en commun, disons, avec la celle de L’Arrière-pays (1972), l’un des « sommets de la prose française » (comme le disait Jean Starobinski), faite de mémoire retrouvée, de dialectiques complexes et de récits enchevêtrés ? Et quel nouveau timbre dépris de soi, rendu à la transparence d’un cœur qui se connaît, entend-on, à la fin de l’œuvre, dans la dernière prose encore différente, celle qui va dans L’Écharpe rouge comme un ruisseau clair, non loin des horizons les plus simples d’un Nerval ou d’un Rousseau ? De même, on est saisi par les variations de la prosodie dans les poèmes en vers : les décasyllabes ou les hendécasyllabes de Douve (1953) se sont déliés, graduellement, dans les grandes laisses de Dans le leurre du seuil (1975), dont les mètres remuants, aux aguets, relancent par tous les bouts les possibilités inédites d’une accentuation sans pareille. Et, plus tard, viendront soudain des vers d’une fraîcheur merveilleuse, dans ces sortes de haïkaï français que sont les poèmes de Début et fin de la neige (1991). De tant de variations, de tant de trouvailles, pourtant le cœur intime est toujours le même : c’est, d’une part, le clivage de la subjectivité divisée d’avec soi, qu’il s’agit toujours de réunifier, et c’est, d’autre part, le sentiment du néant qu’il s’agit de convertir. L’unité essentielle de l’œuvre tient à ce double combat qu’elle mène ardemment contre les déprédations qu’inflige à la subjectivité l’autorité illusoire des concepts, et contre les mauvaises preuves du non-sens que l’esprit de confiance s’engage à contester. Bonnefoy avait comme Mallarmé le sentiment qu’il se fut fidèle : preuve en est son assomption, dans ce dernier livre même, de ses écrits les plus anciens, et preuve en est aussi l’ordre chronologique, justement, qu’il a reconnu comme devant présider au rassemblement exhaustif de son effort. Il n’aura composé qu’un seul livre, lui aussi, ce livre que voici.

Quelle leçon, si ce terme convient, nous propose aujourd’hui cette œuvre ? Je pense notamment au dialogue/confrontation constant entre la distance critique, le savoir, la conscience de soi, et une forme d’abandon à l’élan musical, au jaillissement poétique saisi par l’évidence mystérieuse du monde, ou bien au prestige sans mots de la couleur.

D’un côté, la poésie comme Bonnefoy l’entend et telle qu’il la pratique ne porte pas en elle une « leçon » qu’on puisse synthétiser sous quelque forme doctrinale que ce soit. « Poésie » est chez lui le nom d’un ressaisissement de la conscience confrontée d’une part à l’aliénation d’origine sociale, d’autre part à l’exigence intérieure de donner son sens et sa dignité à l’existence humaine. Ce ressaisissement ne peut se dresser, et éventuellement s’accomplir, que par une pratique des mots qui défasse leur part conceptuelle et qui les rende à leur musique, celle-ci à la fois native et savante. L’enjeu de l’entreprise est de rétablir l’être parlant dans l’unité du monde, de soutenir la volonté que l’être ait un sens, enfin de clarifier et de simplifier le lieu humain. D’un autre côté, il est certain que ce projet à la fois ontologique et éthique suppose que tout acte d’écriture et, au terme provisoire de celui-ci, tout poème, portent en eux leur « conscience de soi », de telle sorte que ne se séparent jamais l’une de l’autre l’invention libre de « l’élan musical » et l’autoréflexion de ce que peut celui-ci, des fondements sur lesquels il repose et des possibilités qu’il recèle. Par suite, l’œuvre de Bonnefoy participe du grand mouvement lancé par le romantisme européen, depuis, disons, Hölderlin et Leopardi, dans lequel le poème et sa pensée sont intriqués l’un dans l’autre, appelés réciproquement, et identiquement nécessaires à l’avenir de l’esprit. La tension extraordinaire de ce double mouvement vient de ce que la plus grande lucidité s’y allie à la naïveté la plus vulnérable, et que le poète est à la fois primesautier et vigilant, nuement exposé à la surprise du monde et pourtant hyperconscient de sa responsabilité. D’un côté, la réponse donnée à l’appel de l’être est quasi immédiate, expressive, d’origine largement inconsciente et, d’un autre côté, la responsabilité interne à cette réponse lui commande de comprendre celle-ci, donc de se comprendre lui-même et de désencombrer avec discernement sa parole des retours d’illusions qui toujours la grèvent. Au bout du chemin – le chemin d’une vie parmi les formes –, il faudrait « être parole malgré les mots », comme Bonnefoy l’a dit dans son introduction à Quarante-cinq poèmes de Yeats (1989). Être parole malgré les mots : tenir la promesse que la vie aura un sens malgré les dévastations subjectives et objectives auxquelles l’usage conceptuel de la langue semble d’abord la condamner. La « tâche », comme il aimait aussi à dire, de la « poésie », est celle de l’esprit occidental tout entier : c’est de réconcilier le cœur avec lui-même, l’éros avec l’agapè, c’est de prêter à autrui la voix dont il a toujours déjà été privé, et c’est donc, d’abord, de laver les mots, de les faire se pénétrer par la simplicité de l’évidence, pourvu que leur conscience d’eux-mêmes demeure vigilante.

