La folie arctique de Pierre Déléage
Pierre Déléage narre avec tendresse et fascination le destin d’Émile Petitot, celui qui, ayant « le cœur aimant, trop aimant », allait devenir « le martyr des Inuits infidèles ». Ce missionnaire catholique, en rupture de ban et épris d’aventures, s’en va porter la bonne parole chez les Déné du Canada et entreprend de prouver leur ascendance hébraïque dans un ouvrage publié en 1890, marqué par « une érudition foisonnante et un analogisme débridé ». Cette œuvre, dont son auteur se demande si elle n’est pas le fruit d’une « imagination maniaque », ne manque pas de poésie pour Pierre Déléage, qui y voit « un long, immense et raisonné dérèglement de tous les principes du sens commun » et n’hésite pas à inscrire ses propres travaux ethnographiques dans le sillage de cette « entreprise inaugurale », quitte à interroger la part de délire de tout travail en anthropologie linguistique. Émile Petitot a en effet souffert de « l’hystérie arctique » (pibloktoq en inuktikut), un furieux délire de persécution qui l’a conduit jusqu’à l’automutilation, manière de réprimer ses désirs homosexuels mais surtout manière de se donner tout entier au peuple qu’il étudiait et tentait de convertir. La « folie arctique » de Petitot ne vaut pas tant pour le profil psychopathologique qu’elle permet de décrire que pour l’« inventivité fascinante et hors norme » qu’elle autorise.