Une planète, plusieurs mondes de Dipesh Chakrabarty
Issu de conférences prononcées en 2017 à l’Université Brandeis, cet ouvrage accompagne Après le changement climatique, penser l’histoire, publié chez Gallimard en 2023. En s’intéressant à la planète, telle qu’elle est étudiée par les sciences du système Terre, Dipesh Chakrabarty entend développer « une nouvelle anthropologie philosophique en ces temps de crise environnementale ». Mais une telle anthropologie doit affronter le problème suivant : alors que la planète est une, les êtres humains, divisés, ne forment pas un sujet collectif de l’histoire.
Dans le premier essai, Chakrabarty souligne que la pandémie de Covid-19, d’origine zoonotique, nous a fait prendre conscience de l’enchâssement de l’histoire humaine dans l’histoire de la planète et de « nos entrelacements avec les vies animales mais aussi microbiennes ». Dans le deuxième, il s’attache à comprendre l’aveuglement des historiens à la possibilité de notre disparition. Dans les années 1990, une critique de la modernité s’impose parmi les historiens : « Parce qu’elle s’est attachée pour l’essentiel à critiquer l’État-nation et les antagonismes de classe et de race, la pensée postcoloniale des années 1990 s’est révélée tout aussi aveugle que les divers nationalismes modernisateurs anticoloniaux aux urgences environnementales. » C’est également le cas de l’auteur : « Jusqu’au moment où ma pensée postcoloniale est venue se fracasser contre la planétarité des années 2000. » Il montre ainsi que les analyses postcoloniales de la modernité ont hérité de la philosophie de l’histoire européenne, attachée au progrès de la liberté et de la raison et associée à la distinction entre humains et non-humains. Or l’anthropocène remet en question cette philosophie et cette distinction. Chakrabarty propose de considérer l’humanité, sa technologie et les formes de vie sur lesquelles elle s’exerce comme une « chose » ; or il est impossible de faire l’histoire de cette « chose » en conservant la visée émancipatrice qui sous-tend la philosophie de l’histoire attachée à la séparation entre l’humanité et la nature. L’abandon de cette visée produit, au présent, un effet profond de désorientation.
Dans le troisième et dernier essai, l’auteur va chercher dans la figure de l’indigène et du minoritaire (chez Deleuze et Guattari) un « principe subversif de multiplicité », qui lui permet d’affirmer que « le projet des modernes ne peut plus unir l’humanité », même s’il faut prendre en considération « le rêve d’émancipation » des nations émergentes. L’humain des humanistes est donc une notion « périmée » ; à sa place, il reste une « entité enchevêtrée », faite d’« entrelacements avec de nombreuses autres entités », qui n’est pas encore un acteur politique, mais autour de laquelle il est possible de négocier, d’« établir des parentés intellectuelles » pour s’orienter dans le présent.