Bonnefoy est-il aussi, en quelque façon, un théologien d’un monde où Dieu n’est pas, ou bien d’un Dieu à naître ? Je pense à la récurrence fréquente des motifs du Jardin, d’Adam et Ève, ainsi qu’à la méditation sur l’incarnation.

Ce sont des questions profondes, auxquelles on ne peut répondre sans prudence, sans se faire le lecteur très assidu de l’œuvre, et, par elle, de soi-même. Disons d’abord que Bonnefoy, dès son commencement, s’est posé comme un poète « moderne ». Et « moderne », dans son lexique, cela signifie : « après les dieux ». La poésie moderne est celle, selon ses vues, qui n’a aucune justification religieuse, aucune caution métaphysique, et qui ne repose sur aucun mythe consensuel. C’est donc une recherche spirituelle sans autre fondement qu’elle-même, ne reposant sur rien que son élan propre. C’est d’ailleurs pourquoi elle est indépendante de toute institution, de tout pouvoir constitué, de toute idéologie ou philosophie, et infiniment exposée à la possibilité de son échec. Et c’est aussi la raison pour laquelle elle est appelée à toujours s’élucider elle-même, à réfléchir sa nécessité incertaine et sa promesse irréductible. À cette poésie « moderne », Bonnefoy a donné le titre de son obstiné vouloir et de son objet profond : c’est « l’Improbable ». But ou utopie, mobile en tout cas de la persévérance poétique, l’Improbable désigne le réel en son unité, accueillant à l’espérance humaine. Ce réel, on peut, si on veut, le nommer « Dieu », puisque « Dieu » est conjointement une métaphore et un nom propre, la métaphore d’un Bien et le nom d’une Présence. Mais c’est à condition de garder en esprit que « Dieu n’est pas », comme il est dit dans Pierre écrite (1965) et dans Dans le leurre du seuil. Et il est vrai par conséquent que « Dieu », selon cet esprit de poésie, c’est-à-dire selon le volontarisme ontologique qui seul peut décider du sens de l’être, « est à naître », et « est à faire », pour autant que rien n’est impossible (comme disait Chestov tant lu par Bonnefoy) à une parole émancipée de ses leurres. Bonnefoy n’a donc pas refusé de nommer Dieu : « Tu peux nommer Dieu ce vase vide, / Dieu qui n’est pas, mais qui sauve le don », a-t-il dit dans « La Terre ». Tout de même, une telle proposition ne se comprend que sur le fond d’un antiplatonisme résolu (déclaré dès 1947 dans le poème justement intitulé « Anti-Platon »), et d’une pensée de la poésie comme devant se définir « par le christianisme et contre lui » (selon L’acte et le lieu de la poésie). S’il s’agit de sauvegarder la valeur absolue et absolument éclairante de l’ici et du maintenant, de rétablir la plénitude d’accès à l’être même de ce qui est, de travailler à la communion des êtres parlants autour du bien de la « présence », de déconsidérer les illusions du concept et de réparer par la musique verbale les dévastations de l’histoire, s’il s’agit par conséquent de désaliéner la conscience pour que s’ouvre à un monde enfin dévoilé une humanité restaurée dans ses possibilités, alors, comme il l’a dit aussi, il faut « reprendre son bien à la religion » (selon Le Graal sans la légende, en 2013). Cette dernière formule aussi radicale que sobre, à laquelle Bonnefoy est parvenu à la fin de sa vie et qu’il a adoptée comme la proposition la plus synthétique de sa contribution à la pensée européenne, assigne à la poésie sa tâche et son pouvoir, compris donc comme post-religieux. L’époque de la poésie sera celle qui, succédant aux religions, surmontera le nihilisme dans lequel se parachèvent les diverses gnoses de l’idéalisme. Elle se définira par le christianisme en ce qu’elle sera fondée, elle aussi, sur l’absolu de la singularité, mais contre lui en ce qu’elle ne déniera pas la finitude, l’infranchissable mort. Après la religion dont elle aura repris le bien – en particulier le souci de l’incarnation –, la poésie manifestera l’irrésiliable dénuement de chaque homme, mais déconstruisant les croyances et dénonçant les dogmes, torpillant les idéologies, elle rassemblera par la « vérité de parole » une communauté patiente et non sacrificielle. Aussi se fera-t-elle fondation sans fondement, et origine sans institution.

Propos recueillis par Pascal Riou

  • 1. Yves Bonnefoy, Œuvres poétiques, préface d’Alain Madeleine-Perdrillat, éd. Odile Bombarde, Patrick Labarthe, Daniel Lançon, Patrick Née et Jérôme Thélot, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2023, 1808 p., 79 €.